Une forêt juste pour elle. Chapitre 5

Published on by Robert Dorazi

Les champs voisins étaient jaunis par les épis de maïs qui n’avaient pas encore été récoltés en cette fin août. Les premières rangées, celles qui donnaient directement sur la route, servaient souvent aux quelques chapardeurs qui arrachaient quelques épis au milieu de l’été, pour les faire cuire à l’eau ou sur une grille de barbecue.

Alain et George firent quatre voyages entre la remorque pleine et les trous qui avaient déjà été creusés pour la plupart. Parmi les arbres du jour, il y avait des frênes, plusieurs épicéas et deux pommiers aussi. C’est vrai que les arbres fruitiers étaient rares dans les bois sauvages de la région. Est-ce que les poiriers ou les cerisiers étaient trop snobs pour partager le même sol que des vieux charmes ou des épicéas trop verts et trop pointus ?

― Ma chère Cerise, figurez-vous que juste mercredi dernier, un frêne sans gêne a laissé tomber ses feuilles à mon pied sans même me demander mon avis !

― Ma chère poire, dans quel monde vit-on, en effet, si n’importe quel arbre de basse extraction peut venir semer ses détritus là où bon lui semble ! Mon paillasson est couvert de glands que je n’ai jamais vus de ma vie. Des glands ! Le croyez-vous ?

Pendant que George creusa quelques trous supplémentaires, Alain commença à arrimer les arbres dans ceux qui étaient déjà prêts.

Il ne put s’empêcher d’observer son meilleur ami du coin de l’œil. Ce père de trois enfants avait le même âge que lui. Ses cheveux blonds et ras laissaient presque voir son crâne. Un crâne qui déjà se dégarnissait légèrement. Chacune de ses trois filles semblait avoir ajouté une grosse ride sur son front, deux années à son âge, cinq centimètres de tour de taille et une tonne de sourires sur ses joues.

Pour George, ces randonnées sylvestres étaient surtout une occasion d’échapper quelques heures au joyeux capharnaüm familial. Une récréation entre son boulot au pub et son vrai travail de papa gâteau à la maison. Ce jour là, Alain l’envia encore plus que d’habitude.

― Qu’est-ce que tu vas faire une fois que t’auras terminé avec tes arbres ? demanda George, comme s’il avait lu dans ses pensées. J’ai l’impression que tu vas t’emmerder sec !

― Comment est-ce que je faisais avant de commencer ?

― Tu t’emmerdais sec. C’est bien ce que je dis.

Alain sembla chercher une réponse dans le ciel radieux.

― Tu peux quand même pas acheter trois hectares de plus et recommencer, si ? ajouta George. Parce que moi, après cette forêt, j’aurai eu mon compte. J’ai l’impression de faire des cauchemars, et je crois que je deviens allergique aux légumes ! C’est pour dire.

Une fois encore Alain leva les yeux au ciel. Aucune réponse n’était inscrite en haut. Ou alors elle était bien cachée.

― Chaque chose en son temps. Laisse-moi d’abord terminer celle-ci. Toi par exemple, tu as d’abord terminé Claudine, puis tu as recommencé avec Océane. Et quand Océane était terminée, tu t’es dit que tu pourrais en faire une autre. Et voilà que Marie se pointe avec son petit museau.

― C’est sûrement un problème avec mon chromosome Y, dit George en arrêtant de creuser brusquement.

― Quoi ?

― Mes trois filles. Ça doit être un problème de chromosome Y. Tu crois que c’est possible d’avoir un problème de chromosome ? J’ai lu quelque part que parfois le chromosome des garçons reste collé aux roubignolles, et du coup, pan ! Que des filles.

― Et comment est-ce que je saurais une chose pareille ? Je suis architecte d’intérieur, pas gynécologue pour homme. Tu n’as peut-être pas secoué assez avant de… tu sais, comme cette vieille publicité pour Orangina. Ou bien c’est juste un coup de chance.

― Un coup de chance ? s’étrangla George. On voit bien que ce n’est pas toi qui vis avec quatre femmes à la maison. Et Simone n’est pas chaude pour essayer une quatrième fois.

― Réfléchis un peu. Si vraiment tes chromosomes Y sont restés collés au fonde de tes testicules, tu risquerais d’avoir une quatrième fille.

― Tu dois avoir raison, répondit George avec résignation. Tout de même, ça fait mal au cul.

― Oui, mais continue de creuser.

Et tous les deux, ils continuèrent à creuser pour des raisons bien différentes. En pensant à des choses bien différentes aussi.

― Pourquoi est-ce que ça s’est terminé avec Maaike ? demanda George soudainement. Pourtant, c’était une bombe cette fille. Je comprends pas. T’es libre et t’en profites pas. Moi, à ta place !

Alain poussa un léger soupir, mais il savait qu’il ne pourrait pas échapper à une petite explication.

― C’est simple. Elle est retournée chez elle, à Amsterdam, et je suis resté chez moi à Château-Vieux. De toutes façons elle m’emmerdait avec sa manie de toujours vouloir faire du jogging le samedi. Franchement, qui s’amuse à courir le samedi alors qu’on peut faire des centaines d’autres choses ? Et quand c’était pas le jogging, c’était du vélo !

― Ah.

― Quoi, « Ah ? » répondit Alain en espérant clore la discussion.

― Rien. Juste « Ah. » Tu veux une bière ?

― Tu sais bien que je ne bois plus de bière depuis que je sais que c’est mauvais pour mon teint. Non, pas de bière. J’ai apporté mon jus d’orange. Je te rappelle aussi que c’est toi qui m’avais inscrit sur ce site de rencontre débile. C’est ta faute si j’ai rencontré Maaike.

George secoua la tête, en partie sérieusement.

― Tu vas quand même pas t’enterrer à trente-cinq ans !

― On en a déjà parlé des dizaines de fois. Je ne m’enterre pas. J’ai juste arrêté la bière. Mais rassure-toi, je me rattrape avec le cognac et le boudin blanc.

― Justement, en parlant de boudin, c’était quand la dernière fois que tu t’es envoyé en l’air, hein ? C’était quand ?

― C’était quand la soirée pour l’anniversaire de ta femme ?

― Maude ? Et bien c’était le 20 juin, pourquoi ?

― Tu m’avais dit d’en choisir une au hasard et de me la faire. J’ai suivi ton conseil. Eh ! Ma forêt n’est pas une décharge. Tu pourrais jeter tes canettes chez toi !

― T’es chiant avec ta forêt. En plus c’est pas encore une forêt puisque qu’il y a juste neuf mille arbres.

― Un peu plus. Et ça ne change rien. Ici on ne plante que des arbres, pas des « Kros. »

― Putain ! Je me casse le cul à venir ici t’aider à creuser des trous pour tes fichus sapins, tu fournis même pas les bières, et tu me casses les burnes pour une canette de rien du tout.

George avait un talent inouï pour dire des choses justes en râlant, sans avoir l’air une seconde de râler. Il s’était levé et avait déjà repris sa pioche.

Alain pensa que son ami devait avoir d’autres choses à faire un dimanche que de casser le dos à planter des arbres. George n’avait même pas l’excuse d’une promesse donnée presque six ans plus tôt. Et pourtant il était là, à suer avec lui.

― Bon, tu disais quoi à propos de la soirée d’anniversaire de Maude ? demanda t-il en frappant le sol avec la pointe de sa pioche.

― Et bien j’ai fait ce que tu m’as dit. J’en ai pris une au hasard et on a baisé.

Cette fois George s’arrêta net.

― Sans blague ! C’était laquelle ? Myriam, celle avec le grain de beauté sur la fesse ? Je croyais qu’elle était casée.

― Non, pas Myriam avec le grain de beauté sur la fesse, répondit Alain.

― Alors c’était… comment elle s’appelle déjà ? La blonde qui avait l’air d’avoir un sein plus gros que l’autre. Thérèse ? Ouais, Thérèse.

― Ce n’était pas non plus la blonde avec le sein plus gros que l’autre, non.

― Alors qui ? Il n’y avait que des femmes mariées ou des moches.

George semblait réellement surpris. Alain pouvait le voir repasser une à une dans sa tête toutes les femmes dont il se souvenait, et qui étaient présentes ce jour là.

― C’est ça. Elle était mariée, elle avait un peu plus de seins qu’une planche à repasser, des lunettes et un chignon de cheveux bruns.

― On dirait… Crétin ! T’es malade de me dire que t’as baisé avec Maude alors que j’ai une pioche entre les mains ! T’es vraiment con des fois, tu sais. Moi ce que j’en dis c’est pour toi. T’es pas trop moche, t’es encore jeune… tu pourrais te caser facilement.

― Ça n’a rien à voir. Regarde-toi. Tu es plutôt moche, plus très jeune, et pourtant tu es marié, et tu as trois filles.

― Je suis plus jeune que toi de six mois.

― Pourquoi est-ce que tu viens ici alors que tu pourrais être en train de faire une sieste avec Maude ?

― Justement ! C’est ma femme, et je fais ce que je veux. Si j’ai envie de la grimper, je la grimpe. Si j’ai pas envie de la grimper, je la grimpe pas. Et Maude est pas plate. Elle a des seins qui tiennent debout tout seuls, c’est pas la même chose. Et puis si j’ai envie de faire des trous dans ce terrain de merde, je fais des trous dans ce putain de terrain ! Merde, c’est la dernière fois.

Combien de fois George avait-il dit ça ? Il était toujours revenu, et cette fois encore il redoubla d’efforts pour envoyer valser des kilos de terre séchée dans tous les sens, tandis qu’Alain pensa qu’il avait fait de son mieux pour le renvoyer chez lui. Ça n’avait pas marché.

Une heure plus tard, quelques nouveaux arbres venaient de trouver une nouvelle demeure. George sortit de sa poche un sachet de plastique roulé d’où il sortit une cigarette roulée à la main. Alain l’observa silencieusement. Il savait bien qu’à l’intérieur de ce papier il n’y avait pas de tabac cubain ni même du mauvais tabac qu’on achetait chez le buraliste du coin.

― T’en veux une ? demanda George

― Non… et puis zut ! Donne. Tu n’as pas peur de te balader avec ça dans la poche ? Ça ne t’a pas suffit ces trois mois au frais de la princesse ?

George fit un geste de la main qui disait en effet à quel point il avait peur.

― Tu parles ! Et pis j’avais à peine dix-huit ans à l’époque. Aujourd’hui les flics se dérangeraient même pas pour si peu. Tu sais qu’une fois j’en ai fourgué un peu à un perdreau ! Et oui, mon gars. Et puis, je crois que finalement ça m’a aidé pour le pub d’avoir fait un peu de tôle. C’est comme les gus qui font du rap, tu sais. Passer par la case prison c’est comme un brevet. Tous les barmans devraient faire un tour en cabane. Un petit tour, hein, rien de grave. Deux ou trois mois, juste pour dire.

― C’était quand même pas le bagne, arrête.

― On voit que c’est pas toi qui étais à l’intérieur.

― C’est vrai, moi je venais seulement au parloir. Et je devais empêcher ton père de t’étrangler quand tu es sortis.

George se mit à rire sans retenue.

― Tu sais, il aurait dû me foutre une raclée ce jour là. Je l’avais bien mérité, il faut l’avouer. Tu sais que j’en ai aussi fourgué un peu à ton paternel aussi. Et plutôt pour deux personnes que pour une, si tu vois ce que je veux dire.

Alain voyait bien ce que George voulait dire. Et plus d’une fois, les années suivantes, il avait bien senti une odeur qui n’était pas celle du tabac chez ses parents. Franchement, à leur âge !

Il pencha la tête vers George qui gratta une allumette avec laquelle il alluma son joint puis celui d’Alain.

― Alors d’abord tu pollues avec des canettes vides, et maintenant que tu cherches à déclencher un incendie, grogna t-il.

Mais l’allumette jetée sur le tapis jaunâtre et sec devant eux était déjà éteinte. Seul un petit ruban de fumée subsista deux ou trois secondes avant de mourir lui aussi de sa belle mort comme la flamme qui lui avait donné naissance. Encore une étincelle qui ne donnerait rien, pas même un incendie de forêt.

Après quelques bouffées âcres, Alain pensa avec un large sourire à la scène que Maude ne manquerait pas de faire à George quand il rentrerait chez lui et qu’il lui demanderait, malgré ce qu’il voulait faire croire, si elle avait vraiment couché avec son copain. Il se mit à rire alors, et George, assis à côté, les genoux relevés et un bras posé sur sa tête déjà bien légère aussi, pensa que son ami ne tenait ni l’alcool ni la drogue.

Derrière eux, plus de neuf mille arbres les contemplaient, muets eux aussi. Ces arbres ne voyaient que leurs dos, mais maintenant Alain pouvaient les sentir. Il sentait leurs regards sur lui, le scrutant de leurs regards fixés par des racines. Combien d’yeux un arbre pouvait-il avoir ? Au moins un chacun. Alors au moins neuf mille regards et des poussières l’espionnaient !

Il pouvait les entendre crisser, craquer. C’était un langage bien étrange. Est-ce qu’ils savaient ces arbres, combien de leurs semblables avaient terminé leurs vies dans la grande gueule, broyés, lessivés, essorés puis couverts de mots plus ou moins tendres, plus ou moins sensés ?

Trouvaient-ils un soulagement, ces arbres, à savoir que quelques-uns de leurs ancêtres avaient pu faire connaître Shakespeare, Proust ou Marc Levy à des milliards d’hommes et de femmes ? Et les autres, la majorité, avaient-ils honte de savoir qu’un jour peut-être ils serviraient de supports à des romans imbuvables, à des tracts infâmes, ou à du papier toilette ?

― Tu es sûr qu’il n’y avait que du cannabis dans ces joints ? demanda t-il. Parce que c’est du brut.

George fit non de la tête.

― Alors c’est le soleil, murmura Alain en tirant une autre bouffée. C’est ça, c’est le soleil.

La physionomie de Bauxieu-en-Lys ne bougea pas vraiment durant les années pendant lesquelles Alain, George et leurs aides occasionnelles creusèrent, et plantèrent, et burent, et mangèrent là-bas. Les champs aux alentours gardèrent le même visage, les épis de maïs d’une année ressemblèrent à s’y méprendre aux épis qui les avaient précédés et à ceux qui les suivirent. Le ruisseau irrigua les mêmes terres avec la même régularité ennuyeuse.

Durant ces années, la forêt fut le seul îlot changeant de ce paysage figé à première vue. Parce que bien sûr de nombreux petits drames se nouèrent dans ce petit village de Bauxieu-en-Lys comme cela arrive partout. Des histoires de cocus ou d’héritage disputé, même quand le cocu était un alcoolisant bedonnant ou quand l’héritage se résumait à une bague de famille en or. Mais en surface, le Bauxieu-en-Lys de 2014 resta étonnamment semblable à celui de 2009. Quelle aubaine ça aurait été pour les marchands de cartes postales si bien sûr il y en avait eu un dans le coin, ou si Bauxieu-en-Lys avait pu en intéresser un. Ce qui n’était pas le cas.

La forêt devint donc un sujet de conversation. De nombreuses conversations. Certains habitants la maudirent entre leurs dents parce qu’elle attirait les corbeaux ou les nuisibles qui en retour dévastaient leurs champs de blé ou de maïs. Ce qui était largement exagéré. Une jeune fille affirma quant à elle avoir vu un animal qui ressemblait à un loup gros comme un ours. D’autres se plaignirent de ces arbres qui leur gâchaient la vue. Ce qui fit rigoler même les moins enthousiastes, car c’était un peu comme dire qu’un oasis gâchait la vue sur les dunes du Sahara. Toutes proportions gardées.

D’autres enfin, jusqu’à la fin, ne purent imaginer qu’un homme de la ville puisse dépenser autant d’argent et de temps à planter des arbres sur une parcelle de terrain de trois hectares sans espérer en récolter un beau pactole. Il devait y avoir de l’argent caché quelque part, d’une façon ou d’une autre. Peut-être cet homme était-il un chercheur d’or ou d’antiquité qui n’avait acheté le terrain que pour creuser des trous et trouver des pièces romaines ou mieux encore.

Puis peu à peu les discussions cessèrent. La forêt en devenir ne fut plus qu’une vue comme une autre. Elle était là mais on ne la voyait plus vraiment. Elle grossit au gré des ajouts, mais n’était déjà plus qu’une mer verte au printemps, un patchwork de jaune, de brun, de rougeâtre en automne, et un squelette de branches, sauf pour quelques épicéas, que la neige venait parfois recouvrir en hiver. Heureusement d’ailleurs que ces épicéas étaient peu nombreux et assez jeunes. Les deux premières années ces épicéas échappèrent aux bûcherons de Noël, mais la troisième année trois d’entre eux au moins disparurent. C’est George qui trouva la première souche nettement sectionnée à trente centimètres du sol.

― Il fallait s’y attendre, pesta Alain. Et si tu veux savoir, je suis même étonné d’en trouver seulement trois. Et puis tant pis ! Si ça peut servir à cacher les cadeaux de Noël pour des gosses du coin, ce n’est pas plus mal. À moins bien sûr que ces trois là aient décidé qu’ils n’étaient pas bien ici, et qu’il aient décidé de partir en voyage ailleurs.

― Ouais, c’est ça, répondit George. Fous-toi de ma gueule. Je te rappelle qu’on les a pas coupés, ces arbres. On les a délicatement déterrés à coups de pioches, et qu’on les a replantés avec amour. Ou au moins avec de la bière. En tous cas, terminé avec les sapins. Ça me ferait mal de me casser le cul pour fournir les sapins de Noël à toute la région. Je fais le Père Noël uniquement pour la famille. Ceux qui les ont coupés auraient pu faire comme Maude. Un sapin en plastique pliable, déjà éclairé. Pas d’aiguilles partout dans le salon en Janvier. Pas d’odeur. Les gosses, tout ce qui les intéresse c’est la taille des paquets cadeaux ! Merde ! Si j’avais su, c’est moi qui les aurais coupés.

― On va dire que c’est la part des anges, dit Alain. Comme pour le whisky, tu sais.

― Sauf que les anges ne volent pas avec des tronçonneuses et une camionnette. Qu’ils reviennent donc, les anges. Ils découvriront qu’ils ont un cul, et que moi j’ai deux pieds !

Alain fut plus irrité qu’il ne le laissa paraître ce jour là. Bien sûr les épicéas ne lui appartenaient pas en premier lieu, mais tout de même, il y avait la manière. Oui, comme l’avait rappelé George, il y avait la manière. Pourtant c’était bien triste d’utiliser un sapin de plastique pour Noël. L’odeur de résine des vrais épicéas en Décembre et les aiguilles à ramasser deviendraient bientôt aussi rares que les tigres du Bengal.

― Aujourd’hui, pour les gosses, la bonne taille pour les paquets cadeaux, c’est celle d’un téléphone portable, répondit-il. Alors ils auraient pu se contenter de couper le sommet.

Des arbustes avaient poussé un peu partout où il y avait de l’espace entre les arbres, et de la lumière. Le compte qu’Alain tenait ne serait donc jamais vraiment juste, et la perte de ces trois là n’était pas une tragédie. Pourtant il savait qu’il allait les retrancher de son petit carnet. Et continuer.

Si d’autres arbres disparurent après ceux-là, personne ne s’en rendit compte. La forêt continua de s’étendre irrésistiblement. L’air même autour du terrain changea. Il était différent. Ni meilleur, ni pire, juste différent. C’était à cause de la photosynthèse parait-il. Pendant la journée les feuilles vertes faisaient leur travail de photosynthèse et rejetaient beaucoup d’oxygène, ce qui changeait la composition de l’air à la périphérie immédiate et pouvait jouer des tours aux cerveaux des promeneurs. Allez savoir !

Il y avait un autre endroit à Château-Vieux où l’atmosphère était vraiment différente. C’était le cimetière. Et ce n’était certainement pas dû aux arbres qui y poussaient ni au trop plein d’oxygène.

Personne ne parlait dans le cimetière de Château-Vieux. Personne ne parlait jamais trop dans les cimetières en général. Pourtant s’il y avait bien un endroit où cela aurait été du plus grand secours, c’était bien dans les cimetières. Rester muet devant les morts c’était un peu comme rester muet devant un psychiatre. Ça n’aidait pas.

Mais c’était la règle. Les cimetières étaient tristes et silencieux à pleurer. Celui de Château-Vieux ne faisait pas exception.

Allée F2, septième tombe sur la gauche. Cette tombe était toujours bien fleurie, bien entretenue. Les parents de Julia y veillaient plus que n’importe qui d’autre.

Le chemin gravelé qui menait à ce rectangle de marbre blanc était toujours le plus long. Chaque fois qu’il venait, Alain pensait que ses jambes ne réussiraient pas à le porter jusque là. Et à chaque fois il se trompait.

― La forêt avance bien, tu sais, commença t-il. Elle grandit. Bientôt tu serais fière de moi. Bientôt tout sera achevé, bien comme il faut. On aurait pu cueillir du muguet ensemble. C’est bientôt le premier mai, et il y aura plein de muguet. Je ne sais as qui l’a planté, mais il a poussé. J’irai le cueillir tout seul. Tu as le bonjour de George, de Maude et des filles. Elles aussi elles poussent. Tu ne reconnaîtrais pas Claudine. Elle a tellement changé depuis la dernière fois où tu l’as vue ! Sauf pour ses cheveux. Ils sont toujours roux. Comme ceux d’Océane et de Marie. Mes parents t’embrassent. La retraite leur va bien. Ils n’arrêtent jamais. On devrait commencer par être en retraite, et seulement travailler vers la fin. Mon frère te parle en anglais. Moi je n’y comprends rien, mais toi, oui. Enfin, comme il ne dit que des bêtises…

Alain posa son bouquet de fleur près d’un vase déjà plein, et essaya, comme toujours, de ne pas imaginer ce qui reposait sous les fleurs, sous le marbre et sous le couvercle du cercueil. Pour ça il lui fallait fixer la photographie de Julia sur la stèle. Et Julia le fixait en retour. On ne cessait de parler d’un paradis au ciel, et pourtant on devait baisser la tête pour rendre hommage aux morts.

― Je crois que George a abandonné l’idée d’avoir un fils. Pour l’instant, Maude et lui ont bien assez de boulot avec le pub et les trois pestes. Sans oublier qu’il m’aide aussi à Bauxieu-en-Lys. J’essaye bien de le renvoyer chez lui de temps en temps, mais il a la tête dure comme du bois. C’est fou, mais à elle trois, les filles sont à peine plus grandes que moi, elles pèsent à peine la moitié de mon poids, mais quand elles s’y mettent, on dirait un mini ouragan. Elles ont même creusé et planté deux ou trois arbres. Trois enfants c’est beaucoup… ou pas.

Alain n’était pas seul à parler aujourd’hui. À trois rangées devant lui, un couple se recueillait devant la tombe de leur fils. Il ne les connaissait pas, n’avait jamais cherché à les connaître. Il savait simplement que leur fils était mort en 1983 à l’âge de onze ans, qu’il s’appelait Laurent, qu’il avait des cheveux noirs et qu’il souriait.

Alain n’avait jamais cherché à les connaître parce qu’il redoutait plus que tout d’apprendre que ce fils était leur enfant unique. En ne posant pas de question, Alain pouvait continuer à penser que les parents du petit Laurent avaient pu continuer à vivre en couvrant de cadeaux les frères et sœurs du jeune garçon, qu’ils étaient devenus grands-parents, et qu’ils venaient dans ce cimetière pour donner des nouvelles de tout ce petit monde.

Julia avait deux jeunes frères qu’Alain ne voyait quasiment jamais parce qu’ils n’habitaient plus dans la région. Tout ce qu’il savait, c’était que Gabriel, le plus âgé, avaient déjà deux jumeaux, et que son frère Jean-Jacques attendait son premier. Julia n’avait pas connu ses neveux, et ses neveux ne sauraient jamais à quel point leur tante leur manquerait. Eux aussi vivraient dans une ignorance bien confortable.

― Il est l’heure. Je dois aller liquéfier quelques hectolitres de cellulose. Mais maintenant tu sais que je fais semblant. Je fais comme ceux qui font mine de chanter dans une chorale et qui bougent seulement les lèvres. Personne ne s’en rend compte, mais à la fin le résultat est le même.

Même après tout ce temps, Alain écrasa les larmes qui étaient tout de même venues sans être invitées.

Une forêt juste pour elle. Chapitre 5

Comment on this post