Un jour j'ai eu presque cinq ans. Chapitre 4

Published on by Robert Dorazi

Un jour j'ai eu presque cinq ans. Chapitre 4

Le samedi matin Quentin s’aperçut qu’il se tenait en travers du lit. La couette était tombée et il aurait bien voulu rester couché plus longtemps. Mais à quoi bon ? Il était 9h30, le voisin de droite allait commencer ses gammes au piano, et les enfants du voisin de gauche allaient lui répondrent avec le dernier tube de DJ Loud.

Il entendit Ágnes aller et venir, puis l’odeur du café lui titilla les narines. Cette fois il fit un effort et lança ses jambes hors du lit. Le reste de son corps suivit bientôt. Il jeta un coup d’œil dans le miroir de l’armoire et ce qu’il vit lui donna envie de se recoucher. Il faudrait vraiment faire quelque chose pour ce corps ! Et une coupe de cheveux ne serait pas du luxe.

― J’ai besoin de quelqu’un pour beurrer mes tartines, lui cria Ágnes.

― Je ne sais pas comment on fait, lui répondit-il.

Après un petit tour par la salle de bain il tituba jusqu’à la cuisine. Il essaya de beurrer une biscotte. Et c’est vrai qu’il ne savait pas s’y prendre !

Ágnes ramassa les morceaux de la biscotte sur le carrelage oranger en secouant la tête.

― Heureusement que le café était déjà prêt ! Quelle tête tu fais ! Tu t’es couché tard hier soir ? Je ne t’ai pas entendu. Tu sais ce qu’on doit faire aujourd’hui. Tu n’as pas oublié ?

Elle avait parlé sur un ton soupçonneux.

― Ce n’est pas ce que tu crois ! J’ai seulement passé du temps sur la Flamme Noire. Enfin, sur les nouvelles modifications plutôt. Mais c’est comme si je n’avais rien fait. Enfin j’ai tout de même un peu avancé sur le reste. Tu as parlé dans ton sommeil, tu sais ? Ça ne t’arrive pas très souvent.

Il lui caressa la joue, mais elle se recula sèchement. Ágnes n’était pas une femme du matin.

― Et qu’est-ce que j’ai dit dans mon sommeil ? demanda-t-elle avant de vider son bol de café au lait.

― Comme mon hongrois est loin d’être excellent, je crois que ça restera un mystère. Mais c’était tendre, et j’ai pensé que ça sonnait comme une prière.

― C’était peut-être ça ! dit-elle gravement J’ai terminé mon petit déjeuner juste à temps.

Le martèlement des touches d’un piano venait en effet de traverser le mur de l’appartement pour leur annoncer que le voisin était complètement réveillé lui aussi. C’était parti pour une heure.

C’est juste au moment où le voisin trouvait son Do majeur final, que Quentin et Ágnes décidèrent d’aller faire un tour en ville. Après avoir beaucoup marché, visité quelques magasins, et vu plusieurs robes trop chères, ils se contentèrent, pour leur déjeuner, d’un hamburger-frites et d’un coca qu’ils avalèrent sur un des nombreux bancs des jardins de Princes street. Une petite plaque de cuivre sur ce banc rappelait qu’il était dédié à la mémoire chérie de Mary et Edward Blackberry.

Le château d’Edimbourg (une forteresse médiévale appelée Castle Rock) trônait sur son volcan éteint juste en face, attendant la prochaine éruption qui avait tout de même peu de chance de se produire avant la fin de leur repas.

Les touristes les plus sportifs montaient la paroi visible de ce vieux volcan grâce aux deux ou trois chemins creusés au cours du temps qui serpentaient jusqu’au château. C’était un passage obligé pour qui venait admirer Edimbourg. Chacun en leur temps Quentin et Ágnes avaient laissé leurs empreintes sur ces chemins. Aujourd’hui ils se contentaient de regarder les autres faire.

Les jardins de Princes street étaient l’un des endroits les plus visités pendant les mois d’été. Les gens de tous âges trouvaient quelque chose à y faire, que se soit écouter un concert, jouer au frisbee, s’allonger sur les pelouses et s’embrasser, prendre un café, ou chevaucher l’un des chevaux du carrousel car beaucoup de couples emmenaient leurs enfants.

― Est-ce que tu as beaucoup de souvenirs de tes parents quand tu avais cinq ou six ans ? demanda Quentin.

― Pas beaucoup, non, avoua Ágnes. Mais c’est normal, j’avais cinq ou six ans.

Elle le regarda, surprise de la question.

C’était couru d’avance. Quelqu’un qui a deux jambes et qui peut marcher trouve ça tout à fait normal. Si on lui demande s’il a beaucoup de souvenir des ses premiers pas, la réponse sera la même que celle d’Ágnes. Et pour dire la vérité, personne ne se soucie vraiment de ses premiers pas. Il y en a eu tellement depuis, que les premiers doivent leur ressembler plus ou moins. Il suffit de regarder un enfant qui apprend à marcher pour savoir que tout le monde a fait la même chose. Mais si vous posez la même question à quelqu’un qui est dans une chaise roulante…

― Moi je n’en ai aucun. Surtout…

― Oh regarde ! s’écria Ágnes.

Elle prit une frite et la tendit à l’écureuil gris qui venait de grimper l’une des poubelles à côté du banc.

L’écureuil hésita, balança sa tête de droite et de gauche, puis redescendit de sa poubelle et sauta sur le banc. Ágnes l’encouragea, et après d’autres balancements de droite et de gauche, l’écureuil lui saisit la frite dans les mains.

― Quand je suis arrivé ici, les jardins étaient presque envahis de ces bestioles, dit Quentin. Aujourd’hui c’est une chance d’en voir un.

L’écureuil grignotait la frite, debout sur ses pattes arrières, sa queue touffue en forme de point d’interrogation.

― Tu me demandais si j’avais des souvenirs d’enfance, et bien j’en ai un ! Tu sais quand mes parents habitaient encore à Sopron, notre appartement était petit, et il n’y avait pas de jardin. Mais l’un des voisins en face, en avait un. Un petit jardin avec un arbre au milieu. Je ne me souviens pas quel genre d’arbre parce qu’il n’a jamais donné de fruits, mais je savais que j’aurais voulu avoir le même. Un jour, je devais avoir six ou sept ans je crois parce que Csilla était encore un bébé, j’ai vu un drôle d’animal escalader cet arbre. Il grimpait à la vitesse de l’éclair, allant d’une branche à une autre sans peur de tomber. Il disparaissait ici pour réapparaître là, comme un magicien. Derrière ma fenêtre, moi j’applaudissais, et quand ma mère arriva, elle m’expliqua que cet animal était un écureuil. Elle m’a dit qu’un jour j’aurais moi aussi un arbre avec un écureuil semblable. Pendant plusieurs jours, je me suis plantée devant la fenêtre pour attendre, et pendant plusieurs jours l’écureuil est venu rendre visite à son arbre, presque toujours à la même heure. Et puis un jour il n’est pas venu. Il n’est pas venu le jour suivant ni le jour d’après. Et quand j’ai demandé à mon père pourquoi, il m’a juste dit que les écureuils ne vivaient pas longtemps dans les villes où les voitures roulaient si vite. Qu’il avait dû traverser au mauvais moment. Je suppose qu’il avait voulu me consoler à sa façon. Mais je me suis mise à pleurer. Ma mère est arrivée et a presque insulté mon père. Puis elle s’est tournée vers moi et m’a dit que les hommes ne connaissaient rien aux écureuils, que celui que j’avais vu était une sorte d’éclaireur qui visitait les arbres de tous les jardins pour savoir s’ils étaient confortables. Et qu’ensuite il allait le noter sur carnet spécial pour s’en souvenir, et pour que les autres familles écureuils puisse choisir leur nouvelle maison.

― C’est une histoire intéressante, et je comprends maintenant pourquoi tu travailles dans une agence de location ! s’exclama Quentin.

Ils rirent tous les deux de bon cœur.

― Est-ce que tu l’as revu cet écureuil ?

Ágnes hésita, puis secoua la tête de droite à gauche.

― Quelques mois plus tard, quand maman a accouché de Dóra, nous avons déménagé. Mais je crois que mon père avait raison de me dire ce qu’il m’a dit parce que c’était probablement la vérité. Mais je crois que ma mère avait raison aussi parce que j’ai attendu le retour d’un autre écureuil jusqu’à ce que je me lasse et que je trouve autre chose à faire. À six ou sept ans, on oublie vite ses chagrins. On oublie vite les écureuils.

― Mais on peut se souvenir aussi vite, ajouta Quentin.

Ágnes offrit une autre frite à l’écureuil qui était revenu à la charge, puis donna le reste du paquet à une petite fille qui fixait la scène de ses grands yeux. Ágnes l’invita à nourrir l’animal.

― Rentrons maintenant, dit-elle enfin. Il est l’heure.

Oui, il était l’heure.

En chemin elle murmura à Quentin qu’elle ne portait pas de petite culotte. Un peu plus tard il n’eut pas besoin de visionner le DVD porno qu’il avait loué, ni même de regarder la pochette !

Plus tard dans la soirée, vers 18h30, ils quittèrent leur appartement en compagnie de deux bouteilles de St Émilion pour se rendre chez Kate.

Elle habitait près du jardin botanique, dans la nouvelle ville. C’était une marche agréable d’environ quarante cinq minutes. S’y rendre en voiture n’était pas une bonne idée à cause des deux bouteilles de vin et des apéritifs qui ne manqueraient pas !

Quentin et Ágnes traversèrent le parc en évitant les joggers, les ballons de foot et les boomerangs de toutes sortes. Puis il rejoignirent Princes street, la rue qui coupait Édimbourg en deux. Au nord, la vieille ville, le centre touristique et pittoresque dominé par le Château. Au sud, la nouvelle ville, plus vaste, avec ses immeubles relativement plus récents et ses petites échoppes. Cette partie s’étalait jusqu’à la mer.

Entre les deux passait donc Princes street et ses magasins snobs, une sorte de rue des Champs Élysées deux fois moins large, deux fois moins longue que l’avenue parisienne, dépourvue d’Arc de Triomphe mais garnie du mémorial Walter Scott, un magnifique bâtiment gothique d’une soixantaine de mètres de haut, en forme de fusée à quatre pieds. Un Mémorial rendu encore plus mystérieux et menaçant par la poussière et la fumée des voitures qui avaient noirci la pierre plus que centenaire.

Plus que le château sur le rocher, c’est ce monument dédié au célèbre créateur d’Ivanhoé qui avait impressionné Quentin à son arrivée. Il était possible, moyennant l’équivalent de cinq ou six euros, de grimper par un escalier en colimaçon qui devenaient si étroit vers le sommet qu’une seule personne, une seule personne mince, pouvait s’y tenir, comme Quentin avait pu s’en rendre compte !

En ce début de soirée, seuls les restaurants et les pubs se remplissaient encore. Les fêtards, et les fêtardes commençaient à déambuler. Une troupe de jeunes filles déguisées en lapins Playboy croisèrent Quentin et Ágnes et les saluèrent avec beaucoup d’enthousiasme. Elles participaient certainement à un enterrement de vie de jeune fille.

― Je n’en connais aucune ! se défendit Quentin. Même pas celle qui m’a embrassé. Il faut bien qu’elles s’amusent un peu.

Il n’en menait pourtant pas large !

― Ben voyons ! Essuie le rouge à lèvres s’il te plait.

Ils quittèrent la vieille ville pour descendre, c’est le cas de le dire, Hanover street qui devenait Dundas street en aval. C’est dans cette rue que Quentin avait habité avant de connaître Ágnes.

― Qui sera là ? demanda-t-il.

― Juste Kate et Sean. Et nous !

Quentin n’était pas très à l’aise avec les amis d’Ágnes, en général. Mais pour Kate c’était différent.

Ágnes l’avait rencontré quelques jours après être arrivée de sa Hongrie natale avec Jeremy, l’homme qu’elle avait connu à Budapest. Il avait été envoyé là-bas par sa compagnie d’assurance pour un séjour de six mois. Au bout de ces six mois il avait demandé à Ágnes de le suivre à Edimbourg, et elle avait accepté. Elle avait même trouvé cette place dans l’agence de location où elle travaillait toujours. Edimbourg lui avait semblé être le paradis sur terre à ce moment.

Jeremy lui avait présenté ses amis, et parmi eux se trouvaient Kate et sa sœur aînée Mary.

Ágnes avait tout de suite sympathisé avec Kate. Même si celle-ci était plus jeune de quatre ans, elles avaient les mêmes goûts pour le cinéma, la littérature, l’art en général et la peinture de Bernard Buffet en particulier. Elles avaient assisté aux même concerts, avaient pleuré ensemble en revoyant Di Caprio se noyer pour la troisième fois dans dix centimètres d’eau tiède, et s’étaient disputées comme des gamines sur des sujets aussi graves que l’élimination de Bob dans Big Brother (l’équivalent de Loft Story en France) ou la sexualité du chanteur du dernier boys band en date.

Malheureusement pour Ágnes, si elle avait sympathisé avec Kate, Jeremy de son côté avait sympathisé avec Mary. Et cinq mois plus tard il annonçait à Ágnes qu’il partait vivre à Londres avec Mary !

Le coup avait été rude pour Ágnes, mais c’est Kate qui avait été la plus furieuse. Elle en avait gardé une rancune tenace envers sa sœur, qu’elle n’avait pas voulu revoir pendant plus de deux ans. Et c’est Kate aussi qui avait entrepris de consoler Ágnes, la poussant à accepter un travail saisonnier au Ghost tour, où elle officiait elle-même, arguant que c’était le meilleur moyen de faire des rencontres.

Kate avait des yeux et des cheveux marrons. Elle était née à Aberdeen et avait gardé son accent. Et oui, c’est bien elle que Quentin avait effrayée en suivant son Ghost tour trois soirs de suite ! Kate s’en été ouverte à Ágnes, lui rapportant qu’un drôle d’oiseau lui souriait tous les soirs d’un air étrange.

Autant dire qu’elle fut plus que surprise lorsqu’Ágnes lui rapporta quelques jours plus tard qu’elle sortait avec ce drôle d’oiseau !

Lorsqu’ils arrivèrent au 212 Broughton road, c’est Sean Greenlawn, le fiancé de Kate, qui ouvrit la porte verte et qui les invita à entrer.

Malgré son prénom à consonance écossaise ou irlandaise, Sean était né à Oxford, et parlait cet anglais pur que tout le monde pouvait comprendre. C’était reposant de tout comprendre !

Pour le reste Sean n’avait guère que le prénom en commun avec l’acteur Sean Connery. Connaissant Kate et son enthousiasme pour la vie, Quentin s’était souvent demandé comment elle avait pu rencontrer Sean, et surtout emménager avec lui ! Oh bien sûr Sean était un chic type qui devait rendre Kate heureuse parce qu’elle portait son bonheur sur son visage. Mais Quentin avait rarement rencontré un garçon aussi effacé. On ne l’entendait pratiquement pas. Il détestait contredire qui que ce soit, et encore moins Kate. C’était peut-être une des raisons qui rendait leur couple solide. Kate avait vu l’exemple de Jeremy et sa sœur. Jeremy le beau blond sûr de lui et dominant !

Quentin avait demandé à Ágnes de ne pas le laisser seul avec Sean trop longtemps. Mais à peine avaient-ils franchi le pas de la porte que Kate entraîna immédiatement Ágnes dans la cuisine. Elles avaient dû comploter ce coup là au téléphone !

Quentin essaya plusieurs fois d’engager la conversation avec Sean. Mais il ne connaissait rien aux plantes et Sean travaillait au jardin botanique ; il n’avait jamais vraiment joué avec des modèles réduits, et Sean les collectionnait ; il aimait Dylan, Tchaïkovski, Brel et Brassens tandis que Sean écoutait du new age.

Alors ils discutèrent de tout et de rien jusqu’à ce que Quentin ait une idée. Il l’exposa à Sean qui accepta volontiers de lui apporter son aide. Lorsqu’Ágnes et Kate (la vraie brune et la fausse blonde) revinrent, côte à côte et des sourires pleins de sous-entendus, elles furent bien étonnées de voir les deux garçons aussi contents d’eux.

― Qu’est-ce qui se passe ? demanda Kate.

Elle connaissait trop bien Sean pour ne pas soupçonner quelque chose.

― Rien, répondit Quentin. Rien. On vous attendait en papotant.

― Vraiment rien ? demanda Ágnes.

Elle aussi connaissait trop bien Quentin pour ne pas soupçonner la même chose.

Mais les filles n’insistèrent pas. Et d’ailleurs il était temps de passer à table.

― Installez-vous ! dit Kate. Et toi Sean, tu peux sortir les petits fours. Ils doivent être assez cuits. On va prendre un petit apéritif en attendant que le gratin soit prêt.

Sean s’exécuta et Kate apporta une bouteille de vodka sur la table installée sur la terrasse du jardin, derrière leur appartement.

Comme dans beaucoup de lotissements partout dans le monde, ce qui différenciait une maison d’une autre c’était le jardin. Et il faut bien reconnaître que Sean avait fait un travail remarquable avec le sien. L’arrangement des fleurs, la petite fontaine, la pelouse. Tout était parfait. Et Ágnes le fit remarquer une fois de plus à Quentin.

― Ce n’est pas un reproche, lui assura-t-elle avec un sourire qui voulait dire exactement le contraire. Mais ce serait une bonne idée d’embellir la devanture de l’appartement avec quelques quilles de ciment.

― Et c’est simple à réaliser, ajouta Sean. Je peux vous prêter les deux moules que j’ai utilisés pour notre jardin.

― Ce serait bien, répondit Ágnes. Merci !

Ben voyons ! Et qui va faire le ciment pour couler les quinze ou vingt quilles ? pensa Quentin.

― Oui, ce serait bien, dit-il en tordant sa bouche.

Il faisait doux et une mer de nuages orangeoyait sur le ciel pourpre de cette fin de journée. Une petite veilleuse au-dessus de la porte apporterait une touche d’intimité supplémentaire à la terrasse un peu plus tard dans la soirée.

Kate servit la vodka.

― Pas trop pour moi, dit Ágnes.

― Tu as raison, pas trop d’alcool dans ton état, ajouta Quentin un peu trop vite.

Il avait juste voulu se montrer optimiste, mais ce qu’il avait dit lui paraissait maintenant déplacé. Un instant il crut qu’Ágnes allait mal le prendre.

Au contraire elle se rapprocha et frotta sa joue contre la sienne.

― Après tes exploits de cet après-midi, ça ne peut que marcher, dit-elle en jetant un coup d’œil vers une Kate complice. Alors ce verre de vodka est le dernier pour les neuf mois à venir.

Ágnes était sérieuse et ne but que du jus de fruit le reste de la soirée. Elle était comme ça, et c’est comme ça que Quentin l’aimait.

Le gratin était fameux. Kate savait suivre un livre de recette ! Et le vin était si délicieux que les deux bouteilles y passèrent. Sans le vouloir, Quentin avait bien choisi. Il prit note du nom pour une prochaine fois.

― Il y a un grand vide là, dit Kate en pointant le mur en face d’elle. J’aimerais bien accrocher un portrait ou un beau paysage. Peut-être une aquarelle du Forth rail bridge.

Il s’agissait du pont métallique qui soutenait le chemin de fer reliant Edimbourg au royaume de Fife. Un pont rouge comme le Golden Gate Bridge bien que plus petit et d’une architecture complètement différente.

― Je crois en effet que le pont ferait un bon compagnon pour le portrait de tes parents, répondit Ágnes comme s’il s’était agit d’un signal. Qu’est-ce que tu en penses Quentin ?

Mais il n’écoutait plus. Peut-être était-ce à cause du vin dont il avait abusé, ou à cause de cette main qu’Ágnes venait de poser sur son propre ventre, mais au lieu de répondre, Quentin s’était mis à imaginer l’intérieur de ce ventre.

Il n’avait pas retenu grand chose des leçons de biologie au lycée, mais il ne put s’empêcher de faire un petit calcul. Ils avaient fait l’amour vers 15h00. Ça avait duré… d’accord ça avait été plutôt rapide, mais après quatre jours il fallait quand même pas s’attendre à des préliminaires ! Bon disons que ça avait duré une quinzaine de minutes. Rien que d’y penser, il en avait honte. La course avait donc commencé à 15h15 (la pendule disait 15h07 mais cette pendule déconnait. Il était peut-être 15h20. Peut-être même plus tard !) Mais en tous cas, il y avait pas mal de coureurs.

À quelle vitesse courait un spermatozoïde ? Disons qu’il courait vite. Et il avait pas à courir un marathon quand même !

Donc vers 15h30-15h45 (juste pour laisser le temps à tous les retardataires d’arriver) c’est la rencontre avec l’ovule. L’ovule qui attend, en bonne maman. Là il faut que la bonne maman trie entre des millions et les millions de coureurs. C’est qu’elle est difficile et ne reçoit pas n’importe qui chez elle ! Donc elle trie, elle trie, et disons que ça lui prend… allez savoir ! Mais ça lui prend sûrement pas plus d’une demi heure. Admettons que vers 16h elle repère le papa, celui qui a un jean et une casquette avec les initiales des Giants de Boston (elle a bien le droit d’aimer ça !) et elle l’invite chez elle. Lui il est d’accord, il a rien de prévu de toutes façons.

Les autres spermatozoïdes ils râlent bien sûr, surtout le blond qui avait sorti son beau costume bien repassé, sa cravate rayée et ses blagues foireuses. Il y a même des coureurs qui voudraient prendre la place d’assaut, à la hache ou à la catapulte. Ils sont nerveux ces trucs là, et puis à la guerre comme à la guerre !

Mais les deux amoureux, eux ils s’en moquent. Le château est imprenable à cause d’une barrière. Alors les amoureux s’amusent à tirer la langue aux autres qui s’escriment à frapper contre la barrière. Mais la barrière tient bon. Elle a des millions d’années d’expérience ! Finalement les perdants en ont ras le bol de se cogner la tête contre le mur et ils retournent chez eux, la queue entre les jambes. Il y a sûrement un bon match de foot à voir, ou un bistrot ouvert. Du coup ils vont se saouler la gueule en regardant le match. C’est dur pour eux, mais c’est la vie ! Et le blond avec son costume, lui il les accompagne même pas. Il aime pas le foot ce con !

Voilà ! Maintenant les deux amoureux sont seuls au monde. Pas un paparazzi (même pas un paparazzo) à l’horizon. Les photos ne seront pas étalées sur la Une d’un tabloïd merdique. Pas de chance. Ces photos auraient fait un malheur.

L’ovule et son copain à la casquette se regardent dans les yeux, et puis il faut bien y aller. Alors le spermatozoïde il enlève ses fringues. Il ôte même sa casquette qu’il aimait bien. Il est pas gros avec ses vingt trois chromosomes. Des fois il en a plus que vingt-trois, des fois il en a vingt-trois et demi, et des fois même vingt quatre ou soixante douze. Mais aujourd’hui il en a que vingt trois. Au départ il en avait quarante six comme tout le monde, mais on lui en a déjà chipé vingt trois pour faire de la place. Et puis quarante six bâtonnets igloo à traîner ça vous ralentit un train ! Alors il lui en reste que vingt trois. Il sait compter celui la ! Et il dit à l’ovule « Tenez ! Je vous offre ces vingt trois fragiles témoignages de mon amour sincère pour vous. J’ose espérer que vous en ferez bon usage, ma mie » Il parle comme ça le spermatozoïde parce qu’il croit que l’ovule est snobe et qu’elle aime pas les fautes de français. Et puis il disparaît parce qu’il était tellement maigre au départ que si tu lui enlèves ses vingt trois bâtonnets igloo restant, ben justement il lui reste rien quoi. Il reste juste l’ovule avec ses vint trois bâtonnets à elle (elle en a déjà mis vingt trois de côtés, même si elle a pas couru) et les vingt-trois que son copain vient de lui donner. L’ovule sait que vingt trois plus vingt trois, ça fait quarante six, et que c’est justement son nombre porte-bonheur. C’était aussi le nombre porte-bonheur de sa mère. C’est de famille. Ils ont gagné pas mal de fois à la loterie avec ce numéro. Des fois aussi ils ont perdu mais aujourd’hui l’ovule elle va gagner. D’accord, elle est triste parce que le type qui devait venir boire le thé avec elle vient juste de disparaître, mais d’un autre côté il restait plus de thé alors c’est aussi bien. L’ovule elle aime pas décevoir.

Alors au bout d’un moment, au-dessus de l’ovule, il y a une voix qui commence à parler. Ça y est ! Les paparazzi l’ont retrouvée. Elle qui pensait être tranquille ! Mais non. C’est pas un type avec un appareil photo. Celui là il a un haut-parleur. Et il a pas l’air d’être là pour le plaisir. Quelle heure il est là ? qu’il demande. Seulement ? Putain le temps passe pas. Bon il est 4h15 et tout le monde est là. Alors on commence, dit le haut-parleur. Allez ! On s’étire. C’est à moi qu’il parle ? Oui c’est à vous que je parle ! Vous voyez quelqu’un d’autre ici ? On s’étire mieux que ça madame (il a l’œil de Moscou le haut-parleur). Oui je sais ça fait un peu mal, on a pas l’habitude de s’étirer mais on a pas que ça à faire, alors exécution ! Et l’ovule s’étire tellement qu’elle se coupe en deux. Elle a une sœur jumelle maintenant ! C’est terminé ? qu’elles demandent, les deux sœurs. Sûrement pas ! répond le haut-parleur. Il faut continuer à vous étirer et à vous multiplier. Etirez et multiplier. Comment ça, quelqu’un l’a déjà dit avant moi ? Ah bon, ben ça m’étonnerait parce que moi j’ai déposé le brevet ! En tous cas maintenant que vous êtes quatre, autant continuer. Huit ! C’est pas mal. Mais vous pouvez faire mieux, mesdames.

Et la voix du haut-parleur continue à répéter la même chose. Etirez et multipliez !

― Alors ! Qu’est-ce que tu en penses ? répéta Kate. Eh oh ! Quentin !

Quentin reprit enfin ses esprits. Mais au lieu de répondre à la question qu’il n’avait pas entendue, il saisit d’Ágnes et l’embrassa à pleine bouche devant Kate et Sean légèrement gêné.

― Tu es sur que ça va ? demanda Ágnes quand elle put respirer à nouveau.

― Oui, ça va bien, répondit Quentin avec un sourire béat. Je repensais aux leçons de biologie, et… toi aussi tu vas bien, mon ange !

Et tant pis si ses notions de biologie de la reproduction étaient loin d’être exactes.

― Moi oui, je vais bien ! Mais tu es sûr pour toi ?

― Je boirais bien un petit quelque chose pour fêter ça ! répondit seulement Quentin.

Ágnes et Kate se regardèrent, et Ágnes fit tourner son index près de sa tempe.

Les deux femmes firent le plus gros de la conversation. Kate, l’air de rien, demanda plusieurs fois à Sean ce que lui et Quentin avaient pu se dire. Mais avec l’aide du regard de Quentin et de son doigt sur sa bouche, Sean résista bravement.

― Je le saurai tôt ou tard, dit Kate en affectant de pas être rongée par la curiosité.

Quentin n’en doutait pas. Sean lui dirait tout dès qu’Ágnes et lui seraient partis. Ce n’était pas important.

― Reprenez du gratin ! Ensuite on passera au dessert !

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