Une forêt juste pour elle. Chapitre 1

Published on by Robert Dorazi

Une forêt juste pour elle. Chapitre 1

Je voudrais vous proposer les premiers chapitres d’un nouveau roman que je suis en train de terminer. Son titre est « Une forêt juste pour elle » et il conte l’histoire d’un homme qui a promis à celle qu’il aimait de lui donner une forêt juste avant qu’elle ne ferme les yeux à jamais.

Il va donc essayer de tenir sa promesse, et y parvenir. Pourtant, une fois la forêt achevée, il va découvrir que les choses ne sont jamais si simples, et qu’une forêt n’est pas simplement une série d’arbres. On y trouve même beaucoup de choses que l’on n’y a pas planté !

Le roman n’est pas achevé, et certains détails vont certainement changer, mais l’histoire est là, et le début ne devrait pas se modifier beaucoup.

N’hésitez pas à laisser un commentaire si le cœur vous en dit.

La parcelle de terrain, sa parcelle de terrain, pouvait être découpée en cinq longs triangles attachés par leurs plus grands côtés.

En tous cas c’était ce qu’Alain Defari avait vu en scrutant les plans du cadastre qu’il avait consultés avant de finalement se décider à l’acheter. La forme globale lui rappelait celle d’un éventail ouvert, le triangle du milieu étant plus étroit et moins haut. C’est dans ce triangle qu’il décida de planter le premier arbre de la forêt. Il fallait bien commencer quelque part.

Le temps était à la pluie à en juger par la couleur gris bleu du ciel, les prévisions météo et surtout la façon qu’avait eu la Mère Michel de se blottir sous son abri. Cette chatte de gouttière avait dû être une grenouille dans une vie antérieure. À moins qu’elle ne se souvienne qu’il avait déjà plu la veille et l’avant-veille aussi. Parfois les jours se suivaient et se ressemblaient en automne.

Alain sortit d’un placard une paire de bottes en caoutchouc qui sentaient encore le neuf. Cela n’était guère étonnant puisqu’il les avait achetées exprès pour le travail qui l’attendait. Il chargea une pioche dans le coffre de sa voiture, une déjà vieille Golf verte et rouille. La banquette arrière était occupée par l’arbre numéro 1, celui qui serait donc la première pierre de la Forêt Julia. Sauf que cette première pierre serait faite de bois, de racines emberlificotées et de quelques branches fuyantes. L’arbre était encore jeune mais son tronc dépassait déjà de la fenêtre restée ouverte pour l’occasion. Les racines à l’autre extrémité, étaient enveloppées dans un sac de plastique bleu. On lui avait dit que c’était un chêne. Quoi de mieux qu’un chêne pour commencer ! L’arbre millénaire par excellence. La solidité faite bois.

Il roula environ dix minutes jusqu’à l’endroit qu’il avait acheté. Il était venu déjà trois fois. La première fois, il était seul et c’était après avoir consulté le cadastre. Il fallait bien faire connaissance avec la « bête! » Il ne savait pas vraiment à quoi s’attendre, mais il ne voulait pas débourser environ quinze mille euros sans voir d’abord de ses yeux. La seconde fois c’était pour faire connaissance avec le maire du village auquel la parcelle était rattachée. La troisième fois c’était lors du labourage.

Cette fois, il revenait en maître de maison, en propriétaire. Le terrain nu s’offrait à lui. Comme il l’avait prévu, il était seul. Seul comme Cary Grant avait pu être seul dans cette scène mythique de la mort aux trousses. Il jeta un autre coup d’œil au-dessus de lui et fut certain qu’il avait beaucoup plus de chance d’être poursuivi par un gros nuage gris que par un avion épandeur.

Il chaussa ses bottes, pris la pioche dans une main et l’arbre dans l’autre, puis traversa la terre humide, laissant ses empreintes jusqu’au point zéro. Le centre vital de son œuvre en devenir.

Selon ce qu’il avait pu lire, pour que son arbre soit planté dans les meilleures conditions, il devait creuser un trou d’une cinquantaine de centimètres de diamètre et d’une cinquantaine de centimètres de profondeur. Il l’avait lu sur un site Web, un des multiples sites qu’il avait visités et qui disaient tous plus ou moins la même chose. Il n’était d’ailleurs pas certain d’avoir bien lu ou bien compris.

Quoi qu’il en soit, cela irait certainement vite. La terre était assez molle en surface pour coller aux bottes et ce n’était finalement qu’un petit trou. Cinquante centimètres fois cinquante centimètres, fois cinquante centimètres, ça faisait un huitième de mètre cube de terre à déplacer, soit cent ou cent cinquante kilos tout au plus.

Ce qu’Alain avait oublié toutefois, c’était qu’il n’avait pas tenu de pioche depuis… depuis… à vrai dire il venait de réaliser qu’il ne se souvenait pas avoir jamais utilisé de pioche auparavant. Et après les deux ou trois premiers coups, il comprit que planter dix mille arbres prendrait beaucoup plus de temps qu’il ne l’avait imaginé.

Il n’avait pas appris à utiliser une pioche de la meilleure façon. Il ne savait pas utiliser sa force de la manière la plus efficace. Son dos n’avait pas appris à rester courbé sans faire mal. Alain n’avait emporté qu’une pioche, pas de pelle. Il se serait giflé pour avoir oublié ce simple détail. Il enfonçait le bout pointu trop profondément, et devait ensuite tirer plus que nécessaire pour le retirer. La terre collait même au métal, et retombait parfois dans le trou qui se formait.

Il avait également oublié de prendre ses gants, certain qu’il n’en aurait pas besoin pour un travail aussi simple. Pourtant le frottement du manche en bois sur sa peau l’avait déjà fait rougir.

Alain vint à bout de ce premier trou quand les premières gouttes d’eau tombèrent. Il y posa l’arbre avec ses racines et remis la terre là où elle devait être. Avec le pied il fit en sorte que l’arbre reste bien droit et ne tombe pas au premier coup de vent.

Il transpirait, le souffle court. Jamais il n’aurait pensé que cela puisse le fatiguer à ce point. Pendant un instant, mais un instant seulement, il pensa à abandonner le projet.

La lumière du jour disparut derrière une haie de nuages noirs, et une série d’éclairs fracturèrent le ciel dans un bruit assourdissant. Alain essaya de mesurer la distance entre lui et l’orage en comptant après l’éclair. Il n’eut pas le temps de compter jusqu’à deux pour. La pluie redoubla, tripla, quadrupla en quelques instants. Juste le temps de ramasser la pioche, et il se mit à courir maladroitement vers sa voiture avec ses bottes de sept lieues qui ne méritaient décidément pas leur nom, ou alors la lieue avait sérieusement rétréci. Il était déjà trempé quand il réussit à s’encastrer à l’intérieur de son véhicule.

Un repos de quelques instants devant le volant pour reprendre son souffle. Le bruit des lourdes gouttes d’eau ressemblait à un solo de tam tam de plus en plus frénétique sur la carrosserie et sur le pare-brise. C’était impressionnant. On aurait dit de la grêle.

Alain tourna la tête vers l’endroit où il venait de laisser son premier arbre. S’il restait debout avec cette averse, ce serait un miracle… non pas un miracle. Les miracles n’existaient que dans les films et dans les livres du Vatican. Si cet arbre restait debout ça signifierait simplement qu’il avait été bien arrimé au sol. Donc Alain n’avait aucun doute. Il resterait debout.

Il avait raison.

L’orage diminua d’intensité pour redevenir simplement une pluie d’automne. Le tam tam cessa et le ciel s’éclaircit en partie. L’arbre n’avait pas bougé. Brave petit ! Il régnait maintenant sur un petit royaume en forme d’éventail, ou, si l’on avait un peu d’imagination, un royaume en forme de cœur. Bientôt ses sujets le rejoindraient, au moins neuf mille neuf cent quatre-vingt dix-neuf d’entre eux.

À l’intérieur de la voiture l’eau coulait aussi de ses cheveux jusque dans son cou. Alain essuya son visage avec sa manche, puis tourna la clé de contact. Un peu plus tard ce 13 Septembre 2009, un an jour pour jour après la mort de Julia, il pris un feutre vert et marqua le premier point sur le plan qui était épinglé sur le mur de son salon.

Le terrain où il avait planté ce chêne ne lui avait pas toujours appartenu, bien sûr. Quelques centaines d’années plus tôt il était possible qu’une bataille plus ou moins importante se soit déroulée entre les Celtes et les Vandales, ou les saxons. Il était possible aussi qu’un marécage planté au beau milieu ait servi de cimetière naturel aux guerriers valeureux tombés sous les haches ou les épées de leurs tout aussi valeureux adversaires. Il était possible enfin, de manière plus prosaïque, que ce terrain n’ait été qu’un terrain vague la plupart du temps, abritant quelques drames isolés et moins spectaculaires comme la mort d’une souris prise dans les griffes d’un aigle ou le suicide d’une colonie de fourmis.

En revanche, ce qu’Alain savait, c’est qu’avant d’en devenir propriétaire, ce champ d’une surface d’un peu plus de trois hectares et demi avait appartenu à un paysan qui y avait planté des céréales pendant près de quarante ans, que le père de ce paysan avait fait de même. et son père avant lui. La généalogie s’arrêtait au grand-père. Ça en faisait des céréales, et des paquets de Kellogs au petit déjeuner !

Alain n’avait pas du tout pensé au fil de l’histoire qu’il allait interrompre en ne plantant que des arbres. Il n’avait pas pensé au petit coup au cœur qu’avait dû ressentir ce paysan en prenant sa retraite dans le sud de la France puisque qu’aucune de ses deux filles n’avait souhaité reprendre le flambeau ou plutôt le tracteur. Non, Alain n’avait pensé qu’à Julia et à cette promesse qu’il lui avait faite un peu trop rapidement, mais sans regret.

Il habitait une maison mitoyenne dans un petit quartier un peu à part de la ville principale Château-Vieux. Cette maison à deux étages faisait partie d’un ensemble de vieilles résidences minières qui avaient été vendues lorsque la mine de fer avait fermé.

Les toits rouges de tuiles rappelaient les écailles de poissons d’une espèce inconnue. Les cheminées dessinaient des ombres familières avec le pinceau du soleil, et des haies plus ou moins mal taillées entouraient des jardins plus ou moins fleuris. Ces haies étaient là aussi pour cacher le peu qu’il y avait à cacher.

Étrange cette volonté de s’isoler du regard des voisins ou des passants. Certains pourtant étaient moins timides ou moins secrets qui avaient remplacé les haies vertes par des quilles de ciment qui prenait une teinte noirâtre et mouchetée avec le temps.

La maison que louait Alain était une des plus visibles du quartier. Un portail de bois repeint par ses soins, donnait sur une petite cour étroite qui séparait la maison du jardin triangulaire recouvert de gazon. Le feuillage d’un cerisier plus que trentenaire recouvrait une bonne moitié du jardin. C’était un cerisier bigarreau qui donnait de grosses cerises bien juteuses et bien sucrées environ une année sur deux quand le gel ne tuait pas toutes les fleurs au printemps.

Il habitait là depuis presque quatre ans. Lorsqu’il avait emménagé ce devait être temporaire. Un temporaire qui signifiait simplement que Julia déciderait de la date limite. Elle déciderait aussi de la couleur des murs de la nouvelle chambre, du nombre de fenêtres dans le salon ou la taille des escaliers.

Elle aurait encore décidé de la couleur du berceau, bleu ou rose. Elle aurait décidé de tout cela, même si elle en aurait longuement discuté avec lui. En y repensant, il y avait eu de nombreuses occasions où il avait simplement fait comme on fait souvent quand on est amoureux. On écoute sans écouter, on fait un geste de la tête de temps en temps, on relève la fin d’une phrase au hasard et on dit « oui » à la fin en espérant qu’il fallait dire « oui. »

Julia avait toujours beaucoup parlé. Elle avait toujours été douée pour la parole, et ses élèves, certains d’entre eux au moins, s’en souvenaient probablement. Aujourd’hui Alain n’avait plus à faire semblant d’écouter qui que ce soit dans son appartement. Les voix qu’il entendait parfois étaient simplement celles des voisins, qui traversaient les murs parfois.

Il salua monsieur Bellini, un veuf de presque quatre-vingt dix ans souvent assis sur son banc, puis vérifia sa boite aux lettres. Il oubliait souvent de faire ça aussi. Comme beaucoup de gens maintenant, il payait la plupart de ses factures et ses impôts par prélèvement automatique, et faisait beaucoup de commerce en ligne. Il recevait donc rarement du courrier, du vrai courrier comme l’appelaient encore ses parents quand ils parlaient du courrier papier.

La boite de fer, rouillée en dessous et mal peinte au-dessus, était vide. Il poussa le portail de bois qui donnait sur la cour étroite qui séparait l’appartement et le jardin triangulaire.

Au dernier recensement Château-Vieux comptait vingt-deux mille habitants. Sa maison de plein pied était déjà grande pour un homme seul. Elle avait semblée encore plus grande lorsque Julia y promenait sa lumière.

On y entrait par une porte qui donnait directement dans la cuisine. L’évier était désormais toujours encombré de vaisselle sale sans qu’Alain comprenne vraiment pourquoi puisqu’il se nourrissait surtout de plats préparés qu’il réchauffait dans un four à micro-ondes. L’inventeur du four micro-onde devait avoir reçu un prix Nobel. Sûrement. Une invention pareille avait révolutionné la vie de dizaines de millions de célibataires, et de dizaines de millions de paresseux mariés !

Le carrelage sur le sol était au moins trentenaire, mais Alain ne le voyait plus depuis longtemps. Il n’y avait plus beaucoup de plantes aux fenêtres ou dans le salon parce que toutes celles qu’il avait achetées avaient finalement fané ou s’étaient échappées. Il restait surtout trois cactus qui résistaient encore et toujours, un vase rempli de fleurs artificielles et des tableaux remplis de fleurs de gouache.

Un petit couloir passait devant la chambre et menait jusqu’au salon dans lequel la place centrale était occupée par une table de chêne. C’était sûrement le meuble le plus coûteux de l’appartement. Un sofa en simili cuir, un bureau avec un ordinateur posé dessus, et une simple bibliothèque encastrée dans le mur en face des deux fenêtres terminaient le décor.

Justement Alain ouvrit l’une de ces fenêtres pour aérer la pièce. Elle en avait bien besoin. Il oubliait facilement ces petits gestes qui rendent la vie plus agréable. Comme par exemple aspirer la poussière qui s’accumulait souvent jusqu’à ce que sa mère, ou une fille qu’il connaissait plus ou moins intimement, lui fasse marquer que contrairement à la croyance populaire, le ménage ne se faisait pas tout seul par magie. C’était bien dommage pourtant.

Poussière du matin, chagrin ; poussière du soir… et bien chagrin aussi.

Du frigidaire il sortit les trois cuisses de poulets qu’il n’avait pas mangées la veille, ainsi que le reste de haricots verts. Il vérifia qu’il avait bien fait sa réserve de poulet au korma, de poisson au riz et de saumon sauce blanche. On pouvait vivre simplement avec ces trois plats là ! Quelle pitié tout de même.

La Mère Michelle était déjà là, sur la fenêtre. C’est tout juste si elle n’avait pas sa serviette autour du cou, une fourchette dans une patte, un couteau dans l’autre et les yeux brillants.

― Poulet aux haricots verts ce soir encore, madame. Je sais, mais comme c’est moi qui cuisine, c’est moi qui décide. Et si vous êtes sage, je ne vous proposerai pas de dessert.

La chatte se jeta sur le poulet comme elle l’avait fait la veille.

― En voilà au moins une qui aime ce que je fais ! Au fait, tu t’y connais en forêt ? Non ? Moi non plus. Pas plus que le maire de Bauxieu-en-Lys d’ailleurs. Lui, c’est un expert en obus des deux dernières guerres et en céréales. Heureusement qu’il nous reste Google.

Il alluma la télévision, et mangea son repas sans y penser, avec un verre de vin rouge pour masquer le goût des haricots verts. Par moment il jetait un coup d’œil sur la photographie de Julia, puis détournait le regard en s’excusant mentalement.

Jour après jour, mois après mois, il restait cette crainte d’oublier. Oh, bien sûr, jamais il n’oublierait Julia. Il avait simplement peur d’oublier les détails dans sa voix, dans sa façon de bouger le coin de ses lèvres, de froncer le nez, cette petite veine bleue sur sa tempe gauche… était-ce la tempe gauche ? Oui c’était la tempe gauche.

Pendant longtemps il avait refusé de visionner les quelques films qu’il avait tournés avec sa caméra numérique. Il n’y en avait pas beaucoup, Julia n’aimait pas ça. Comment auraient-il pu se douter que tout s’arrêterait si vite pour elle, si tôt, à moins de trente ans ?

Il restait bien sûr leur profile Facebook, avec des messages parfois idiots il fallait bien l’avouer. Ces messages étaient autant de petits poignards par moments, et des pansements à d’autres moments.

Aujourd’hui il se contentait de regarder cette photographie encadrée qui dominait la cuisine. Julia, seule dans le jardin, souriante. Ses yeux pétillants le suivaient partout. Je te vois, je te vois, même quand tu me tourne le dos. Semblait-elle lui dire.

La photographie ne rendait pas bien la couleur de ses yeux, ni bleus ni vraiment verts. Un peu des deux, avec d’autres éclats de couleurs par-ci par-là. En fait, dans ses yeux il y avait toutes les couleurs. Mais la photographie, et le soleil, les rendaient juste clairs. Même la couleur de ses cheveux avait souffert de la qualité de l’appareil. Julia avait les cheveux bruns et roux, presque cuivrés, qui allaient si bien avec ses taches de rousseur.

Sa bouche était entrouverte parce qu’elle lui parlait ce jour là. En fait, elle le grondait gentiment lorsqu’il l’avait surprise en la prenant en photo alors qu’elle n’était pas prête pour ça. Ses cheveux n’étaient pas bien peignés, et ce qu’elle disait, sa fausse colère, avait laissé des rides d’expression qu’elle aurait bien voulu cacher. Cette photographie la montrait pourtant de la plus belle façon. C’était peu de temps avant qu’elle apprenne qu’elle ne serait jamais grand-mère, peu avant que la médecine décide qu’elle n’aurait même pas le temps d’être maman. Dans cette photographie, c’était Julia, mais aussi le cancer qui l’emporta, qui étaient gravés dans le temps. On ne voyait pourtant que Julia.

Quand elle était encore assez lucide pour le faire, elle avait décidé de revenir chez elle pour mourir. C’est donc chez ses parents, dans le lit qui avait été le sien lorsqu’elle était une petite fille, qu’elle reposa pendant deux semaines. Ses derniers moments n’avaient été ni doux, ni paisibles comme on peut le lire parfois dans les journaux. La lueur dans ses yeux s’amenuisait jour après jour. Ses joues s’étaient complètement creusées. Malgré la douceur de la chambre, ses cheveux collaient à sa peau recouverte de sueur.

Alain ne voyait rien de tout cela. Il n’était pas aveugle, mais il avait simplement décidé lui aussi. Il avait décidé que Julia ressemblerait pour toujours à l’image qu’il avait vue dans ce bistrot dont la pénombre n’avait fait que souligner la lumière bleue de ses yeux et la grâce de son visage. Une vague de cheveux noirs enveloppait son sourire bien plus mystérieux que celui de la Joconde. Ils se connaissaient depuis leur plus tendre enfance, mais c’était ce soir là qu’il l’avait vraiment vue comme une femme dont il était tombé amoureux.

C’était tellement loin ! Beaucoup plus loin que les douze années qui séparaient ce jour miraculeux de ce mois de Septembre 2008 qui n’en finissait pas.

― Qu’est-ce que je peux faire? demanda t-il chaque fois qu’elle ouvrait les yeux suffisamment longtemps.

Il savait pourtant très bien qu’il ne pouvait justement rien faire.

― Donne-moi ma forêt, répondit pourtant Julia. Une forêt juste pour moi.

Elle aurait pu demander la lune, ou un verre d’eau. Elle ne demandait qu’une forêt. Ce n’était pas la première fois qu’elle le moquait avec ça, mais c’était la première fois qu’il n’en souriait pas.

Puis Julia cessa d’ouvrir la bouche. Et enfin elle cessa d’ouvrir les yeux.

Pendant longtemps, en allant se coucher, Alain pensa qu’il y avait pire que la peur de ne pas se réveiller, et c’était la certitude d’ouvrir les yeux le lendemain. Julia n’était plus là. Il ne restait donc plus rien à voir.

Il changea d’avis un Dimanche matin du mois de Mai lorsqu’il fut tiré de son sommeil par la jeune fille de son voisin. Elle avait décidé d’apprendre à jouer du violon. Elle jouait encore horriblement faux, mais parce qu’un jour elle avait tenu à lui montrer ce qu’elle savait faire, Alain savait qu’elle mettait beaucoup de volonté et d’abnégation dans ses coups d’archet. Elle mettait un tel sérieux sur sa frimousse d’enfant, elle tellement persuadée qu’elle deviendrait une grande musicienne, que même s’il avait eu toutes les difficultés à reconnaître l’air, Alain n’avait pu s’empêcher de sourire.

Et c’est ce visage de l’espoir qui lui vint à l’esprit ce matin de Mai. Parce que même si cette jeune fille devenait vraiment une artiste, même si un jour elle était capable de jouer du Bach, le plus beau c’était maintenant. Le plus beau c’était d’y croire.

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