Un jour j'ai eu presque cinq ans. Chapitre 3

Published on by Robert Dorazi

John fut le premier à consulter ses e-mails le matin suivant.

― Il y a un message pour l’équipe, dit-il. Ça vient de la BBC.

Jenny, Pablo et David vérifièrent. En effet ils avaient reçu le même e-mail.

― Ah ! Quentin, je crois que la deuxième partie du message te concerne en priorité, dit Jenny avec un sourire carnassier. Tu seras gentil de ne pas avoir la main trop lourde sur le café, je suis un peu nerveuse en ce moment.

Elle fit un clin d’œil appuyé aux autres.

Quentin prétendit n’avoir rien entendu. Il termina de remplir la cafetière et mit en marche. Puis il revint à son ordinateur pour lire sa messagerie.

― C’est bête, non ? ajouta Jenny en voyant l’expression sur le visage de Quentin changer au fur et à mesure qu’il lisait.

― Tu pourrais faire semblant d’être embêtée ! répondit-il quand il eut terminé.

La première partie du message annonçait la visite d’un des assistants de la BBC pour la fin septembre. Cela n’était ni une surprise ni un problème. Il était bien normal que la BBC se rendre compte des progrès de l’équipe sur le projet de la Flamme Noire. En revanche la seconde partie informait les membres de Pictural que les scénaristes avaient revu une partie de l’histoire, et avaient décidé d’effectuer des changements substantiels dans plusieurs des scènes entre la reine des elfes et Leryk. Le travail graphique de ces scènes était donc à revoir. Et ça c’était plus ennuyeux pour Quentin, parce que c’est lui qui travaillait sur cette partie de l’histoire !

― Ce n’est pas la première fois que ça arrive, dit Jenny. Et si je me souviens bien, il y a deux mois de ça, c’est tombé sur moi !

― Mais on avait à peine commencé le projet ! Et je t’ai acheté des fleurs le lendemain matin, dit Quentin.

― Oh ! Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ! Les fleurs étaient pour le bureau. Et on avait tous cotisé pour les payer, lui rappela Jenny.

― Je ne me souvenais pas de ça, dit Quentin en essayant de ne pas sourire. Il n’empêche, c’est moi qui suis passé chez le fleuriste, et c’est à toi que je les ai données !

― L’important c’est que la BBC paye bien pour le travail, fit observer David. Il va falloir faire bonne impression au gars qui vient alors il ne faudra pas oublier d’enfermer Jenny dans le placard ! Sinon Quentin, t’as passé une bonne nuit ?

― Et tu es sûr que c’est bien prudent de boire du café noir dans ton état ? ajouta John.

― C’est ça, foutez-vous de moi ! leur répondit Quentin. Regardez ! Un double café bien tassé et pas un tremblement.

Ce fut le signal pour une série de remarques appuyées sur la vie privée de Quentin pour les deux prochains jours. Il avait l’habitude.

― En tous cas, si le gars de la BBC vient fin septembre, ça nous laisse moins de deux mois pour présenter quelque chose qui va le bluffer, dit Pablo. C’est plutôt juste.

― On pourrait lui montrer les rushs de la Flamme Noire, et un ou deux autres films, suggéra Jenny. Pourquoi pas Calamity Jane au Far-west ? Et le film sur la femme de la station Mir ?

― Le mieux serait encore de l’enfermer directement à la cave ! suggéra à son tour John. Juste histoire de lui montrer de quoi on est capable.

La « cave » dont il parlait correspondait au premier étage de l’immeuble qui abritait Pictural. C’était sa mémoire, l’endroit où tous les projets précédents étaient stockés. Pas les projets finaux, qui étaient gravés sur DVD, mais les ébauches, les travaux préliminaires, et tous les essais bons ou mauvais. Tout ce qui existait avant que le film, la publicité ou le dessin animé devienne une suite de « 0 » et de « 1 » sur un support magnétique.

― T’as raison ! On l’enferme à la cave et on jette la clé jusqu’à ce qu’il nous supplie d’accepter un autre contrat, dit David.

Il mima la scène dans son maillot de supporter des Glasgow Rangers, et termina par un coup de pied qui aurait envoyé la clé au travers de la fenêtre.

― Ce n’est pas très diplomatique, mais aujourd’hui je serais plutôt d’accord avec toi ! ajouta Quentin.

Il n’avait pas encore vraiment digéré ces changements d’avant-dernière minute, mais au moins pourrait-il commencer à retravailler sur ces scènes pendant les deux nuits qui venaient. Il n’aurait rien de plus intéressant à faire !

S’il devait revoir certaines scènes, il fallait aussi que Quentin avance sur le reste l’histoire. Aussi se remit-il au travail. Et ce travail était un mélange de dessin pur et de bidouillages informatiques. Chaque personnage, une fois bien établi et dessiné, était numérisé puis « habillé » selon sa nature (un elfe, un coureur automobile ou un troll n’avaient pas tous la même couleur de peau !) ou les différentes situations auxquelles il était exposé. Enfin il fallait faire bouger chacun de ces personnages, leur donner des expressions adéquates. En un mot, le faire vivre. Plus tard viendrait les voix.

Au temps des premiers films de Waltz Disney, la réalisation d’un dessin animé long métrage comme la Flamme Noire aurait nécessité bien plus de personnel et beaucoup plus de temps. L’infographie et les images de synthèse avaient révolutionné tout ceci. Pourtant même de cette façon, il ne suffisait pas de presser un bouton pour voir tout le travail se faire sous ses yeux. C’était une tâche de longue haleine et le public était de plus en plus exigeant. Tout devait sembler réaliste et en même temps faire rêver. C’était d’abord un travail d’artiste bien plus que d’informaticien.

― Il faudrait déjà qu’on pense à l’après Flamme Noire, suggéra David.

― Ta souris s’est bloquée ? demanda Quentin.

― Il vient sûrement d’effacer son travail de la semaine ! ajouta Jenny. Il pense toujours à l’après quelque chose quand il a un problème avec son clavier !

Une gomme vola dans la pièce et manqua Jenny de peu.

― T’es fou ! T’as failli m’éborgner, s’écria-t-elle. Quelle tête est-ce que j’aurais avec un seul œil ?

― Laisse-moi te faire un dessin, répondit David. Non mais sérieusement, je viens de penser qu’on pourrait proposer à la BBC une série de matchs entre les équipes de la première ligue. Il y a un public pour ça. Et puis au moins on n’aura pas de mal pour imaginer la tronche des joueurs !

― C’est vrai qu’on peut y penser, dit John. Pourquoi pas des matchs de football ? Il me semble qu’on trouve déjà ce genre de jeux vidéos, mais on peut toujours en parler avec le gars de la BBC une fois qu’il sera enfermé à la cave. J’ai aussi mon idée, je vous en parlerai au prochain meeting de la boîte à idées.

David fit un pied de nez à Jenny.

― Tu es vraiment un gosse ! dit-elle. Il est 10h30, quelqu’un veut un café ?

Pendant que Jenny nettoyait la cafetière, Quentin s’approcha du bureau de Pablo.

― Est-ce que vous avez décidé quelque chose pour l’anniversaire de Jenny ? murmura-t-il.

― On a pensé à un aller-retour pour Dublin pour elle et Nathalie, ou alors à un équipement pour l’escalade, répondit Pablo.

Jenny aimait beaucoup la bière et les pubs irlandais, mais elle était également une fan de la grimpette. Et il y avait de quoi faire sur les collines et les rochers des Glens d’Écosse.

― L’équipement pour l’escalade serait bien, et au moins elle pourrait le réutiliser, dit Quentin.

― Justement David en a vu un en solde à Glasgow, dit Pablo.

― Ouais ! Si on donne trente livres sterling chacun, on pourra l’avoir, confirma David. Si on se décide pour ça, je pourrai le réserver demain matin avant de venir.

John s’était approché.

― Qu’est-ce que tu en penses ? lui demanda Quentin.

― C’est parfait pour moi ! dit-il.

― Alors va pour l’équipement, conclut Pablo.

Juste à temps. Jenny revenait avec son gobelet de café.

― Et le mien ? demanda David.

― Il est sur la table, répondit Jenny. C’est celui qui est vide !

― Cette fille m’adore !

Et pendant que David allait se servir lui-même une dose de caféine, Quentin imprima les modifications pour La Flamme Noire avant d’agrafer le tout.

Il fut le dernier à partir, et quitta Pictural avec en tête ce que David avait dit à propos des joueurs de foot et du gain de temps pour créer un personnage de synthèse. Les auteurs de bandes dessinées avaient d’ailleurs souvent usé de ce stratagème, et pour beaucoup de lecteurs, Lee Van Cleef était plus connu grâce à son personnage de chasseur de primes véreux dans Lucky Luke que grâce aux films qu’il avait tournés !

Pourquoi ce détail lui trottait-il dans la tête ? Peu importait. Il avait en poche une liste de courses qui n’attendait que lui. C’est dans un supermarché qu’il trouva la plus grande partie de ce qu’il cherchait.

De retour au Meadows il grimpa les trois petits escaliers qui menaient à la porte verte de son appartement, et posa l’un des cinq sacs de commissions au sol pour pouvoir ouvrir. Il se retrouva dans le petit couloir formé par les murs de la chambre d’amis et de la cuisine. C’est dans cette cuisine qu’il posa ce qu’il venait d’acheter avant de se servit un grand verre d’eau.

― Kate nous a invités à dîner chez elle samedi, lui annonça Ágnes dès qu’il fut rentré. Il faudrait acheter trois ou quatre bouteilles de vin ?

Quentin laissa retomber ses épaules. Il venait à peine de s’assoire !

― J’irai demain, mon ange. De toutes façons Odd Bins doit être fermé à cette heure. Tu ne crois pas que quatre bouteilles, ça fait beaucoup ?

Il la rejoignit au salon.

― Deux bouteilles pour samedi, et deux bouteilles pour nous, précisa Ágnes. J’aurais préféré que tu y ailles maintenant, ça nous aurait laissé le temps de goûter avant d’aller chez Kate. Et puis on est à sec.

Comme elle rangeait des factures et les relevés de banque bien reconnaissables, Quentin pensa qu’elle parlait de leur compte en banque.

― On est en déficit ? Pourtant on n’a pas fait de gros achats ces derniers temps !

― Je parlais de la boisson, le rassura Ágnes. Il ne reste plus de vin. Juste un fond de cognac et une bouteille de vodka à moitié pleine.

― J’aime mieux ça ! Et bien il va falloir se rabattre sur le jus de pommes ce soir. Ça nous fera du bien. J’ai acheté pratiquement tout ce qu’il y avait sur ta liste. J’ai tout mis dans la cuisine. Je rangerai plus tard.

Il mit en marche le lecteur CD et sélectionna le second mouvement du concert de Tchaïkovski avec l’incomparable David Oïstrakh.

― Tu sais que la BBC vient de me donner du travail supplémentaire ? Comme si je n’avais que ça à faire !

Mais Ágnes avait filé dans la cuisine. Elle savait ce que « ranger plus tard » signifiait !

― Tu as loué le film ? demanda-t-elle.

― Pardon ?

Quentin baissa le son du lecteur CD et la rejoignit dans la cuisine. Les sacs de commissions avaient disparu et Ágnes terminait une vaisselle alors même qu’ils n’avaient pas encore dîné.

― Tu voulais voir un film ce soir ? demanda-t-il.

Il ne se souvenait pas de ça.

― Tu n’avais pas parlé d’une cinquième fois sur DVD hier ? répondit Ágnes sans le regarder.

Hier. DVD. Cinq fois. Quentin revécut alors la conversation à la Trattoria.

― Tu es sérieuse ?

― Si tu ne veux pas, n’en parlons plus, dit-elle toujours sans se retourner.

Mais elle avait augmenté la cadence d’essuyage de l’assiette déjà bien sèche.

― Euh… Le vidéo club doit être encore ouvert, bredouilla-t-il. J’y vais. Tu as… Tu préfères un genre… J’y vais.

Ágnes, comme la majorité des filles, détestait l’idée même de regarder un film porno. Quentin, comme la majorité des garçons, n’avait rien contre le principe, mais n’avait dû en voir qu’un ou deux dans sa vie. Et « voir » était un grand mot. Lorsqu’il avait parlé de ça au restaurant, c’était pour plaisanter. Mais en conduisant vers le magasin vidéo de Rose street, il réalisa qu’Ágnes ne regarderait même pas la pochette du DVD. En bonne fille de l’Est, elle était un mélange de lutine et de femme pratique. Et ce samedi qui arrivait, ce qu’elle voulait c’était juste une fécondation. Elle voulait mettre toutes les chances de son côté. Ce film, il savait que s’il devait le regarder (mais il n’en aurait pas besoin !) il le regarderait seul juste avant, pas après…

Ágnes pouvait être sensuelle au possible. Mais une fois par mois, elle devenait impitoyable. Une fois par mois c’était business business !

Le vidéo club se trouvait sur Rose street, une ruelle parallèle à Prince street, un peu sombre parce que bordée à droite et à gauche par la plus grande concentration de petits snack bars, e pubs, cafés ou magasins en tous genres. Quentin y croisa Jerry qui vendait ses Big Issue (l’équivalent du journal Macadam en France) trois jours par semaine, à la même place. Il portait le blouson qu’il portait déjà trois ans auparavant, ne quittait sûrement jamais son petit sac à dos, mais était mieux rasé que Quentin. Son visage portait encore un bleu sur la pommette. La dernière fois c’était parce qu’il avait secouru une femme qui se faisait agresser. Vrai ou pas, ça ne faisait pas grande différence.

― Pas aujourd’hui, dit Quentin lorsque Jerry lui proposa un exemplaire de son journal. Tu me l’as déjà vendu avant hier. Un café ? Avec de la crème mais sans sucre, c’est ça ?

― Oui, répondit Jerry d’une voix timide.

Quentin acheta la boisson et un beignet au café derrière lui..

― Tiens, c’est chaud ! Tu sais où dormir ce soir, Jerry ?

― Oui.

― Tu as toujours le sac de couchage que je t’avais donné ?

― Oui. Merci.

Depuis trois ans qu’il croisait Jerry, Quentin connaissait son prénom, savait qu’il avait une amie, et qu’il était né à Glasgow.

Un autre jour peut-être il lui demanderait s’il avait des enfants, si ses parents avaient été de bons parents, s’ils étaient toujours vivants, pourquoi il vendait ces journaux et pas des bijoux hors de prix dans un établissement de luxe, pourquoi il dormait sûrement dehors la plupart du temps, comment s’appelait son amie. Et beaucoup d’autres choses encore. Mais en entrant au vidéo club, tout ce que Quentin se demandait c’était qui d’entre lui et Jerry était le véritable étranger dans son propre pays.

Il fit un rapide tour des rayons et prit le film qui ressemblait le plus à un film érotique. Au moment de payer, et déjà mal à l’aise d’avoir à être servi par une jeune fille, Quentin sentit une présence derrière lui avant d’entendre un petit rire qu’il connaissait bien.

― Alors, on prend ses précautions ? demanda Jenny.

Quentin laissa tomber ses épaules.

― Il y a cinq cents mille habitants à Edimbourg, il est presque huit heures, et il faut que je tombe sur toi ! soupira-t-il. Si tu dis un seul mot de ça aux autres, je mettrai du cyanure dans ton café tous les matins.

Jenny se mit à rire de plus belle.

― Parole ! Mais tu aurais pu télécharger directement, dit-elle. Il faut vivre avec son temps. Tu sais, il y a quarante ans les militaires américains ont inventé un truc qui s’appelle Internet. Enfin il faut savoir utiliser un ordinateur !

Il n’avait même pas pensé au téléchargement ! On disait bien que les dentistes étaient toujours les plus mal soignés !

― Et toi, qu’est-ce que tu as pris ?

Jenny lui montra son DVD.

― Autant en emporte le vent ? s’étonna Quentin.

― Et alors ! Qu’est-ce que tu crois ? Nathalie a bien le droit d’aimer Clark Gable. Bon d’accord, je ne dis rien aux autres pour toi, et tu ne dis rien à Nathalie pour Vivian Leigh !

― Tope là !

Quentin savait que John, Pablo et David seraient au courant à la première heure. Cela ne l’empêcha pas de proposer à Jenny de la ramener chez elle, mais elle n’habitait pas loin, et les rues d’Edimbourg étaient sûres.

En rentrant aux Meadows il passa devant un marchand de vin et de spiritueux encore ouvert. Tout le monde s’imaginait qu’un français s’y connaissait forcément en vin. Eh bien non ! Mais Quentin avait une méthode qui en valait une autre pour choisir un bon vin. Il se rendait chez Odd Bins, ou chez Victoria Wine comme aujourd’hui, et choisissait un vin (le plus souvent une bouteille de Bordeaux avec le mot « Château » dans le nom, mais aussi des vins du Chili) qui coûtait entre dix et vingt euros. Ces vins là n’étaient pas souvent exceptionnels, mais ils étaient rarement mauvais !

Comme ni ses amis ni les amis d’Ágnes n’étaient fins oenologues, tout le monde pensait que Quentin avait un goût sûr.

Un jour j'ai eu presque cinq ans. Chapitre 3

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