Un jour j'ai eu presque cinq ans. Chapitre 5

Published on by Robert Dorazi

Un jour j'ai eu presque cinq ans. Chapitre 5

Quentin et Ágnes quittèrent Broughton road vers 1h30. Ils rentrèrent avec le bus de nuit (les bus qui circulaient entre 23h00 et 5h00 du matin étaient quand même des bus de nuit. C’était comme ça !) Il n’y avait que trois autres personnes en plus du chauffeur. Un jeune goth avec l’attirail du parfait vampire qui n’avait pas encore appris à se transformer en chauve-souris et qui devait donc prendre le bus, et un couple dont l’homme aux cheveux grisonnants tenait par l’épaule une femme un peu plus jeune. Le couple salua Ágnes et Quentin quand ils passèrent dans l’allée pour s’asseoir sur les sièges de la rangée opposée.

― Bonne soirée ? demanda l’homme du couple en se tournant.

Il devait avoir cinquante ou cinquante-cinq ans. La femme pouvait avoir la quarantaine passée, mais son maquillage devait cacher quelques années. Elle avait des yeux gris-verts.

Quentin la dévisagea un peu trop longtemps, et elle s’en aperçut.

― Excellente soirée ! répondit-il enfin. Mais il est temps d’aller dormir maintenant.

Il avait déjà vu des yeux gris-verts comme ceux là.

― Dormir ? s’étonna l’homme aux cheveux gris. Mais la soirée commence à peine !

Puis il jeta un coup d’œil mutin à sa compagne, qui était peut-être une compagne d’un soir, ou celle de vingt ans. C’était difficile à dire. Il se tourna une fois encore vers Quentin et Ágnes.

― Ça vous dirait de vous joindre à nous pour une petite partie coquine ? demanda-t-il sans hésitation, en regardant Ágnes.

Le jeune goth était trop absorbé dans ses pensées mystiques pour avoir entendu, et le conducteur en avait entendu de bien pires, mais Ágnes ouvrit de grands yeux. Elle n’en croyait pas ses oreilles. Puis elle se mit à rire.

― Vous êtes décidément trop jeunes et trop libérés, dit-elle. Trois dans le même lit, c’est une personne de trop pour moi.

― Mais on sera quatre ! répondit l’homme qui avait l’assentiment de sa voisine.

Quentin secoua la tête. Il avait bu trop de vin, mais il n’était pas assez ivre pour penser à autre chose qu’à s’écrouler dans son lit et ronfler.

― Vous avez demandé à… au…

Il avait murmuré ses paroles en faisant un signe discret de la tête en direction le jeune goth assis au fond.

― Il veut se garder pour le mariage. Les jeunes ne savent plus s’amuser ! Alors tant pis. Une autre fois peut-être, répondit l’homme aux cheveux grisonnants sans aucune trace de déception dans la voix.

Puis il serra sa compagne.

Lorsque Quentin réussit enfin à se réveiller ce dimanche matin, Ágnes était déjà sortie. Elle avait laissé un petit mot pour lui rappeler qu’elle avait une réunion avec d’autres hongrois, et qu’ils se verraient à l’appartement pour déjeuner, vers 13h. Elle lui rappela aussi qu’elle avait une répétition avec l’orchestre de 19h à 21h.

Mais Quentin n’avait pas oublié ! Il comptait même profiter de cette répétition pour préparer sa petite surprise. Il se demanda alors si Sean avait pu garder sa langue. Courage Sean ! Courage ! Tu peux le faire !

Pendant qu’Ágnes refaisait l’histoire hongroise avec ses compatriotes, il parcourut les nouvelles directives de la BBC, enfoncé dans le sofa. Un verre à la main, il commença à penser aux nouveaux dessins sous les yeux mi-clos de Minou. Sans le savoir, Minou allait être célèbre sous les traits de Margolis, le Chat-magicien qui protègerait la reine des elfes et son plus jeune fils contre les forces du mal, sans savoir qu’il n’aurait plus à protéger que le fils après le premier tiers de l’histoire. Bien sûr le pelage rayé de Minou avait été remplacé par une armure d’or, et Margolis parlait sept langues en plus de son miaulement naturel. Mais c’était bien Minou qui avait servi de modèle. En guise de droits d’auteur, il recevrait des croquettes le restant de sa vie, et beaucoup de caresses de la part de sa maîtresse.

Quentin dessinait vite et bien. Son trait était sûr, nerveux, et l’appartement regorgeait des carnets qu’il avait décorés d’esquisses de toutes sortes. Le dessin du plus petit détail d’une feuille de marronnier tombée à ses pieds, une main, un visage, des reproductions des chef-d’œuvres des maîtres. Aucun recoin de ces carnets n’avait échappé à l’assaut d’un crayon, d’un fusain, d’une craie, ou de tout ce qui lui tombait sous la main et pouvait laisser une trace. Un jour il avait dessiné le château d’Édimbourg sur son rocher avec juste l’extrémité soufrée d’allumettes qu’il avait trouvées par-terre. Il avait offert cette oeuvre à Ágnes, et maintenant elle était encadrée sur le mur de leur chambre.

Quentin n’avait jamais arrêté de dessiner d’aussi loin qu’il s’en souvienne. Il avait même sûrement dessiné avant ça, et parmi ces dessins il devait y avoir eu des portraits de sa première maman, ceux que tous les enfants ramènent de l’école. Quentin avait dû la dessiner très belle, très maman. Mais il ne s’en souvenait pas. Et qui garde vraiment ces chefs-d’œuvre aussi longtemps ? Il faudrait obliger les parents à le faire. Merde !

Et puis il avait fait les beaux-arts ! C’était un rêve bien sûr. Mais aussi le temps des abandons. La filière « peintre de génie » était très encombrée, parfois même par des étudiants plus doués que lui. Et Quentin réalisa qu’il ne voulait pas passer le reste de sa vie de jeune homme à vendre ses chefs-d’œuvre photocopiés à la chaîne à des passants sympas qui pouvaient acheter des reproductions de Van Gogh ou de Picasso pour le même prix. Il avait beau avoir rodé le petit speech à servir aux acheteurs potentiels (Monsieur ! Madame ! Van Gogh a été lui aussi un peintre qui n’a pratiquement pas vendu une seule toile de sa vie. Imaginez que vous l’ayez rencontré et que vous ayez acheté une de ses toiles pour le prix d’un ticket-repas, aujourd’hui vous seriez riche à millions ! Je suis peut-être le prochain Van Gogh et vous êtes peut-être le prochain millionnaire. Achetez aujourd’hui pour ne pas vendre demain) il voulait avant tout vivre correctement de son travail.

Ça tombait bien. Une nouvelle filière s’ouvrait qui combinait art et informatique. Une filière prometteuse. Quentin sauta le pas avec quelque-uns de ses camarades et trouva sa voie dans l’infographie. C’était un bon compromis. Il pourrait toujours continuer sa vie de grand peintre maudit le soir, et payer les factures et les barbes à papa avec un travail le jour.

Il avait donc suivi une formation d’infographie pendant deux ans. Il y avait pris goût, et à peine sa formation terminée il trouva un premier travail dans une société basée à Gif-sur-Yvettes. Il y resta trois ans avant de répondre à cette offre pour travailler à Edimbourg. Il parlait très mal l’anglais, mais trois ans à Gif lui avaient semblés suffisants. En plus la société en question remboursait le trajet et l’hôtel pour le temps de l’interview. C’était donc au pire une opportunité de passer trois jours en Écosse gratuitement !

Lorsqu’il avait débarqué à l’aéroport, un homme grand et mince en jogging l’attendait avec une pancarte sur laquelle était inscrit le nom de Quentin. Cet homme c’était John, et Quentin ne fut pas surpris d’apprendre qu’il avait déjà couru trois marathons ! John avait été le premier soldat de Pictural, détaché de la maison mère E-magyk basée à Londres, et avait pour mission de recruter les nouveaux membres. Sa première « victime » s’appelait Jenny, et elle devait les rejoindre un peu plus tard dans un pub sur Rose street.

John emmena Quentin à Pictural pour lui faire visiter l’endroit où il pourrait travailler. Quentin commença par décrire son parcours universitaire et professionnel, puis, comme cela avait été prévu, lui fit voir quelques-uns des projets auxquels il avait participés. John fut favorablement impressionné par la qualité des dessins et la maîtrise infographique. Une fois l’interview terminée ils firent un tour en ville. Et si ce n’était pas Paris, c’était quand même Edimbourg ! Et Quentin aimait déjà cette ville. Enfin ils rejoignirent Jenny au pub où ils passèrent un long moment à discuter et à boire !

Trois jours après son retour à Gif, Quentin recevait un e-mail lui annonçant la bonne nouvelle. Il donna son congé à l’entreprise dans laquelle il travaillait, et fit ses bagages. Raymond fit de son mieux pour ne pas montrer sa tristesse de voir son fils partir si loin (pour Raymond une heure et demi d’avion c’était loin !) mais les au revoirs à Roissy furent larmoyants.

Huit ans avaient passé depuis cet e-mail, et aujourd’hui Quentin rêvassait sur son sofa, en compagnie de Minou. C’est le chat qui s’étira le premier comme seul les chats savent le faire, avant de venir se frotter contre Quentin et de plonger ses griffes dans son pantalon.

― Ça va, j’ai compris ! Va t’amuser dehors ! grogna Quentin.

Il se leva et entraîna Minou dans la cuisine, et lui ouvrit la porte qui menait au jardin.

― Allez, oust !

Minou hésitait, mais avec un léger encouragement du pied de Quentin, il se retrouva sur la pelouse, entouré de pétunias, de jonquilles et de beaucoup de mauvaises herbes.

Ágnes arriva peu après. Quentin avait déjà enfourné frites et les filets de Haddock surgelés.

― Comment est-ce que ça c’est passé ? demanda-t-il.

― Très bien ! répondit Ágnes. Tu devrais venir plus souvent.

Quentin avait assisté à ces réunions hongroises deux fois en deux ans. La première fois pour s’assurer qu’il n’avait pas à redouter un concurrent qui parlerait hongrois mieux que lui. La seconde fois pour montrer qu’il n’était pas venu la première fois juste pour s’assurer qu’il n’avait pas à redouter un concurrent !

Depuis, rassuré, il laissait Ágnes y aller seule.

― Il y avait un nouveau membre aujourd’hui, lui annonça-t-elle pourtant. Le même âge que moi, la même passion pour la peinture, super-sympa…

Quentin fut prit par surprise.

― Ah oui ? dit-il, feignant l’indifférence.

Ágnes ne répondit rien. Elle se contenta de vérifier que le poisson ne brûlait pas.

― Et… comment est-ce qu’il s’appelle ? demanda Quentin.

― Qui donc ?

Oh qu’il détestait ça ! Etre jaloux et être incapable de lui cacher.

― Allez ! Comment est-ce qu’il s’appelle ?

Elle s’appelle Aranka, idiot ! répondit-elle en lui pinçant la joue. Ne t’en fais pas, je ne suis pas encore prête pour virer ma cuti. Mais tu ferais bien de venir avec moi plus souvent quand même. Où est Szekszard ?

― Si tu parles de Minou, il est quelque part dans le jardin. Il est bien là. Il m’a presque arraché la jambe !

― Oh le pauvre Quentin qui a failli devenir unijambiste ! Au fait, combien de fois est-ce que je t’ai dit que Szekszard était une femelle ?

Peut-être que Minou était une femelle, mais Margolis le chat-magicien était un mâle ! Alors en ce qui concernait Quentin, Minou aussi était un monsieur.

Les filets de haddock et les frites furent vite engloutis.

― Qu’est-ce que tu vas faire cet après-midi ? demanda Ágnes.

― Je crois que je vais continuer avec le nouveau projet. J’ai eu quelques bonnes idées avec le nouveau scénario, alors autant battre le fer pendant qu’il est chaud. J’irai peut-être aussi boire un verre quelque part. Sauf si tu veux sortir un peu avant ta répétition.

― Non, je dois passer voir Mark pour les tickets du Tattoo. Ensuite j’irai manger quelque chose avec l’orchestre avant la répétition. Je devrais être rentrée pour 21h30.

― Parfait. Alors on se voit ce soir.

― Oh ! N’oublie pas de penser à la peinture pour Kate !

Quentin leva la tête, sa petite cuillère suspendue au-dessus de sa tasse de café.

― De quelle peinture est-ce que tu parles ?

― Je ne te l’ai pas dit ? Oh, je suis vraiment tête en l’air ! répondit Ágnes de manière théâtrale, une main sur son front. Je parlais de l’aquarelle du Forth Rail Bridge que tu as gentiment accepté de lui peindre. Bon, j’y vais. Sois sage, mon lapin !

Sois sage !

Et avec qui pourrait-il ne pas être sage ? La voisine ressemblait à son voisin, et les chances qu’une jolie fille sonne à sa porte pour un sondage sur la fidélité conjugale étaient assez mince.

Il ne lui restait qu’à reprendre le fil de son histoire.

La Flamme noire était le nom du royaume des elfes dont la reine s’appelait Circée (il y avait toujours un roi ou une reine dans les dessins animés anglais. Allez savoir pourquoi !). Son fils Leryk n’était encore qu’un enfant au début de l’histoire. Son père, le roi Tylum, était gardé prisonnier. En tous cas c’est ce que le scénario faisait croire pendant plus de la moitié de l’histoire. Il fallait toujours garder une surprise pour plus tard !

Le peuple de la Flamme Noire était le dernier rempart contre les hordes de Mortifer le Monstrueux, un ancien elfe qui avait bu l’eau noire de la fontaine enchantée, et s’était transformé en horrible créature. Les sbires les plus dangereux de Mortifer s’appelaient les Serkans, des insectes déformés presque invisibles qui aspiraient la vie de leurs proies petit à petit, et les faisaient disparaître. Lorsqu’un Serkan était détecté, il était presque toujours trop tard.

Circée ne voulait pas que son fils sache qu’un Serkan rodait autour d’elle, attendant le meilleur moment de frapper. Elle faisait donc de son mieux pour vivre normalement et faire bonne figure. Puis un jour elle faisait venir Leryk pour lui donner la « clé » qui lui permettrait de vaincre Mortifer, avant de mourir elle-même sous les coups du Serkan. Le reste de l’histoire racontait comment Leryk grandissait pour finalement découvrir qui était en réalité Mortifer, et triompher du mal.

Évidemment, racontée de cette manière, l’histoire pouvait paraître simpliste, voire ridicule. Mais essayez donc de résumer le Désert des Tartares ou le Vieil Homme et la Mer en donnant vraiment envie à quelqu’un de lire les livres !

La Flamme Noire était avant tout un dessin animé destiné à un jeune public, et la magie des images permettait souvent de rendre très intéressant un scénario banal à première vue.

Lors du partage du travail, l’équipe de Pictural avait été surprise de l’insistance de Quentin à choisir les scènes entre la reine des elfes et son fils. Ça ressemblait tellement à ce qu’il avait lui-même vécu. Mais puisqu’il le voulait, personne n’avait songé à faire d’objections.

Le message de la BBC indiquait que deux scènes, sur lesquelles Quentin avait pourtant déjà bien avancé, avaient été en grande partie supprimées. Trois autres scènes avaient été ajoutées, mais Quentin réalisa qu’il pourrait utiliser des morceaux des scènes supprimées pour ces trois là. La scène de l’anniversaire du jeune Leryk avait été modifiée, et il faudrait inventer un nouveau personnage dont la description disait : un gentil monstre bruyant et gaffeur ! L’e-mail annonçait que les détails suivraient. Tu parles !

L’un dans l’autre, ces modifications n’étaient pas aussi terribles que Quentin l’avait d’abord crû. C’était du travail supplémentaire bien sûr, mais comme l’avait très justement fait remarquer David, la BBC payait bien. Et l’intérêt pour tous était de fournir un travail soigné qui plairait au public. Pictural n’était pas encore une rivale sérieuse de Pixar, mais sa réputation grandissait. Un succès de la Flamme Noire pourrait ouvrir de nouvelles perspectives !

Il commença donc à griffonner les nouvelles esquisses et, bonne surprise, les changements apportés l’aidèrent à mieux visualiser les scènes, à mieux planter les personnages dans leur environnement. Quatre heures plus tard il fut assez content des premiers dessins qui étaient nés sous son crayon. Les feuilles s’étaient couvertes à un rythme soutenu. Oui ! Il y avait décidément de bonnes choses au milieu de tous ces traits et de toutes ces courbes.

Le téléphone sonna et Quentin en ressentit une certaine irritation. Il fallait se lever pour décrocher, et il le fit presque sans quitter son carnet des yeux.

― Allo ? Oh Sean ! Bon sang c’est vrai. Je n’ai pas vu le temps passer… Oui c’est le bon moment. Ágnes est en répétition jusque ce soir 21h. Tu l’as ? Vraiment ?… Alors c’est génial. C’est juste ce qu’il fallait… Oui. Écoute, je te revaudrai ça ! Dans vingt minutes ?… D’accord. Je t’attends. Tu pourras te garer du côté jardin. Je t’attendrai là. Kate est avec toi ? Non ? Elle n’est pas au courant ?

Incroyable pensa Quentin. Kate n’avait pas réussi à soutirer quoi que ce soit à son petit copain ! Elle devait rager en ce moment ! Quentin aurait donné cher pour voir sa tête en ce moment.

― Comment ?… Non, je préfère que tu ne lui dises rien pour le moment. De toutes façons tu peux être certain qu’Ágnes lui dira tout dès qu’elle rentrera ! Les moules pour les quilles ? Oui… tu peux les ramener en même temps.

Il raccrocha, pesta contre les quilles à venir, et s’assura qu’Ágnes était bien en répétition (elle lui passa un savon pour avoir fait sonner son portable en pleine séance juste pour savoir si elle était vraiment occupée !) Mais c’était sans importance. Il rassembla les dessins qui lui semblaient les plus prometteurs pour les classer avec les autres dans l’armoire d’acajou de la chambre d’amis qui ne servait plus qu’a ça. Les carnets d’esquisses et de storyboards les plus récents étaient quant à eux empilés juste à côté de l’ordinateur, sur deux étagères. Il y en avait une bonne vingtaine en vue. À cent pages chacun ça faisait tout de même plusieurs milliers de petites cases remplies de petits traits qui déroulaient leurs petites histoires ! Sans parler bien sûr de la centaine de carnets plus anciens (les plus vieux remontaient aux beaux-arts) qui dormaient dans quatre boites en carton enfermées dans l’armoire de sa chambre. L’appartement des Meadows était un appartement de papier !

Une fois les dessins en sécurité, Quentin prépara le jardin comme le lui avait indiqué Sean, et il travailla si bien qu’un lumbago prit pension sur son dos. Tout fut pourtant prêt quand Sean arriva.

Ensemble ils installèrent la surprise, probablement sous le regard des voisins, même si la lumière commençait à baisser dehors. Quentin offrit un verre de jus de pomme à Sean, et le remercia encore une fois avant de retourner à ses dessins. Mais sa concentration s’était envolée. Il rangea ses crayons et attendit Ágnes en réécoutant Blond on Blond avec un jambon-beurre.

Ágnes revint au moment où Dylan terminait Just like a woman.

― Alors elle c’est bien passé cette répétition ?

― Ca va être du joli pour mon solo ! Je n’ai jamais joué aussi mal. Les notes qui sortaient de ma bouche changeaient au fur et à mesure qu’elles sortaient de ma flûte. Et figure-toi qu’un idiot a fait sonner mon portable en plein milieu du premier mouvement !

Elle laissa passer quelques secondes mais Quentin ne pipa mot.

« Étrange ! » semblèrent dire les yeux bleus.

― Enfin j’ai encore du temps pour rectifier. Et sinon, toi, tu as passé une bonne journée ?

Elle sortit sa chemise en dehors de sa jupe et commença à se déboutonner.

― Comme ci comme ça, répondit Quentin. J’ai fait beaucoup de dessins. J’en ai même attrapé une ampoule. Regarde, là. Ça fait un mal de chien !

Ágnes s’assit à côté de lui, prit sa main.

― Oh le pauvre chéri ! D’abord il se fait arracher une jambe par une énorme petite chatte enragée, et voilà maintenant qu’il est sur le point de perdre une main par la faute d’un crayon à papier psychopathe. Mais bientôt il ne restera plus rien de lui ! Tu veux que je te conduise aux urgences ? Non ? Bon, alors je vais prendre une douche.

― Euh… tu pourrais aller me chercher un verre d’eau ?

― Hey ! Tu peux aller le chercher toi-même !

― J’ai trop mal au dos ! Je ne peux même pas me lever du sofa, mon ange.

Il pencha la tête et fit des yeux de cocker triste. Ágnes secoua la tête et ronchonna, mais finit par aller lui chercher un verre dans la cuisine.

― De l’eau du robinet, si ça ne te gêne pas, lui précisa-t-il.

― C’est tout, oui ?

Quentin entendit une série de mots hongrois dont le sens littéral lui échappèrent, mais pas la signification profonde !

Il entendit le bruit d’un verre qu’on choisissait au milieu de plusieurs autres, puis celui de l’eau sur le revêtement inox de l’évier. Ça n’allait pas tarder. Trois, deux, un,…

― Quentin ! s’écria Ágnes. Qu’est-ce que c’est que ça ?

Quentin oublia son mal de dos et la rejoignit dans la cuisine, essayant de son mieux de paraître étonné.

― Quoi ? Qu’est ce qui se passe ?

― Regarde ! lui dit-elle.

Elle pointa le jardin que l’on pouvait voir par la fenêtre juste au-dessus de l’évier.

― Eh bien quoi ?

― Tu te fous de moi ? La ! Devant toi, au milieu du jardin. Tu n’as pas l’impression qu’il y a quelque chose qui ne devrait pas y être ? L’arbre !

― Ben, c’est un jardin ! Parfois il y a des arbres dans les jardins, répondit Quentin.

Il sentait ses zygomatiques s’agiter sous sa peau.

Ágnes posa ses poings sur ses hanches, et imita le feulement de la tigresse.

Le dompteur n’avait même pas peur !

― C’est toi qui as fait ça ? demanda la tigresse.

― Moi ? Mais je ne suis pas éleveur d’arbres. Celui-ci a dû s’échapper et venir se planter chez nous ! Je ne vois pas d’autre explication.

― Viens avec moi !

Ágnes le traîna par la manche. Et voilà ! Son pull en imitation cachemire vert était ruiné.

― M’en fous ! dit-elle.

Elle ouvrit la porte de derrière, et s’approcha de l’arbre qui mesurait déjà une Ágnes et demi. Une plaque de fer blanc entourait son tronc, comme une bague de fête foraine entourait le doigt d’une fiancée pour de rire.

Quentin se tenait derrière Ágnes.

― Cet arbre porte un collier, dit-il. On va pouvoir le rendre à ses parents !

La nuit commençait déjà à tomber mais grâce à un lampadaire planté tout près du jardin, Ágnes put lire les quelques mots d’anglais inscrit sur ce collier :

Arbre certifié trois étoiles

par Ecureuil & Co

Agence de location

Elle ne comprit pas tout de suite. Et puis elle se souvint. Les jardins de Princes street, l’écureuil, et l’histoire que lui avait racontée sa mère.

Alors elle se tourna vers Quentin, et se pendit à son cou.

― Comme c’est chou à toi ! C’est un cadeau magnifique. Mais ce n’est pas mon anniversaire.

― Je croyais, dit-il.

― Mais où est-ce que tu as… C’est Sean, n’est-ce pas ? C’est de ça dont vous parliez hier ! Cachottier.

― Sean m’a dit que l’arbre était un… comment c’était déjà… un Carpinus… un Carpinus quelque chose. En clair c’est un charme. C’est un beau nom pour un arbre, surtout pour ton arbre !

― Oh, tu es fou…

― Un peu. Pas assez. J’aimerais être fou tous les jours si tu devais me regarder de cette façon à chaque fois.

Les bras d’Ágnes entourait toujours son cou, puis elle se détacha.

― Il faut que je le dise à Kate. Même si Sean lui a déjà tout raconté.

― Eh bien figure-toi qu’il n’en a encore rien fait ! dit Quentin.

― Quoi ? Sean lui fait des cachotteries ? Il y a de la rébellion dans l’air ! Tant pis. Moi, je vais lui dire.

Aussitôt dit aussitôt fait.

Et quand Quentin lui demanda, Ágnes rapporta que Kate le remerciait pour sa future aquarelle, mais que ça ne l’empêcherait pas de l’étrangler parce qu’il se permettait de donner de mauvaises habitudes à son homme.

― Tu crois qu’un écureuil va venir un jour pour s’installer ? demanda-t-elle.

― Ça dépend. Comment est le marche locatif en ce moment ?

― Un peu trop calme, répondit-elle.

― Alors il faudra attendre un peu que le marché s’énerve un peu et que l’arbre grossisse. On a vingt cinq ans pour ça. Mais l’écureuil viendra ! Avec un arbre pareil, c’est sûr, il viendra.

Il pensa qu’il restait encore quelques écureuils au jardin botanique à qui il pourrait donner son adresse. Et même leur proposer un voyage gratuit !

Ágnes fixa l’arbre encore une fois par la fenêtre, puis elle embrassa Quentin avant d’aller prendre sa douche. Et cette nuit là, elle lui montra toute sa gratitude.

La fin du mois de juillet avait enfin trouvé le moyen d’arriver jusqu’à Édimbourg. Les trottoirs de la ville étaient combles, et il fallait presque batailler pour trouver une place sur les bancs des jardins de Princes street. Mais déguster son déjeuner sur les pelouses valait bien n’importe quel pique-nique.

― Alors, pour qui est la salade de crudité ? demanda Jenny.

― Pour moi, répondit John. Avec le jus d’orange.

Jenny vérifia son sac papier, et en sortit plusieurs autres petits cubes de polystyrène ainsi que les frites et les boissons qui allaient avec.

― Un Menu Deluxe pour Quentin et Pablo, et un fish burger pour moi. Coca ?

― T’as pas l’impression d’oublier quelqu’un ? demanda David.

Jenny prétendit fouiller le tréfonds du sac.

― Non… Ah c’est vrai ! Oh ! Un big Mac écrasé au fond du sac. Ça ira quand même ?

― Donne-moi ça, mauvaise fille !

― Où est-ce que vous allez pour les vacances? demanda Pablo.

Jenny annonça qu’elle et Nathalie avaient décidé de parfaire leur bronzage pendant deux semaines en Espagne. Elle ajouta qu’elle allait en profiter pour essayer ce nouveau matériel d’escalade qu’ils lui avaient offert pour son anniversaire. Elle reçut la bénédiction de Pablo qui avait vécu les premières années de sa vie à Madrid. Ses grands-parents maternels y habitaient d’ailleurs toujours. Mais David lui conseilla de bien vérifier que les cordes n’avaient pas été sabotées par un indélicat.

― Madelyne veut visiter Paris, dit John. Je lui ai dit que c’était dangereux, que c’était plein de Français, et qu’il déjà difficile d’en côtoyer un seul ! Mais elle a insisté.

― C’est parce qu’elle me connaît ! répondit Quentin. Alors elle veut voir de ses propres yeux si les Français sont tous aussi séduisants, intelligents et serviable que moi. Mais à Paris, elle n’en trouvera pas beaucoup. Ils viennent tous à Edimbourg en été !

― Tu restes ici? demanda David.

― Cette année mon père et Simone viennent passer la première semaine d’août ici. Ensuite Ágnes et moi on s’envole pour une semaine en Hongrie. Et puis retour à Edimbourg pour le concert d’Ágnes. J’espère que ceux d’entre vous qui seront encore là pourront venir écouter !

― Les billets sont gratuits ? demanda David.

― Gratuits, non. Mais Ágnes peux avoir des billets demi-tarifs. Quelqu’un veut terminer mes frites ?

David se dévoua.

― Je ferais bien une petite sieste maintenant, avoua Pablo.

Il était déjà étendu quand un ballon retomba à quelques poils de sa barbe. Il ouvrit juste un œil.

― Je hais les enfants ! grogna-t-il. En général.

Mais l’enfant en question avait la trentaine, un Tee-shirt ACDC, et il récupéra son ballon sans sourciller, et sans un mot d’excuse pour Pablo.

― Je déteste ACDC aussi !

Tant pis pour la sieste ! La Flamme Noire les appelait.

Pablo tendit une main, et Quentin se dévoua pour l’arracher à la pelouse moelleuse.

Le reste de l’après-midi fut aussi studieux que possible. Mais comment prendre sérieusement une histoire d’elfes lorsque le soleil brillait sur Edimbourg ?

― Quelqu’un a eu une idée de génie à propos de ce monstre bruyant et gentil ? demanda Quentin. Toi David, tu es doué pour les monstres !

― Hé mec ! Je croyais que ça faisait partie des modifications sur ta partie de l’histoire ! En tous cas, moi j’ai fini pour aujourd’hui. Ce Mortifer me sort par les narines ! Vous faîtes quelque chose ce soir ou je peux rentrer dans ma bonne ville de Glasgow ?

Tout le monde se regarda.

― On va prendre un verre ? suggéra John. Vers 20h ?

Va pour 20h !

Il sortit la boîte à pubs et la secoua avant de la présenter à Jenny, la main innocente du groupe.

― Vas-y !

Jenny sortit l’un des papiers du chapeau : Ce serait donc le Frankenstein, un pub coincé entre la statue de Greyfriars Bobby et l’Éléphant House, un autre bar qui s’enorgueillait d’avoir abrité et réchauffé J K Rowling pendant quelle écrivait son premier livre.

― Eh bien voilà ! Tu parlais de monstre, tu en as un ! nota Jenny. Bien sûr celui de Victor n’était ni très gentil ni très bruyant, mais il était très monstrueux.

Frankenstein !

Quentin se prit à se demander si c’était juste une coïncidence. Cette idée qui lui était venue d’un coup quelques jours plus tôt, et qui lui trottait dans la tête depuis. Oh, il n’irait pas aussi loin dans la perversion que le personnage créé par Mary Shelley ! D’ailleurs il n’avait jamais pu supporter la vue d’une goutte de sang, et aurait eu du mal à recoudre un bouton même si sa vie en avait dépendu.

Mais tout de même, un petit frisson lui parcouru le dos. Cela avait dû se voir.

― Pas de panique, Quentin. Le monstre est bien enchaîné ! Et puis ils le nourrissent de temps en temps. Je te protègerai au péril de sa vie, dit David en montrant Jenny du doigt.

En retour elle lui montra son majeur et son index levés. Cette coutume venaient des archers anglais du moyen-âge qui défendaient les châteaux forts. Debouts sur les remparts, ils narguaient leurs assaillants en leur montrant ces deux doigts pour indiquer qu’ils pouvaient toujours tirer leurs flèches. Et pour leur dire d’aller se faire voir par la même occasion.

C’est ce deuxième sens que l’histoire avait retenu !

Ágnes et Quentin arrivèrent au Frankenstein vers 21h. Pablo, John et Madelyne sa femme, ainsi que Jenny et Nathalie avaient déjà un verre à moitié vide devant eux et une assiette sur laquelle traînaient encore quelques frites et beaucoup de ketchup.

― Alors ! Vous êtes en retard, Jenny fit-elle semblant de leur reprocher. Un câlin avant l’heure ?

Quentin et Ágnes semblèrent embarrassés, et Jenny pensa qu’elle avait vu juste.

― Barbara n’est pas là? demanda Quentin.

― Ce soir il fallait qu’elle garde les enfants, répondit Pablo. Ses parents avaient prévu de sortir. Tu te rends compte, on ne peut même plus compter sur eux ! Est-ce que je vais écouter un concert de Mozart quand je dois garder les enfants de ma belle-mère ? Non ! Alors ?

― Tu gardes Barbara de temps en temps ? plaisanta Madelyne.

― Eh oui ! Et tu vois, ses parents me laissent quand même tomber.

― C’est surtout Barbara qu’ils ont laissée tomber ce soir, corrigea Ágnes.

Depuis l’interdiction de fumer, l’atmosphère des pubs était de nouveau respirable, et transparente. Mais la musique était toujours une dizaine de décibels trop haute. Le Frankenstein n’était pas le plus bruyant, loin de là, mais il fallait tout de même parler assez fort et tendre l’oreille pour saisir la conversation. Surtout quand on n’était pas natif du coin.

― Qu’est-ce que vous prenez? demanda Quentin.

Il commanda au bar juste au moment où David arrivait. Il était accompagné !

Quentin ajouta deux bières à sa commande.

David présenta son amie. Elle s’appelait Margaret, habitait Edimbourg et… et c’était à peu près tout ce qu’il savait d’elle. Mais il avait justement quelques heures pour mieux la connaître. Et même avec un peu de chance, il n’aurait pas à squatter le divan du bureau de Pictural, le sofa de Pablo ou celui de Jenny !

Quentin posa les boissons sur la table, et chacun se servit.

― Alors tu restes sur ton cognac, fit remarquer Jenny.

― Mais qu’est-ce que c’est? demanda Pablo en voyant le jus d’orange devant Ágnes.

Ágnes ne dit rien. David, assis à côté, prit le verre et le renifla.

― C’est même pas une vodka orange ! C’est vraiment du jus d’orange ! Allez c’est une blague ?

Ágnes se mit à sourire.

― J’ai parié qu’elle ne pourrait pas rester neuf mois sans boire d’alcool, dit Quentin. Ágnes a relevé le défi !

Tout le monde comprit immédiatement, et Ágnes reçut une série de félicitations tonitruantes.

― Ça s’arrose ! décréta David. À Ágnes !

― À Ágnes ! s’écrièrent les autres en levant leurs verres.

Tous les buveurs du pub se tournèrent vers eux, et David les invita à faire de même. Bientôt c’est tout le Frankenstein qui célébrait le nom d’Ágnes.

Quentin voulut croire que c’était un bon présage. Ágnes quant à elle fut passablement émue. Mais il n’y avait pas de trou de souris aux alentours, aussi elle dut rougir au vu et au su de tout le monde.

― Ce goujat ne nous a rien dit aujourd’hui! lui reprocha Jenny. Bonjour les copains !

― Ça mérite un gage, ajouta David. Tu feras le café pour les huit mois à venir. Tu vois que je sais calculer !

― Alors là, pour le coup je suis d’accord avec toi ! dit Jenny.

― Trop tard ma jolie, répondit David en regardant Margaret du coin de l’œil.

― Du calme, du calme ! dit Quentin. Je suis désolé de vous décevoir, mais il faudra repasser pour le café parce que j’ai appris cette merveilleuse nouvelle il y a à peine trois heures moi-même.

Et cette merveilleuse nouvelle était arrivée sous la forme d’une sorte de stylo avec le mot « enceinte » écrit dessus. Ágnes n’avait pas perdu de temps. Elle avait fait le test le jour même où elle s’était aperçue qu’elle n’avait pas eu ses règles. C’était hier.

Puis sans rien dire à Quentin, elle s’était rendu chez son gynécologue pour confirmer. C’était cet après-midi.

Une fois de retour à leur appartement elle avait dressé la table, plaçant le test en guise de cuillère à dessert en haut de l’assiette de Quentin, et attendant qu’il revienne.

― C’est mon arbre à écureuils pour toi, lui avait-elle murmuré avec le sourire d’une jeune fille qui regarde son amoureux dans la cour du collège.

Ce jour qui avait commencé comme n’importe lequel, se terminait de la plus belle façon malgré le temps lourd, l’humidité ambiante qui collait les vêtements à la peau, la viande trop dure, et les brocolis trop cuits.

Quentin en avait pratiquement oublié ses collègues qui attendaient au Frankenstein. C’est la sonnerie de son portable qui lui avait rafraîchi la mémoire.

― Puisque tout malentendu est écarté et que je ne serai donc pas de corvée de café, si tu nous en disais un peu plus sur toi, Margaret ? demanda-t-il.

― Il a raison, ajouta Nathalie. Et la question la plus importante est : Est-ce que tu supportes les Celtics ou les Rangers ?

Toute la table guetta la réponse.

― Les Hibernians, bien sûr ! répondit Margaret. Je suis née à Edimbourg.

Les Hibernians étaient l’une des deux équipes de la capitale.

David réfléchit un instant.

― Bah ! Du moment que tu ne supportes pas les Celtics-Beurk, tout le reste me va, dit-il. Surtout que même eux peuvent battre les Hibernians.

Margaret montra qu’elle était tout autant une supportrice de son équipe que David était supporter de la sienne. Et la conversation s’anima de plus belle.

Published on UJJEPCA

Comment on this post