Une forêt juste pour elle. Chapitre 4

Published on by Robert Dorazi

La terre était sèche et bien dure sous la pioche. L’été 2013 s’annonçait chaud, avec ou sans le réchauffement climatique. Heureusement les trous n’avaient pas besoin d’être trop larges ou trop profonds cette fois-ci. Tout de même, il fallait creuser.

― Combien aujourd’hui ? demanda George en se redressant sur sa pioche.

Alain sortit de sa poche un petit carnet noir auquel était accroché un crayon.

― Dix huit, répondit-il finalement. Quatre Platanus occidentalis, quatre Fagus sylvatica, quatre Carpinus betulus, deux Fraxinus americana, deux Betula verrucosa, un Alnus glutinosa et un Acer griseum.

― T’as vraiment besoin de leur donner tous ces noms ridicules ? Un arbre c’est un arbre, non ? Qu’est-ce que ça peut faire que ce soit des Verrucus americana ou des « je sais pas quoi ? »

Alain termina tout de même de pelleter la terre hors du trou. Il était venu pour ça, après tout.

― Huit mille sept cent soixante douze, ajouta Alain à voix basse.

― Quoi ?

― Aujourd’hui ça fera Huit mille sept cent soixante douze, répéta Alain.

― Ils sont pas encore plantés, lui fit remarquer George.

Il ramassa l’un des arbustes à ses côtés, puis le posa dans un des trous. Avec le pied il ramena la terre qu’il avait eu tant de mal à enlever, contre le tronc bien frêle. Il la tassa. Le platane resta debout tout seul.

Alain fit de même avec les bouleaux et les frênes.

Bientôt les dix huit arbres se dressaient là où pendant longtemps il n’y avait eu que de l’herbe.

Ces dix huit là étaient entourés de plusieurs milliers d’autres, qu’Alain, d’abord seul puis aidé par George, avait plus ou moins maladroitement plantés au cours des trois années précédentes.

Il y en avait de toutes les sortes, de toutes les tailles. Il n’y avait aucune logique dans leur arrangement, aucune volonté de créer un ensemble harmonieux. Pourtant Alain était convaincu que chacun d’entre eux était heureux de se trouver ici et se trouvait exactement là où il devait se trouver,

― Bon, et bien ça y est, tu l’as ta forêt, claironna George. Maintenant tu vas pouvoir vivre ta vie.

― C’est toi qui me dis ça maintenant ? Dix mille c’est dix mille, pas neuf mille neuf cent quatre-vingt dix neuf, lui répondit calmement Alain. Et puis, si je me souviens bien, c’est toi qui m’as dit qu’une forêt devait compter dix mille arbres au moins.

George réfléchit un instant, cherchant dans sa mémoire pour être certain qu’Alain ne lui faisait pas une autre blague. Il chercha longtemps, entre deux gorgées de bière.

― Bon, je m’en souviens pas. Ça m’étonne que j’aie pu te raconter un truc pareil, mais si je te l’ai dit c’est que j’ai dû le lire sur un sous-verre. Autant dire que c’était une connerie. Et puis depuis quand est-ce que je suis une référence en forêt ?

Il jeta un nouveau coup d’œil sur les platanes, les ormes et tous les autres qu’il avait aidé à planter depuis plusieurs années maintenant.

― Depuis ce jour où tu m’as dit qu’une forêt devait compter au moins dix mille arbres, répéta Alain. Et tu sais quoi?

George secoua la tête.

― Et bien tu as raison. Une forêt devrait toujours compter au moins dix mille arbres.

― Je viens de penser à quelque chose tout à coup, dit George en relevant la tête. On a creusé presque neuf mille trous et on n’est pas tombé sur un trésor une seule fois ! Je parle pas d’un coffre rempli de pièces en or ou de diamants. Non, juste un petit trésor. À part des os de dindes et une vieille trompette on n’a rien déterré. Quand même, tu trouves pas ça déprimant ? Au moins on aurait pu tomber sur un cadavre ou une boite de souvenir d’un gosse du coin. Mais non. C’est pour ça que je joue jamais au loto.

Alain n’était pas loin de penser à peu près la même chose. Mais il était surtout soulagé de n’être pas tombé sur un obus, comme ceux dont le maire lui avait parlé.

― Il te reste encore mille deux cent vingt-huit chances, mon vieux. Et puis si tu veux, tu pourras continuer à creuser.

― Ah non ! Dix mille et c’est marre. Ensuite j’attendrai les champignons et les châtaignes. Les châtaigniers sont toujours là, hein ?

Ils étaient encore là l’année précédente, et les filles s’étaient régalées avec les marrons que leur père avait ramassés.

― Cette fois elles viendront les chercher elles-mêmes. Bon, on va rentrer. À chaque jour suffit sa peine.

― Au fait, Maude m’a demandé de t’inviter à dîner demain soir, dit Georges tout en jetant sa pioche encore terreuse dans la remorque. Elle va cuisiner des raviolis.

― Est-ce que j’aurai droit à un sermon sur ma vie privée ?

― Bien sûr. Tu la connais.

― Si en plus il y a une charlotte aux pêches comme dessert, alors je pense pouvoir supporter le sermon. Tiens, j’ai encore oublié de visser la plaque d’immatriculation.

Ils changèrent leurs bottes contre des chaussures moins rurales. Alain nota dans son carnet le nombre d’arbres qu’ils venaient d’ajouter. Dix huit, aujourd’hui. Ce n’était pas un grand jour, mais il y avait des jours « avec » et des jours « sans . » Comme pour tout. Il y avait des jours où la terre était rebelle, et la nuit arrivait.

― Tu pourrais acheter un chien ou bien des poissons rouges.

― Alors quand ce n’est pas Maude, c’est toi ! marmonna Alain. Et puis chez moi j’ai des tas de fourmis, deux araignées et onze cafards. C’est une vraie ménagerie ! Sans compter la Mère Michel.

― C’est même pas ton chat. Elle vient juste pour bouffer et au revoir. Elle t’exploite.

C’était un peu vrai. La Mère Michel était une chatte de gouttière très indépendante. Elle avait toujours refusé de franchir le pas de la porte. Elle venait, sautait sans bruit et sans effort sur le rebord de la fenêtre, attendait son repas et repartait. Parfois elle s’asseyait, fermait les yeux et faisait le gros dos pendant une demi-heure ou plus. Parfois elle acceptait de se faire caresser, parfois non. Elle décidait. C’est tout juste si elle acceptait de s’abriter sous une table qui traînait dans la cour lorsqu’il pleuvait.

C’était parfait. On s’attache moins dans ces conditions. Ça fait moins mal quand chacun part de son côté. La Mère Michel était déjà une dame âgée. Un jour ou l’autre elle ne reviendrait pas.

On remarquait tout de suite la différence entre l’appartement d’un célibataire comme Alain et celui d’un homme en couple comme George. C’était souvent des petits détails, comme la propreté, la bonne odeur, l’absence de vêtements sales sur le sol ou simplement une table bien mise.

Et puis il y avait le reste. Ce qu’on ne pouvait ni voir, ni entendre. Cette sensation que même lorsque personne n’était là, il y a tout de même personne. Une présence indicible. Comme si l’énergie qui liait deux ou plusieurs personne pendant la journée, laissait des traces.

C’était le cas chez les Crespin. On savait qu’on entrait dans une maison vivante. Et encore plus quand les trois fillettes n’étaient pas encore couchées ! Quand elles n’étaient pas couchées, l’énergie était bien visible et bien audible. On la prenait en pleine figure.

George faisait de son mieux pour ne pas se laisser submerger, tout en essayant de regarder un match de hockey à la télévision.

― Tu es venu seul ? demanda Maude en regardant Alain.

C’était une sorte de tradition.

― J’ai faim, femme ! répondit celui-ci. Je ne viens que pour ça.

― Moi qui pensais que tu venais pour faire la baby-sitter, dit George en s’extrayant du sofa. J’en ai bien besoin, et je peux pas payer. Tu peux au moins m’aider à dresser la table. Maude sera contente. Tu sais où sont les assiettes.

― J’en ai cassé une la dernière fois, répondit Alain.

― En mille morceaux, ajouta Claudine. C’était la préférée de maman. Elle avait dit que tu devais plus mettre les assiettes.

― Mais non, mais non, la corrigea George. Maman a jamais dit ça.

― Je crois bien que si, répondit Alain.

― Maman le pensait pas, rectifia George. Va embêter ta sœur, va !

― Non ! Je veux pas, grogna Océane. Claudine m’embête toujours. Moi j’embête pas Marie.

― C’est pas vrai, répondit Claudine. C’est toi qui m’embête. Et tu prends toujours mes jouets.

― C’est toi qui prends mes jouets. T’as pris ma maison de poupées.

― C’était la mienne !

Alain regarda George avec un mélange d’envie et de soulagement. Lui ne resterait que le temps du repas…

― Je vais aller mouiller le rôti, dit George.

― Ne me laisse pas tout seul, le supplia Alain.

― C’est la guerre, tous les coups sont permis, lui répondit son ami.

― Je vais t’aider à ranger, offrit Océane

― Oui, c’est ça.

― Non ! cria Maude de la cuisine.

― Ta mère a dit non.

― Tu m’as ramené un cadeau ? demanda Océane en le fixant de ses grands yeux.

― Oui, un petit cadeau. Et un autre pour Claudine.

― Ils sont où ?

― Dans la poche de mon blouson.

― C’est quoi ?

― Si je te le dis, ce ne sera plus une surprise.

― C’est sûrement des petits cadeaux, alors, dit Claudine. S’ils tiennent dans tes poches, c’est tout petit.

L’aînée ne perdait jamais le Nord.

― Oui, mais ce n’est pas la taille du cadeau qui compte, tenta Alain.

― Qu’est-ce que tu racontes à mes filles ? cria Maude.

― Je leur apprends les choses de la vie !

Il sortit les deux petits paquets des poches de son blouson et en donna un à chacune des filles.

― Voilà, c’est pour vous.

Claudine reçut la montre qu’elle avait demandée. Une vraie montre avec de vraies aiguilles, un vrai cadran, un vrai prix ! Elle la passa immédiatement à son poignet et se précipita dans la cuisine pour la montrer à ses parents.

Océane, de son côté, tourna et retourna dans ses mains la boite plate en bois avant qu’Alain ne l’ouvre pour elle en faisant coulisser le couvercle. À l’intérieur se cachaient une série de feutre et des dessins à colorier. Une fois qu’Océane aurait recouvert ces dessins, elle trouverait bien un autre support, ou un mur à tagger.

Le repas commença par un mélange de crudités bien assaisonnées. Puis le rôti juteux à point grâce à George, les pommes de terre et les brocolis permirent de goûter le très bon Château Barreyre qu’Alain avait amené.

Claudine ne comprenait pas qu’on puisse boire du vin, mais Océane aurait bien voulu essayer cette grenadine rouge. Mais au moins les filles mangeait-elles de tout. Maude insistait là-dessus.

La petite Marie, qui était aussi la filleule d’Alain, s’était réveillée entre le plat de résistance et le dessert. Autant dire au bon moment.

Maude donna l’heure toutes les dix minutes sans se tromper une seule fois. Elle était tellement fière !

Océane voulut essayer elle aussi, mais sa grande sœur n’était pas prêteuse.

― Joue avec tes crayons ! Tu sais pas lire l’heure. T’es trop petite.

― Si je sais ! Il est… neuf heures.

― N’importe quoi. Il est huit heures vingt cinq, répondit Claudine. Tu vois, tu sais pas.

― Et toi tu sais pas dessiner, dit Océane. Je sais dessiner un chien. Tu vas voir!

Par chance, les filles se rabibochaient encore plus vite qu’elles ne se fâchaient. Les repas en famille, comme le rôti de veau, étaient donc découpés en tranches ponctuées de périodes de calme impressionnantes.

Pendant que les deux sœurs étaient encore amies et occupées dans un coin du salon, et que Maude préparait le biberon de Marie, George et Alain commencèrent à débarrasser la table pour faire de la place au dessert.

― Avoue quand même que c’est assez étrange pour quelqu’un qui travaille dans le papier, de faire pousser des arbres, dit Georges. On dirait le genre de punition que les dieux des romains ou des grecs inventaient à tour de bras pour emmerder les hommes. Et même les femmes. Ah, ils savaient y faire pour inventer des tortures, il n’y a pas à dire ! Ce n’est pas eux qui avaient dit à un gars de remplir un tonneau qui n’avait pas de fond ?

― Le tonneau des Danaïdes, oui, répondit Alain. Je crois que c’était des femmes qui devaient le remplir.

― D’un autre côté, il faut être un peu con pour essayer de remplir un tonneau quand il n’y a pas de fond. Tu imagines si Maude se mettait à faire la même chose avec les tonneaux de bière au bar ? En fait non, elle ne ferait jamais un truc pareil !

― Qu’est-ce que je ne ferais jamais ? demanda Maude depuis la cuisine.

― Rien, Maude, répondit George. On débarrasse la table.

C’est vrai qu’il y avait quelque chose d’assez cocasse dans ce que faisait Alain. En lui demandant de planter une forêt, Julia avait semblé vouloir le punir pour tous les arbres qui avaient dû être abattus, avant d’être broyés, lavés, javellisés, et de terminer en feuilles de papiers de toutes formes, de tous grammages, de toutes couleurs. Alain s’était souvent demandé pourquoi il avait démarré une carrière dans l’industrie du papier, Il n’avait pas vraiment trouvé de réponse satisfaisante à cette question. Personne dans sa famille, ni son père Julien, ni son grand-père, et encore moins sa grand-mère, n’avait jamais eu le moindre rapport avec la fabrication du papier. Bien sûr Julien avait utilisé des feuilles de papier au début, quand il travaillait pour son agence d’architecte, mais ça faisait longtemps qu’il avait trouvé la façon d’utiliser un Mac pour ses dessins. Et sa mère avait dû corriger pas mal de copies dans sa carrière, mais pouvait-on vraiment choisir une carrière dans le papier à cause de ça ? Probablement pas. C’était probablement un mélange de curiosité pour un processus de fabrication d’un objet voué à disparaître à plus ou moins long terme quand le virtuel aurait complètement gagné la bataille, et de nonchalance le jour où il avait réalisé que les offres d’emplois dans la papeterie, si elles n’étaient pas légion, étaient tout de même plus nombreuses que les postulants. Un jour il avait obtenu une place dans l’entreprise PapEco, et il y travaillait toujours.

La première fois que Julia avait parlé de cette forêt, il s’agissait d’une plaisanterie. Elle le taquinait, et Alain avait fini par jouer le jeu. Il avait constitué une forêt lilliputienne avec quelques modèles réduits de plastiques qu’il avait achetés. Il en avait été bien récompensé !

Cette fois il ne s’agissait pas d’un jeu, mais s’il avait fallu remplacer tous les arbres qui avaient terminé en pâte à papier dans PapEco, Alain aurait eu à replanter la forêt amazonienne au complet ! Malheureusement la forêt amazonienne n’entrait pas dans son budget. Il faudrait se contenter de ces quelques hectares qui aujourd’hui lui paraissaient bien plus vastes que lorsqu’il les avait vus la première fois.

― J’imagine bien le genre de punition qui leur seraient passée par la tête si les dieux avaient eu affaire à un barman avec trois filles et pas un seul petit gars ! s’amusa Alain.

Maude revint avec le biberon et Marie. George prit les deux et commença à faire boire le bébé.

― Allez, goûte-moi ça ! lui dit Maude en posant une énorme part de charlotte aux pêches dans l’assiette d’Alain.

Le dessert était parfait, comme d’habitude. Maude avait beaucoup de défauts, mais ses desserts les rachetaient tous.

― Au fait, maintenant que tu es devenu un forestier ou je ne sais pas quoi, ça ne te fais pas mal au cœur chaque fois que tu réduis ces arbres en miettes pour faire du papier ? demanda t-elle.

Alain avala quand même la dernière bouchée.

― Alors tu as trouvé un autre moyen de me faire sentir coupable. Comme tu n’arrives pas à me marier, tu veux faire de moi un chômeur.

― Il faut pas couper les arbres, ajouta Océane. C’est comme des hommes vivants. Si on les coupe, ils meurent.

― Na na, ajouta Marie.

― De toutes façons, maintenant on n’a plus besoin de papier pour écrire, rappela Claudine. On a des ordinateurs et des smartphones. Le papier c’est vieux.

― Ya ya, ajouta encore Marie.

― Le papier ça ne sert pas seulement à écrire, répondit Alain. On l’utilise de plusieurs autres façons. Mais même pour écrire, c’est quand même plus joli que des pixels sur un écran, non ? Et puis les arbres repoussent.

Il essuya sa bouche. Il ne mangeait correctement que chez George et Maude ou chez ses parents quand il leur rendait visite. Mais ici, en plus il avait souvent droit à des discussions plus ou moins philosophiques de la part des trois fillettes.

― Na, répéta Marie après avoir regardé son père pour être certaine de la réponse.

― Tu dis toujours « Na » ! lui dit Océane.

― Ya ya ya ! lui répondit énergiquement Marie.

― Les arbres font de l’oxygène, attaqua de nouveau Claudine. C’est pour ça qu’il en faut beaucoup ! Il n’y a presque plus de forêt.

― Te plains pas ! dit George. Pour moi c’est tous les jours comme ça. Bientôt elle va me dire que l’alcool c’est mauvais pour la santé.

― Pauvre chou ! lança Maude, ironique.

― Tu sais Océane, c’est bien pour ça aussi que ton père et moi on a planté ces arbres.

― Papa a dit que maintenant j’avais le droit de venir planter un arbre, dit Océane.

― Et bien justement, j’avais besoin de bras ! s’exclama Alain. Avec vous deux, ça va aller beaucoup plus vite. Et bientôt on ira chercher des champignons.

― C’est trop sale, dit Claudine, l’aînée. C’est plein de boue, et je ne veux pas tacher ma robe avec la terre. Et puis j’aime pas les champignons.

― Mais il y a aussi des jolies fleurs, peut-être même du muguet. Et des hérissons. Tu te souviens du hérisson que tu avais caressé ?

Non, Claudine ne se souvenait pas avoir caressé un hérisson, et encore moins en avoir caressé un. Ceux qu’elle voyait, passaient surtout à la télévision, et ils parlaient.

― Alors on ira, annonça Océane. Moi je veux voir un muguet avec des hérissons. Tu aimes bien le chien que j’ai dessiné ?

― Oui, il est beau ! Il a beaucoup de pattes. Et tu as aussi dessiné le soleil.

― C’est pas le soleil, répondit Océane d’un air choqué. C’est papa !

Une forêt juste pour elle. Chapitre 4

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