L'Auberge de la douce

Published on by Robert Dorazi

Voici une petite nouvelle ecrite dans le cadre du concours de la nouvelle de Carrouges. Les criteres pour le texte etaient les suivants:

- thème: l'Espagne

- 2000 mots max

- les mots "Carrouges, Guibray, rouge, chateau" devaient obligatoirement y figurer.

L'Auberge de la douce

Elle était bien petite cette auberge du Sang Chaud, avec ses tuiles ternes et ses murs sales. Pourtant le vieil homme échevelé qui l'y avait envoyé, en avait parlé comme d'un palais où l'on mangeait et buvait royalement, avant de détaler comme s'il fuyait la sainte inquisition.

Elle était bien petite et déserte.

― Bien le bonjour, monsieur.

Il était sur le pas de la porte mais dut pourtant se tourner pour mettre un visage sur la voix fluette qui venait de s'adresser à lui.

― Prenez place. Vous boirez bien quelque chose ?

Comme on lui avait certainement appris à le faire, la jeune femme qui parlait ne lui laissa pas le temps de changer d'avis. Mais qu'importe puisque son périple depuis Guibray, où il avait participé à la grande foire, l'avait bien fatigué.

Aussi il s'installa devant la table de chêne qu'elle lui avait désignée, et sur laquelle elle s'empressa de passer un coup de chiffon.

Son tablier n'était pas immaculé, ses cheveux n'étaient pas très bien soignés, et elle se força à poser un sourire sur son visage creusé par l'ennui.

― Allez-vous également manger, monsieur ?

― Juste du vin, répondit le client en se demandant si elle pouvait parler d'autre chose que de boisson et de nourriture.

― Est-ce que monsieur prendra une chambre pour cette nuit ?

Non, monsieur ne resterait pas pour la nuit. Si l'auberge avait été vraiment aubergesque, ou la servante vraiment belle femme, il aurait pu changer d'avis. Mais non. De belle femme, il n'y avait point. Juste une fille banale et trop maigrichonne. Une servante comme il en avait croisées beaucoup ces derniers mois.

Aujourd'hui il avait grand besoin d'extraordinaire, grand besoin de plus grand que nature. Il lui fallait combattre à un contre dix et sortir victorieux !

― Vous n’êtes pas d'ici, je me trompe ? demanda la servante.

― Mon accent m'aura donc trahi, répondit le client. J'ai en effet vu le jour dans le royaume béni d'Espagne.

Il n'y avait aucun risque à l'avouer à cette fille. Personne ne le connaissait ici qui pourrait le dénoncer.

― Je ne suis jamais allée en Espagne, répondit la servante. Je ne suis même jamais partie de Carrouges. C'est ici que je suis née, et c'est ici que je rendrai l’âme quand l'heure sera venue. J'en ai bien peur.

Elle avait discrètement refait ses cheveux bruns, oubliant pendant quelques secondes son état de fille d'aubergiste. Après tout, elle pouvait bien faire un petit effort puisque cet Espagnol n'était pas trop laid. Et il avait à peu près son âge. Ses habits disaient que sans être riche, il n'était pas un mendiant. Un peu proche de ses sous peut-être puisqu'il n'avait rien commandé d'autre que du vin.

Elle se demanda alors si Madrid était aussi magnifique qu'on le chantait dans les livres.

― À quoi est-ce que tu rêves, ma fille ?

Rêver. C’était bien le mot, et la question, trop souvent posée, venait d'un homme d'âge moyen, petit et trapu.

― Sers donc notre client ou bientôt il sera mort de soif.

― Oui père. Tout de suite.

Le père s'était approché d'un pas dandinant. Ses jambes un peu trop courtes avaient bien du travail à porter le reste du bonhomme.

― Veuillez pardonner à ma fille unique qui pense que l'argent pousse entre les pages de son livre. Parce qu'elle sait lire, monsieur ! Et Dieu seul sait, ou le Diable sûrement, comment elle a appris. Si je n'étais pas là pour lui mettre un peu de sens dans la cervelle, elle y perdrait ses yeux, et s'envolerait.

La fille dont les pieds semblaient pourtant bien épouser le sol de la taverne revint avec le pichet de vin et un verre.

― Et bien ! Où est donc le pain et le lard ? s'étonna le père avec force mouvements de bras.

― Je n'ai commandé que du vin pour flatter mon palais, répondit le client. Il est trop tôt pour l'estomac.

On aurait pu croire qu'un éclair venait de frapper l'aubergiste.

― Ah mais monsieur ! Apprenez qu'il n'est jamais trop tôt pour l'estomac, dit-il. Comment voulez-vous tenir sur vos jambes, sinon ? Sachez que deux jambes bien fortes vous conduisent plus loin qu'une tête qui tourne. Regardez ma fille, son ventre semble crier pitié, et vous-même semblez au bord de l'évanouissement. Allons, allons, monsieur ! Vous allez bien vous laisser faire et goûter notre jambon ! C'est le meilleur.

Tout ce qu'il manque aux bras, aux hanches et à la taille de ta fille, tu l'as autour de l'estomac, pensa la client.

Le père avait, il est vrai, bien profité des réserves de son auberge à en juger par l'habit tendu qui courait autour de sa panse rebondie.

― Alors soit, je ne peux dire non plus longtemps, concéda le client. J'accepte.

― À la bonne heure ! Il vous faut prendre des forces pour aller jusqu'en Bourgogne.

― Pourquoi la Bourgogne ? s'étonna le client.

― Comment ? le père s'étonna-t-il à son tour. N’êtes-vous pas un sujet de Philippe II le prudent ? Outre la Bourgogne, l'Espagne aurait-elle conquis la Normandie sans que personne ne m'ait rien dit ?

― Je suis un sujet de sa majesté le roi Philippe II en effet. Mais la Bourgogne n'est pas mon but. À vrai dire, je crois fermement que mon but n'est pas sur cette terre.

― Malheureusement, de terre, nous n'en avons qu'une, alors il faut bien faire avec, répondit aussitôt le père. Elle est assez vaste pour qu'on s'y perde, alors pourquoi en chercher une autre ? Balivernes que tout ça. Tout est ici, devant nos yeux. Buvez ! On y voit bien mieux avec la bouche humide qu'avec les yeux secs.

Lorsque la jeune femme revint avec ce qui avait été présenté comme le meilleur pain et le meilleur jambon de la région, le père sut que son travail était terminé. Il n'obtiendrait rien de plus de cet Espagnol. Et comme il l'avait toujours pensé, un client servi est un client qui ne servait plus !

Entre deux bouchées de pain qu'il faisait passer avec une gorgée de vin, le jeune Ibère pensait à cette autre terre, qui n'était autre que ce continent situé à un jet de catapulte de l'Espagne. Tout semblait possible là-bas. La fortune, la gloire aussi.

Cette pensée agréable fut bien vite interrompue par le même vieil homme dépenaillé qui l'avait envoyé dans cette taverne une heure plus tôt.

Maigre comme un clou lui aussi, le visage émacié et des bras comme des baguettes de tambour, il s'était assis juste en face du client, sans prévenir.

― Sors-donc d'ici ! lui intima l'aubergiste. Et ne distrais pas mes hôtes pendant qu'ils apprécient la nourriture qu'on leur sert.

Le vieux ne prêta aucune attention à ces remontrances. Au contraire il s'adressa au jeune Espagnol.

― Ne vous l'avais-je point dit ? Cette taverne est un palais qui abrite une princesse ! Douce, où est donc Douce ? J'ai un présent pour elle ! Un morceau de la sorcière !

L'aubergiste l'avait déjà saisi par le col, prêt à le jeter dehors. Le vieux se débattit plus qu'on aurait pu l'imaginer en le voyant si maigre et faible.

― S'il vous plaît, intervint le client. Il me plairait de partager mon repas avec ce vieillard avant de repartir. Il a parlé d'une sorcière, et ces histoires m'amusent.

― Ce fou furieux me fait de la mauvaise publicité, monsieur. Mais puisque vous me le demandez, j'attendrai votre départ pour m'en occuper. Et toi, cesse de tourner autour de ma fille ! Tu fais fuir ses prétendants.

Le vieux ne prit pas le temps d'écouter. Il se jeta sur le jambon trop sec et trop salé, et but directement au pichet de vin, mouillant sa barbiche au passage.

― Dis-moi mon ami, quelle est donc cette sorcière que tu as coupée en morceau ?

Le vieux fouilla alors sa poche et en sortit une pierre rouge. Un simple cailloux ferreux comme on en trouvait partout.

― Voilà le rubis de la sorcière ! Il est pour Douce. Douce, où es-tu ? appela-t-il à nouveau.

― Ne prêtez aucune attention à ses paroles, dit l'aubergiste. Il voit des sorcières, des géants et des monstres fabuleux à tous les croisements.

― Et ça ? répondit le vieux, exultant. Qu'est-ce que tu dis de ça ? À qui ce fabuleux rubis pourrait-il appartenir sinon à la sorcière ? C'est au péril de ma vie que je l'ai ramené du château !

L'aubergiste haussa les épaules. Il avait entendu les divagations de son pauvre ami si souvent déjà !

― Je ne vois là qu'un simple caillou, dit le client.

― Tes yeux te trompent ! Moi je vois ce que les autres ne voient pas. Le monde n'est pas seulement tel qu'il apparaît au commun des mortels. Je le sais. As-tu vu Douce ? L'exquise et angélique Douce !

― Si vous parlez de la fille du tavernier, oui je l'ai vue.

Le client se surpris à se remémorer l'image qu'il avait d'elle. Mais même avec la meilleure volonté du monde il ne conjurait que le visage d'une bonne fille quelconque.

― La couleur du rubis sera mis en valeur par la blancheur de son cou gracieux ! ajouta le vieil homme qui n'était pourtant pas plus vieux que l'aubergiste. Et l'éclat de ses yeux en rehaussera la lumière.

― Parle-moi donc de cette sorcière.

― Vous ne connaissez donc pas... mais vous parlez d'une façon bien étrange ! Essayez-vous de me saouler pour vous emparer du rubis ? Ne seriez-vous pas un des minions de la sorcière, envoyé pour me duper ?

Le vieux se releva d'un bond, faisant mine de chercher une épée qu'il n'avait pas. Puis, voyant que le sort était contre lui, il se rassit sans sourciller.

― Je vous passerai par le fil de mon épée un autre jour, dit-il.

― Et bien monsieur, un autre jour, je serai heureux de croiser le fer avec vous, s'amusa le client.

Un seul duel lui suffisait, et un mandat d’arrêt du roi Philippe courait déjà sur lui. Un second n'était pas nécessaire.

― La sorcière du château, dit le vieux.

― Pardon ?

― Ce rubis appartient à la sorcière du château, qui sévit depuis des siècles déjà. C'est elle qui séduisit le Comte de Carrouges comme Circé séduisit Ulysse ! Mais elle ne m'effraie pas le moins du monde car ses pauvres sortilèges ne pèsent pas lourd devant la droiture de mon âme, la force de mes bras et mon amour chaste pour Douce ! On raconte qu'elle fut poignardée, mais ce n'était là que traîtrise et illusion. Car la mort est l'ultime illusion et la sorcière rode toujours. Elle prend les innocents dans son piège. Vous même, jeune homme, pourriez facilement succomber sans les conseils avisés d'un chaperon tel que moi !

Décidément, rien de ce que disait le vieil homme ne faisait sens. Et il parlait trop vite, la bouche pleine.

Mais voilà que la jeune servante, l'objet même de sa passion, s'en revenait. Le vieux allait pouvoir lui faire sa cour. Pourtant dès qu'il l'aperçue, il s'échappa une fois encore, sans dire un mot à son amoureuse.

― Quel étrange homme que voilà, dit le client, le sourire aux lèvres. Il n'a cessé de demander après vous, et il détale dès que vous arrivez. Lui qui se vantait de combattre des dragons et des sorcières malfaisantes, il prend peur devant une jeune femme et son tablier.

― Il n'est pas bien méchant, mais sa raison tourne sous son crâne le plus souvent sans trouver le chemin de la sortie, répondit-elle. Et ma vue semble le paralyser ! Je ne lui ai pourtant jamais fait de mal !

― Certains hommes sont ainsi. Il vous a cependant apporté un présent, car j'ai cru comprendre qu'il se meurt d'amour pour vous. J'ai bien peur malheureusement que son rubis ne soit pas des plus royal.

Le client lui tendit alors le caillou rouge. Pour faire bonne figure il ajouta le prix du vin et du repas, réalisant soudainement que le caillou avait, aux yeux du vieil homme, bien plus de valeur que les six sols d'argent qu'il venait de payer.

― Il m'aura tout de même appris que vous portez un bien joli prénom, dit-il. Douce, c'est un joli prénom en effet. On prononce Dulce, dans ma langue natale.

― Malheureusement mes parents n'ont pas pensé à me nommer d'une si belle manière, monsieur. Je ne suis que Pernette Poussin.

― Et je ne suis que Miguel de Cervantes.

L'Auberge de la douce
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