Frères Jacques

Published on by Robert Dorazi

Une courte nouvelle qui mèle frères siamoix et problème judiciaire!

Le contraste était saisissant.

Le commissaire Trebel portait encore son costume bleu pétrole et son nœud papillon de velours noir, tandis que derrière les barreaux de la cellule, à un mètre, le tueur était presque nu. Ou plutôt les tueurs étaient presque nus.

C'est de cette façon que le brigadier de garde avait annoncé la nouvelle à Trebel, avec une hésitation dans la voix qui avait fortement déplu au divisionnaire. Mais maintenant il comprenait mieux cette hésitation. En comptant les jambes, les bras et les têtes, on pouvait en déduire qu'il y avait bien deux hommes derrière les barreaux. Mais ce n'était pas pour autant une évidence au premier regard.

― Dites-moi que vous ne m'avez pas arraché au dîner annuel des joueurs de Belote pour voir... ça ! Dites-lui... dites-leurs de se rhabiller.

Les policiers auxquels Trebel venait de s'adresser étaient tout aussi hésitants et choqués.

― Ils ont ôté leurs vêtements dès qu'on les a mis en cage, commissaire. Depuis ils refusent de les remettre.

― Habillez-les de force s'il le faut. D'ici peu on aura un préfet et un ou deux ministres de mauvaise humeur dans la pièce ! Autant leur épargner ce spectacle.

Cela ne faisait aucun doute. Et quand la politique s'en mêlait c'était rarement pour le meilleur.

― Personne ici ne filme quoi que ce soit, dit Trebel. Mais si ça devait arriver, celui ou celle qui s'en vantera aura affaire à moi !

Derrière lui le petit couloir menant aux cellules de dégrisements était complètement bouché par le personnel qui se pressait pour apercevoir ceux qui venaient d'abattre un ministre Kazakhs ou Ouzbek, ce n'était pas clair. Mais ça allait être un sacré embrouillamini !

― Rhabille-toi ! ordonna alors le brigadier de garde. Remets au moins ton pantalon. Toi aussi !

― Allez au diable, la flicaille ! répondit un des prisonniers. Aucune loi m'oblige à porter un pantalon dans ce foutu pays.

― Comment est-ce que tu t'appelles ? demanda Trebel.

― Je te permets pas de me tutoyer, gros naze.

― Comment est-ce que vous vous appelez, vous et votre... frère ?

Pour toute réponse, la tête qui parlait vomit dans un bruit d'égout qui se vide.

― Et allez ! se désola Trebel.

S'il avait eu des cheveux, une poignée serait restée collée à la main qu'il venait de passer sur son crâne lisse.

― Et la victime ? Comment s'appelle-t-il ? Il est vraiment ministre ?

― Oui, commissaire. Enfin il était ministre dans la construction, quelque chose comme ça. Il s'appelait Nuro Nazarov.

En dépit de l'odeur, Trebel ne put s’empêcher lui aussi de fixer les deux suspects, puisque c'est de cette façon qu'il fallait les appeler malgré l'évidence de leur crime. D'ores et déjà de nombreuses vidéos circulaient sur les réseaux sociaux.

― Lequel a tiré ? Brigadier, ôtez moi d'un doute, ce sont bien deux frères siamois et pas deux couillons qui se sont soudés dos à dos avec de la colle extra forte avant d'aller buter un ministre Ouzbek !

― Kazakhs, commissaire. Oui ce sont bien deux siamois. Je les connais. Enfin je les ai vus à la télé. Ils 'appellent Pierre et Paul Jacques et sont attachés par le dos depuis leur naissance.

L'expression « avoir quelqu'un sur le dos vingt-quatre heures sur vingt-quatre » prenait tout à coup son véritable sens.

― Pierre Paul Jacques, répéta le commissaire, pensif. La procureure est prévenue ?

Justement la petite foule d'officiers et d'agents curieux se sépara au son des chaussures à talons qui claquaient sur le sol.

La procureure, une femme encore jeune et connue pour ne rien lâcher, n'avait pas eu le temps de se changer à en croire l'espèce de pyjama qu'elle essayait de cacher sous son manteau.

― Je suis venue dès que possible ! annonça-t-elle sans qu'il soit nécessaire de le préciser. Quelle histoire, quelle histoire. Alors c'est eux ? C'est fou, non ? C'est une première pour moi.

― C'est une première mondiale, corrigea Trebel. Et croyez-moi, je m'en serais bien passé.

Elle s'approcha de la cellule. Pierre et Paul étaient assis, chacun avec une demi fesse sur le rebord du lit. Ils semblaient maintenant se désintéresser de leur sort.

― Le Kazakhs est mort avant d'arriver à l’hôpital, dit-elle. Deux balles, une dans la tête, l'autre dans le cou. Commissaire, vous imaginez un peu le casse-tête diplomatique ?

― J'imagine surtout que ça aurait été bien pire si le mort avait été le président des États Unis !

La procureure se retourna alors vers Trebel.

― Est-ce qu'il y a une raison pour laquelle ils sont à moitié nus ? demanda-t-elle.

― Aucune. Ou alors ils essayent de nous rejouer le coup du « ce n'est pas moi, c'est mon frère jumeau ». Vous m'entendez les deux frangins ? Ça ne marche plus ce genre de chose. D'abord parce que l'un d'entre vous a les cheveux longs et que l'autre en a à peine plus que moi, et ensuite parce que ça fait un bail maintenant que les tests génétiques font la différence entre deux vrais jumeaux. Vous pouvez arrêter dès maintenant votre petit jeu.

― J'ai eu le temps de voir les vidéos qui tournent, précisa la procureure. Le tireur est celui qui a les cheveux longs, ça ne fait aucun doute.

― C'est aussi celui qui a vomi. Encore qu'on peut se demander quel estomac lui est remonté dans la gorge ? Mais puisque tout a été filmé, au moins les choses iront vite. Les politiciens seront contents.

La procureure ne sembla pas aussi définitive que Trebel.

― Oui, c'est Pierre qui a tiré, confirma Paul, le siamois presque chauve. C'est lui le tueur.

Cette déclaration prit de surprise tout le monde, les deux frères n'ayant pas beaucoup parlé jusque là.

― La ferme ! lui lança Pierre.

― Ton frère a raison, dit Trebel. Tu devrais attendre de voir un avocat.

― Commissaire, il a voulu me suicider ! insista Paul. Il a voulu me suicider en se tirant une balle dans la tête. Alors comme je suis celui qui tient le mieux l'alcool, j'ai bu pour le saouler, pour qu'il s'endorme et oublie tout ça. En général ça marchait. Mais pas cette fois. Cette fois, au lieu d'oublier il a tiré sur ce pauvre gars qui ne lui avait rien fait.

Comment ne pas comprendre la vie de ces deux là, obligés de tout partager, y compris leurs chemises. Ça semblait un miracle qu'ils aient vécu si longtemps dos à dos, à marcher en crabe. Déjà sur ce lit de prison l'agitation du frère tireur n'épargnait pas l'autre. Les chirurgiens ne séparaient-ils pas les siamois de nos jours pour leur permettre d'avoir une vie normale ?

Enfin, l'affaire était quasiment terminée. Le coupable avait été identifié avec certitude, par les vidéos mais aussi par la poudre sur ses mains et les empreintes qu'on comparerait avec celles présentes sur l'arme. La justice allait prendre le relais, et la politique suivrait très vite.

― Vous allez être transférés dans un endroit plus confortable, dit Trebel en direction des frères Jacques. Ensuite... au fait comment est-ce que ça va se passer ?

Le commissaire venait de se tourner vers la procureure qui était restée étrangement silencieuse depuis quelques minutes. Ça ne lui ressemblait pas.

― Je viens juste de me rendre compte, dit-elle, que si mettre en examen le tireur n'est pas un problème, en revanche le juger et le condamner pourrait devenir un véritable casse-tête !

― Pourquoi ?

― Commissaire, l'un des deux frères est coupable mais l'autre est parfaitement innocent de ce crime. Que va-t-il se passer si Pierre est envoyé derrière les barreaux ?

― Je vois. Paul serait obligatoirement emprisonné alors qu'il n'a rien fait d'autre que de se saouler.

― Exactement, commissaire. La justice ne pourra pas incarcérer un innocent en toute connaissance de cause. N'importe quelle peine infligée à Pierre serait invariablement infligée à Paul. Je vois d'ici le cirque légal que ça va être !

Trebel avait souvent eu affaire à des cadavres sans meurtrier, à des meurtriers sans cadavre, mais finalement le crime parfait pourrait bien être un crime avec un cadavre et un meurtrier qui n'avait même pas besoin de dire « c'est mon double qui avait pris ma place » !

Frères Jacques

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