Une forêt juste pour elle. Chapitre 2

Published on by Robert Dorazi

Les premiers temps Il oublia complètement sa promesse. D’ailleurs avait-il promis quoi que ce soit. Pouvait-on sincèrement se sentir tenu par une phrase arrachée, ou un seul mot prononcé, même quand celui-ci était « oui » ? Avait-il seulement dit oui ? Il ne se souvenait plus. Il retourna à ses feuilles A4 et à leurs bords qui ne laissent rien dépasser, leurs bords rassurants. Rien ne tombait d’une feuille A4!

Mais si le temps efface beaucoup de choses, parfois c’est le contraire. Parfois le temps en réécrit certaines. Et au mois de Juin de l’année 2009, alors qu’Alain traçait machinalement une ligne droite sur son écran d’ordinateur, que le temps réécrivit le mot « forêt » et le mot « oui » juste à côté. Il se prit à sourire sans remords. Il avait promis. Maintenant il en était certain. Et le temps était venu de tenir cette promesse sans chercher d’autres excuses. Julia était revenue le lui rappeler.

Le premier problème se présenta à Alain presque immédiatement. Ce n’était pas un gros problème. À vrai dire ce n’était pas un problème du tout. Juste un point de vocabulaire : qu’est-ce que c’était qu’une forêt ?

Ses premières recherches sur le Web, loin de l’éclairer, le laissèrent pour le moins perplexe. Il ne rencontra que des définitions larges, des pourcentages imprécis. Quelle superficie minimum devait avoir une forêt ? 20% ? 40% ? Combien d’arbres devaient-ils être plantés pour faire la différence entre un bois et une forêt ? Y avait-il d’ailleurs une difference entre un bois et une forêt ? Quelle distance minimum devrait-il laisser entre chaque arbre ?

C’est son ami Georges qui, lorsqu’Alain lui parla de son projet, lui donna la solution avec deux phrases simples.

― Une forêt c’est juste des arbres enfoncés dans le sol. Plantes-en dix mille et c’est marre.

Georges était le bon sens personnifié.

Même s’il n’en avait jamais douté, Alain réalisa rapidement qu’une forêt ne poussait pas sur un terrain de la taille d’un timbre poste. Il lui fallut acquérir un terrain qu’il serait libre de reboiser, à un prix abordable. La chance fut de son côté car une parcelle de terrain agraire était mise en vente dans un petit village qu’il avait sûrement traversé plusieurs fois sans vraiment s’en rendre compte. Bauxieu-en-Lys était presque un village fantôme parce qu’on y croisait parfois des êtres mouvants sans qu’on sache vraiment si on les reverrait le lendemain. Ils n’avaient pas de chaînes aux chevilles ni de draps blancs sur le dos, mais ils faisaient tout de même illusion.

On ne trouvait pas de boulangerie à Bauxieu-en-Lys, On ne trouvait pas non plus de pharmacie, de cinéma, de librairie ou d’accélérateur de particules. Mais il y avait une église blanche et rustre dont on pouvait se demander à quoi elle pouvait bien servir la plupart du temps.

Il n’y avait rien à faire à Bauxieu-en-Lys, et c’était très bien ainsi. Surtout, le prix du terrain était suffisamment bas pour qu’Alain puisse achète ces trois hectares et demi de terre brune en ne contractant qu’un petit emprunt à sa banque.

Il avait téléphoné à la mairie avant de venir, et, miracle, quelqu’un avait répondu. Ça l’avait vraiment étonné d’obtenir un interlocuteur aussi rapidement et aussi facilement. La femme au bout du fil lui apprit que le maire serait de retour dans l’après-midi. Alain lui répondit qu’il voulait simplement revoir le terrain qu’il voulait acheter, et aussi rencontrer le maire pour discuter et avoir quelques renseignements. Il lui dit aussi qu’il connaissait la direction et qu’il se rendrait directement là-bas.

Alain conduisit donc jusqu’à Bauxieu-en-Lys, puis emprunta une petite route goudronnée qui ne devait pas mesurer plus de deux mètres cinquante de large. Suffisant large pour un seul véhicule à la fois. Cette route longeait son terrain au sud et était un raccourci entre Bauxieu-en-Lys et un autre village aussi petit du nom de Germont-Missel. Elle était peu fréquentée, et servait surtout de terrain d’entraînement pour les joggeurs plus ou moins sérieux ou de lieu de rencontre pour celles et ceux qui cherchaient un endroit calme pour un câlin ou une partie de jambe en l’air sur la banquette arrière d’une voiture.

À l’opposé de cette route, dans le coin nord du terrain, un petit ruisseau coulait au rythme des saisons. Alain imagina que ça pourrait aider les arbres à mieux pousser. Il n’avait vraiment pas beaucoup de notions de botanique.

Au milieu donc, s’étalait le terrain qu’il voulait acheter. Il gara sa voiture sur un espace qui semblait servir à ça, puis continua en marchant, longeant son terrain sans y entrer.

Presque cinq terrains de football ! L’équivalent en surface de presque cinq terrains de football. Le regard d’Alain embrassait ces 3,3 hectares de terre brune et verte qui allaient devenir 3,3 hectares de forêt. À vrai dire cela lui sembla petit, étriqué. Il ne fut pas submergé par cette impression d’immensité qu’il avait presque espérée. Il était habitué à des formats A1 ou A4, en papier ou sur écran, et savait bien combien un appartement vide semblait tellement plus spacieux que le même appartement lorsqu’il était richement meublé. Ici c’était le contraire. La terre vide et plate n’impressionnait pas. Elle avait l’air étriquée.

Il marcha le long des limites fixées par le cadastre et qui étaient clairement visibles grâce aux champs alentours.

― Ça devrait aller vite, se dit-il.

Il parlait de la forêt à planter. La suite allait lui prouver la relativité du mot « vite. »

― Bonjour monsieur, lui cria une voix haut-perchée dans son dos.

C’était la voix du maire du village, Gérard Lelong, qui semblait avoir surgit de nulle part. Alain lui avait seulement parlé au téléphone une fois. Aujourd’hui il pouvait mettre un visage sur une voix, et parler avec lui à propos du terrain.

Lelong devait avoir dans les soixante-quinze ans, tout en blanc, béret, cheveux et moustache. Un visage affable et amical, sortant d’une chemise à carreaux. Sa démarche était bien assurée, les jambes légèrement arquées. Il semblait découpé dans un seul bloc.

― Ma femme m’a dit que je vous trouverais ici. Alors, qu’est-ce que vous en dites ? C’est beau, non ?

Il arborait un sourire franc en parlant.

C’était donc sa femme, au téléphone. Ça semblait logique. Le père était le Maire, la mère était l’adjointe, le reste de la famille s’occupait probablement des finances ou des surprises-parties.

― Pour l’instant j’avoue que j’ai un peu de mal à me faire une idée, admit Alain. C’est juste un champ.

― Ah, mais c’est de la bonne terre ! Et puis elle en a donné du maïs, du blé, de la luzerne. Vous vous rendez compte du nombre de vaches qui en ont profité ? Et le nombre de baguettes de pain qui ont été faites avec la farine qui est sortie presque toute prête de ces champs ? Non, c’est beau, c’est vraiment beau. Venez, on va faire un petit tour.

― Je n’ai pas vraiment les chaussures pour…

Mais le maire avait déjà avancé sur la terre nue et légèrement humide. Alain le suivit un peu à contre cœur. Des mocassins à soixante euros la paire! Il essaya de ne pas poser le pied trop fort.

― Venez, venez, ça ne mord pas. La pire chose qui pourrait arriver c’est de buter sur un vieil obus de la dernière guerre ou de celle d’avant, dit-il comme s’il s’agissait d’une chose banale dans le coin. C’est qu’on a bien morflé dans les deux cas. Enfin c’est mon père qui me l’a dit, et un peu mon grand-père. Et puis ce n’est pas comme si ces champs n’avaient pas été cultivés, labourés, semés. À mon avis si quelqu’un avait dû sauter sur un obus, ce serait déjà arrivé. Enfin, je dis ça, je dis rien. C’est comme la loterie, on passe à côté des années et des années, et puis un jour boom ! On touche le gros lot. Moi ça ne m’est jamais arrivé, mais la femme a gagné les quatre numéros il y a trois ou quatre ans.

Le maire s’était baissé et avait pris une poignée de terre dans la main. Alain se serait crû dans un film d’époque. Ce n’était pas tout à fait Germinal, mais pas loin.

― Alors comme ça vous voulez faire paysan ? demanda-t-il.

― Pas vraiment, non.

― Ah ?

Alain sentit de l’inquiétude plus que de la curiosité dans ce « Ah ? ». Dieu seul sait ce qui venait de passer par la tête de ce maire agricole. Sûrement des choses terribles !

― Je souhaite juste planter une forêt.

― Ah !

Ce « Ah ! » sonna comme un soupir de soulagement, mais sans enthousiasme excessif. Apparemment le citadin n’était pas complètement vicieux, mais la confiance n’était pas encore de mise.

― Quelle drôle d’idée quand même. Planter une forêt sur un terrain pareil. C’est du gâchis. Il n’y a rien à faire pousser dans une forêt, à part des champignons et des moustiques.

― C’est très bien les champignons et les moustiques. Surtout les champignons.

Lelong opinait du chef sans qu’Alain ne sache vraiment ce qu’il pensait. Clairement le maire le prenait pour un simple d’esprit de la ville qu’une lubie soudaine avait réveillé un beau matin, et qu’une autre lubie tout aussi soudaine lui dirait avant longtemps de retourner chez lui jouer sur son ordinateur.

― Le mieux serait quand même de labourer avant de commencer, histoire de tout mettre à plat. Et puis ça aidera à creuser les trous. Enfin, je dis ça, je dis rien. Mais ça aidera.

― Ça semble une bonne idée, répondit Alain. Vous pourriez le faire ?

― En général je demande à Bertrand. Il a une 8-corps qui laboure sur trois mètres de large. Ça permet de gagner du temps. Ces machines ne sont pas données, alors on la loue.

― Je vois. Combien de temps est-ce que ça prendrait pour labourer un terrain comme celui-ci ?

― Vous avez dit quatre hectares, c’est ça ?

― À peu près, oui. En fait c’est plutôt trois hectares et demi.

― Allez, ça doit pouvoir se faire en trois heures. Oui, trois heures. Le terrain fait environ deux cent vingt mètres de long, et cent cinquante mètres de large. Vous pouvez compter une cinquantaine d’allers-retours en tout. À quatre ou cinq kilomètres par heure ça fait environ trois heures.

Alain remercia mentalement Lelong pour ce cours de mathématiques. Et immédiatement le terrain lui sembla plus grand. Trois heures pour labourer un peu moins de cinq terrains de foot ? En trois heures on pouvait faire le trajet Paris-Marseille en train, ou visiter l’Islande ou la Russie en avion !

― Et puis ça ne vous coûterait pas trop cher, ajouta Lelong. Bertrand vous ferait un prix d’ami.

Ah oui, Alain en avait presque oublié la douloureuse. Mais curieusement, Bertrand n’était pas le fils, la fille ou le cousin.

― Vous savez, je ne l’ai pas encore acheté ce terrain ! lui fit remarquer Alain. Mais j’espère bien l’avoir aussitôt que possible. Sinon, juste pour savoir, combien est-ce que c’est « pas cher » ?

― Bertrand prend environ cent euros de l’hectare pour un terrain comme celui-ci. Comme c’est un ami, pour vous il descendra bien jusqu’à quatre-vingt dix. Ça vous fera donc trois cents euros. Par contre pour les trous, je ne vois pas qui pourrait vous aider. Personne n’est équipé pour ce travail dans le coin.

― Les trous ? Quels trous ?

― Et bien, les trous pour les arbres pardi ! répondit Lelong sans ménagement. Comment est-ce que vous voulez planter des arbres sans creuser de trous ? Ah je vois, vous utiliserez des graines ?

― À vrai dire, je n’avais pas encore pensé à ça, laissa traîner Alain. J’imaginais qu’une pelle et une pioche suffiraient. Et puis encore une fois, il faudra d’abord que je l’achète ce terrain.

Cette fois Alain était sûr et certain que Lelong le prenait pour un parfait idiot.

― Bien sûr, une pelle et une pioche ça suffit pour creuser un trou. Mais une forêt, c’est quand même un peu plus qu’un seul arbre. Enfin, je dis ça, je dis rien. Moi je plante surtout du maïs. Il y a assez d’eau par ici. C’est très demandeur d’eau, le maïs. Vous ne préférez pas planter du maïs ? Au moins je pourrais vous aider.

― Je crois que je vais quand même essayer avec les arbres, répondit Alain. Et puis j’ai tout mon temps pour les trous. J’ai tout mon temps.

Finalement, acheter la parcelle ne fut pas un problème. Personne à Bauxieu-en-Lys n’en voulait, semble t-il. Lelong pas plus que Bertrand. Alain soupçonna qu’on lui cachait quelque chose. Quelque chose d’autre que les obus des deux guerres. Mais il s’en moquait. Il avait son terrain, et dans ce terrain il y a avait de la terre. Que demander de plus ?

Deux semaines plus tard il fallut à l’ami Bertrand environ deux heures et demi pour labourer le terrain. Il en coûta à Alain quatre cents euros, Bertrand s’étant fâché avec Lelong pour une question bassement politique selon lui. Et puis le terrain n’était pas un rectangle mais un patchwork, plus difficile à travailler avec sa charrue à huit « quelque chose. »

Alain se demanda quel genre de question bassement politique pouvait bien se poser dans un village qui devait compter moins de cent cinquante habitants, la moitié au moins ne parlant pas encore ou ne parlant plus. D’ailleurs la brouille ne dura guère que le temps du labourage, le temps de repasser au prix d’ami, mais trop tard.

Le principal était que le terrain avait été bien aplati, comme une feuille de trois hectares et demi de surface. La taille n’était qu’un détail pour Alain. La feuille de terre avait des bords d’où rien ne pouvait tomber. Entre ces bords, Alain était le maître d’œuvre, il était chez lui. Il pouvait commencer.

Il restait tout de même une toute petite chose à faire avant.

Un détail, somme toute.

Parce que si Alain n’avait pas vraiment songé à la définition d’une forêt, au problème du terrain à labourer, aux paysans alentours qui verraient d’un mauvais œil la présence d’une forêt qui amènerait des animaux nuisibles trop contents de prendre leurs repas dans les champs de céréales aux alentours, ou aux trous qu’il lui faudrait creuser, il n’avait pas non plus sérieusement pensé à la façon d’obtenir les dix mille arbres qu’il s’apprêtait à faire surgir de terre.

Et oui ! Il fallait bien des arbres pour faire naître une forêt. Car ici il s’agissait d’une forêt du monde vrai, du monde en trois dimensions (ou même quarante deux selon certains.) Il s’agissait d’une forêt du monde en dur !

S’il suffisait seulement de quelques clics de sa souris sur son écran d’ordinateur pour devenir l’empereur d’un royaume inconnu grâce au dernier né des jeux de « Zynga », pour planter dix mille arbres, il fallait d’abord trouver dix mille arbres !

Le côté ironique de cette situation ne pouvait pas lui échapper. En effet, se demander comment trouver des arbres à planter quand on travaillait dans la seule fabrique de papier de la région, pouvait prêter à sourire !

Oui, Alain travaillait dans le papier. Il en fabriquait des tonnes à partir d’arbres. Ceci dit, les milliers d’arbres qui arrivaient sur le site de Loukian pour y être transformés en pâte à papier, n’étaient pas de ceux qui pouvaient reprendre racine dans un champ. Ils arrivaient en tronçons, le plus souvent sans branches et sans racines. Les souches restaient ancrées bien profondément dans les bois et les forêts d’où les troncs avaient été sciés.

Non, il faudrait chercher une autre source de matière première.

La première solution était évidente. Il suffisait de les acheter, ces arbres. Mais il aurait fallu, pour cela, qu’Alain soit assez riche. Et avec le prix du terrain, il n’avait certainement pas assez de réserve sur son compte pour ça. L’achat systématique était donc hors de question.

Les graines d’arbres étaient plus abordables. Et oui ! Alain appris donc qu’on pouvait planter des graines qui donneraient des arbres. Aussi bête que cela pouvait paraître, ça ne lui était jamais venu à l’esprit comme une évidence. Des carottes, des petits pois, des salades. Oui. Mais des chênes, des ormes ou des saules ? Oui, on pouvait planer des graines. Elles étaient vendues par paquets de dix, cinquante, ou plus. Et le prix était abordable.

Mais, d’une part, chacune de ces graines ne donnerait pas forcément un arbre. Il y avait un certain pourcentage de graines stériles ou de mauvaise qualité qui ne germeraient pas, ou qui mourraient avant de grandir. Or Alain ne voulait pas d’une moitié de forêt, ou même des trois quarts. Il voulait une forêt complète.

D’autre part, planter des graines impliquait qu’il se passerait des années avant même que les arbustes soient replantés sur la parcelle si ces graines étaient d’abord mises en pot pour sélectionner celles qui étaient fertiles. Alors, Alain acheta tout de même plusieurs arbres en sachets, de ceux qui pousseraient rapidement et dans un sol de l’Est de la France. Mais il savait que ces arbres seraient les derniers à être replantés.

― Tu sais, des arbres, il y en a partout ! lui affirma George, qui ne voyait pas où était le problème.

― Partout, sauf sur mon terrain, répondit Alain, amusé.

― T’es bête. Je voulais dire qu’il suffit d’en déraciner un ici, pour le replanter là. C’est simple.

Alain y avait pensé, mais quelques derniers scrupules le retenaient.

― En gros, tu veux que je vole des arbres. Ce serait la forêt de Julia et des dix mille arbres volés. Avec un sésame pour y entrer ?

― Volés, volés… pas du tout ! Qui a parlé de vol ? Il s’agit juste de faire voyager des arbres qui seront sûrement contents de voir du pays. Tu t’imagines, toi, rester deux ou trois cents ans le cul vissé sur ta chaise sans jamais pouvoir aller jusqu’à la fenêtre ? Non, et moi non plus. Crois-moi, ce serait un travail d’utilité publique. Sinon, ça va ?

George parlait bien évidemment de la perte de Julia.

― Ça va. Je survis.

Petit à petit, ça allait.

― Tu sais ce que je vais faire ? demanda George.

― Tu vas boire une bière, répondit Alain.

― Oui, mais ensuite j’accrocherai une affiche sur le mur du pub. Il passe pas mal de monde par ici, alors j’écrirai quelque chose du genre : « cherche arbres à replanter. Apportez le vôtre ! »

George tint parole, et l’affiche fut rejointe quelques temps plus tard par un compteur qui indiquait le nombre d’arbres plantés.

Ainsi donc commença vraiment l’aventure de la forêt de Julia. Un mélange d’arbres « touristes » plus ou moins volontaires, de dons et d’achats.

Le premier arbre fut donc un chêne qu’Alain acheta parce qu’il souhaitait commencer avec un arbre dont il connaissait le nom.

Quand il en eut assez de détruire le coffre et les sièges arrières de sa Golf, Alain acheta une vieille remorque bleue sur Ebay. Puis, seul ou accompagné de George et d’autres, il ratissa les environs de Château-Vieux, s’arrêtant ici ou là sur un frêne, un bouleau ou un arbre inconnu qui, tous, insistaient donc pour voir du pays. À partir du moment où l’arbre avait un diamètre correct, c’est à dire qu’on pouvait faire le tour du tronc avec les deux mains, et qu’il n’était ancré ni dans un jardin, ni dans une forêt (Alain insista là-dessus), l’arbre était emmené. Cela signifiait bien sûr qu’il fallait le déraciner et donc creuser.

Alain fit remarquer à George que cela voulait dire qu’ils devraient creuser deux fois plus de trous, un trou pour libérer l’arbre, un autre pour le recoller à la terre. George lui conseilla de la fermer et de creuser. Mais il lui vint une autre idée, et il rajouta une autre affiche à celle qu’il avait déjà accrochée au mur de son bar. Sur cette affiche était inscrit : « si vous n’avez pas d’arbres, vous pouvez quand même creuser. »

La timidité du début, les hésitations au moment d’arrêter la voiture ou de commencer à bêcher pour dégager les troncs et les racines, firent place assez rapidement au sentiment de faire quelque chose de juste, ou du moins de faire quelque chose qui ne nuisait à personne.

Que ce soit seul, avec George et leurs amis communs, ou même avec son père (car son père avait tenu à mettre la main à la pâte au nom d’un idéal déjà loin derrière lui), Alain trouvait un nouveau souffle au moment de choisir l’arbre qui allait voyager.

Lorsqu’il travaillait seul, dans les premiers temps, il ne fut pas trop difficile dans le choix des arbres et préféra travailler un peu à l’abri des regards, dans des recoins isolés, ou bien lorsque la nuit arrivait. Ça ne dura pas longtemps. En même temps qu’il devint plus précis dans ses choix, Alain apprit aussi à reconnaître les arbres selon leurs feuilles ou leur allure. Et il apprit par cœur leurs noms en latin. Il fit aussi de moins en moins attention à celles et ceux qui parfois se demandaient ce que cet homme faisait une bêche à la main, creusant au pied des bosquets et trimballant des arbres jusqu’à une remorque.

Avec les mois, puis les années, ce petit jeu devint aussi automatique que son travail à la papeterie. Parfois même cela devenait tellement automatique qu’Alain devait se rappeler la raison pour laquelle il faisait ça.

Lors de ces virées sylvestres, si un endroit paraissait plus propice qu’un autre, c’est à dire un endroit plus fourni en arbres du bon acabit, les « touristes » disparaissaient par dizaines ou par centaines. Personne ne sembla s’en apercevoir, ou du moins personne n’y prêta attention.

Gérard Lelong, le maire de Bauxieu-en-Lys, qui rencontra Alain plusieurs fois, fut un des rares qui chercha, par des questions plus ou moins directes, à savoir comment Alain trouvait tous ces arbres. Celui-ci se contentait de répondre « ici ou là », « on me les donne », « un ami fait de la pub dans son pub. » Et Lelong répondait qu’Alain avait de la chance qu’on soit si généreux avec lui, avec un regard qui en disait long. On ne la lui faisait pas à lui ! Il se crut quand même obligé de parler d’Alain et de sa forêt dans sa mairie. Il épingla aussi une affiche, comme celle que George avait épinglée. Une affiche qui ne fut pas très populaire auprès des autres habitants de Bauxieu-en-Lys.

L’autre effet de cette stratégie du « je te prends parce que personne ne regarde et que ton écorce me plait » fut que la forêt ne fut pas un exemple d’unité dans les espèces végétales qu’elle abritait. Les bouleaux côtoyaient les ormes. Les épicéas faisaient face à des peupliers ou des hêtres. C’était une forêt espagnole comme il existait des auberges !

Et pourquoi pas ! Julia aurait adoré. Une forêt colorée, pas seulement par la teinte de leurs feuillages automnaux, mais par leurs noms de familles.

Le calcul pour les espaces entre les arbres fut très simple par contre. Le terrain faisait un peu plus de trois hectares soit trente mille mètres carrés. Dix mille arbres ça signifiait un arbre pour trois mètres carrés, soit un espace d’environ 1m75 entre chaque arbre. Ça donnerait une forêt serrée bien sûr. Avec le temps, les branches s’entremêleraient et les arbres grandiraient mains dans les mains pour ainsi dire. Mais ça signifiait aussi qu’Alain pourrait se coucher de tout son long entre deux arbres, et cette idée le fit sourire. Cette forêt serait vraiment une forêt à taille humaine.

Il fit imprimer le plan exact du cadastre à l’échelle 1/100 qui tenait dès lors dans un rectangle de deux mètres vingt sur un mètre cinquante. Ce rectangle fut ensuite divisé en carrés d’un centimètre soixante-quinze de côté. Au milieu de chaque carré, Alain laisserait un point vert pour chaque arbre planté.

Il fixa le plan sur le mur de son salon, juste en face du sofa.

Tout était prêt.

Au tout début, Alain imagina qu’une année suffirait à planter dix mille arbres. Ça faisait à peu près vingt-sept ou vingt-huit arbres à planter chaque jour en moyenne. En plus de son boulot bien sûr, puisqu’il n’était pas question de vivre d’amour et d’eau fraîche. Surtout quand l’amour était mort et l’eau chlorée.

Après deux mois, il devint évident qu’une année était un objectif bien trop optimiste. Même avec l’aide de George, qui insista dès le début pour mettre la main à la pâte. Après tout, Julia avait été une très bonne amie à lui aussi.

Très vite aussi il devint évident qu’on ne plantait pas les arbres tout au long de l’année si le but était qu’ils poussent et ne gèlent pas. L’automne était plus propice que les mois d’hiver, quand la terre était gelée, ou que les mois très chauds de l’été quand la terre était dure aussi, et l’eau plus rare.

Très vite enfin Alain réalisa qu’il avait besoin que cela dure longtemps. Il aurait pu faire creuser les trous par un autre paysan avec une autre machine ou recruter plus de personnes pour arracher les arbres ou les replanter. Mais ça n’aurait eu aucun intérêt. C’est lui qui avait besoin de cette forêt.

Une forêt juste pour elle. Chapitre 2

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