Un jour j'ai eu presque cinq ans. Chapitre 2

Published on by Robert Dorazi

Vers 18h ce même jour Quentin passa un coup de fil chez McFarlan Cookson & Davis, l’agence immobilière où Ágnes travaillait.

― C’est moi, dit-il. Tu rentres directement ? Alors je t’attendrai à la Trattoria… Oui, j’ai fini pour aujourd’hui… Oh, comme d’habitude… Je vais faire un petit tour, et on se voit plus tard au resto… D’accord. Tchao !

― Alors vous dînez italien ce soir ? demanda Jenny.

C’était plus une remarque qu’une question. Et Quentin ouvrit les mains pour exprimer une évidence. Ce soir il mangeait italien, ça allait de soi.

― Dis bonjour à Ágnes pour moi. Je passerai chez vous avec Nathalie un de ces jours.

― Alors je viendrai aussi ! ajouta David.

― Tu ferais bien de venir accompagné, lui répondit Jenny.

― Chiche !

― Je pense organiser un barbecue la semaine prochaine, leur annonça Quentin. Je vous confirmerai ça demain.

Pablo leva un pouce pour montrer qu’il en serait.

Quentin éteignit son ordinateur et sa table graphique. Il vérifia qu’il n’oubliait rien, puis quitta Pictural.

Edimbourg rayonnait encore, et pour ceux qui y habitaient, juillet était le moment le plus agréable de l’année. Les touristes n’envahissaient pas encore trop les rues, le célèbre festival n’avait pas encore commencé, les artistes du Fringe ne rassemblaient pas encore des foules encombrantes autour d’eux, et les joueurs de bagpipes, les cornemuses écossaises, n’avaient pas encore sorti la grosse artillerie ! En même temps il faisait beau la plupart de temps, et le soleil ne se couchait pas avant 21h.

Son léger blouson sur l’épaule, Quentin marcha au hasard, un hasard qui l’emmenait toujours sur le royal mile. Cette rue pavée à l’ancienne, longue bien sûr d’un kilomètre sept cents, reliait le château au palace d’Holyrood où la reine d’Angleterre prenait ses quartiers quand elle venait visiter ses sujets. Et si tous les chemins menaient à Rome, toutes les rues d’Edimbourg menaient Quentin au royal mile.

Et pour cause ! C’est sur cette rue que Quentin avait rencontré Ágnes, un soir d’octobre 2005, près de l’imposante cathédrale St Giles. Elle travaillait déjà chez McFarlan Cookson & Davis (qui s’appelait alors seulement McFarlan & Cookson), et mettait du beurre dans les épinards certains soirs en conduisant des Ghost tours. Beaucoup de villes du Royaume uni organisaient ce genre d’attraction. C’était un bon moyen pour les touristes de passer une heure ou deux en déambulant dans la ville, écoutant le guide retracer l’histoire de tel ou tel endroit au cours des siècles. Le plus souvent ces histoires se rapportaient à des crimes violents ou dépeignaient la vie difficile des gens du cru.

Le soir où Quentin avait vu Ágnes pour la première fois, elle portait une longue cape noire sur sa robe blanche, avait blanchi son visage et noirci ses paupières. Ce maquillage de fortune, sensé la faire ressembler à un fantôme venu du passé, n’avait fait qu’augmenter la luminosité de ses yeux. Et lorsqu’elle avait posé ces yeux là sur lui, Quentin avait vu le ciel bleu en pleine nuit. Pourquoi diable disait-on que le bleu était une couleur froide ? C’était idiot. Le bleu était la couleur du soleil, et pas celle des oranges comme Eluard avait voulu le faire croire.

Lorsqu’Ágnes avait détourné la tête pour accueillir les autres participants, Quentin avait machinalement regardé la pendule de la vieille église toute proche. Il était bien 19h05, et c’était bien le soir !

Pendant les quatre-vingt dix minutes suivantes il avait écouté la voix haute perchée et l’accent à couper à la hache d’Ágnes, sans rien retenir de ce qu’elle avait raconté. C’était la faute des organisateurs du tour ! Il ne fallait pas embaucher un ange pour relater des histoires aussi sombres.

Au moment où le groupe de touristes s’était dispersé, la première impulsion de Quentin avait été d’engager la conversation avec elle. Il avait été pris de vitesse par un grand blond sûr de lui, habillé comme s’il était venu assister à un cocktail. Quentin avait toujours détesté les blonds sûr d’eux. Au diable tous les grands blonds sûrs d’eux !

Et comble de tout, Ágnes avait ri aux blagues idiotes du costume de cocktail !

Elle était repartie tout de suite après, sans regarder en arrière. Quentin avait rejoint son appartement en se maudissant d’être aussi stupide.

Qu’à cela ne tienne ! Il avait acheté un ticket pour le même Ghost tour le lendemain. Bien sûr Ágnes n’était pas venue ! Elle avait été remplacée par une autre fille aux yeux marrons, aux longs cheveux de la même couleur et à l’accent que Quentin pensait venir tout droit d’Aberdeen. Ce soir là il avait appris beaucoup de choses sur des voleurs de grands chemins qui avaient été pendus et des pilleurs de tombes exécutés avant que leur peau ne soit vendue pour faire des tabatières !

L’idée lui était venue qu’Ágnes était peut être repartie pour son pays natal, qu’il imaginait être la Russie à ce moment là. Et cette idée lui était pénible. Il ne savait pourtant rien d’elle, sauf qu’elle avait des yeux qui murmuraient toute la beauté du monde entre deux battements de cils, et qu’elle était née dans un pays qui avait sûrement connu la dictature. Des yeux pareils ne venaient au monde que dans ces pays là.

À un autre moment de sa vie, Quentin aurait laissé tomber. Après tout il avait croisé beaucoup de jolies filles qu’il n’avait jamais revues ensuite. C’était la vie ! Mais cette fois c’était trop sérieux. Il avait donc réservé le Ghost tour pour sept jours en se promettant que si Ágnes (il ignorait son nom à cette époque) ne revenait pas, c’est qu’ils n’étaient pas destinés à se rencontrer.

Il avait souri d’avoir pensé quelque chose d’aussi naïf, d’aussi enfantin ! Mais il n’en éprouvait aucune honte. Ce jour là il avait dix ans, douze ans tout au plus ! Et puis il pourrait toujours revenir sur sa parole et se rendre au bureau du Box office du Ghost tour pour ramener deux billets de vingt livres qu’une des guides aurait perdus et qu’il aurait ramassés. Vous savez, cette fille aux yeux bleus et à l’accent venu de l’Est…

Le lendemain soir c’est encore la fille d’Aberdeen qui avait officié. Elle avait semblé le reconnaître et lui avait adressé un sourire qu’il lui avait rendu. Juste une répétition du sourire qu’il réservait à un ange qui lui posait un lapin pour l’instant. Il n’avait même pas songé à repartir avant la fin.

Le jour suivant, Jenny et les autres l’avaient charrié quand ils avaient appris qu’il refaisait le tour une fois encore (il devait y avoir anguille sous roche.)

Mais pour le troisième soir de la semaine c’est la fille d’Aberdeen qui avait raconté les mêmes histoires aux mêmes endroits de la ville, avec le même enthousiasme dont elle avait dû faire preuve le premier jour où elle avait revêtu ses habits de revenant. Cette fois elle avait certainement reconnu Quentin. Mais elle n’avait pas souri. Au contraire ! Elle avait évité son regard autant qu’elle avait pu.

Une fois le tour terminé, et après avoir applaudi la guide qui décidément fuyait son regard, c’est un Quentin dépité qui avait rejoint ses amis au Jekyll & Hyde, un pub sur Hanover street dont l’attraction principale était la porte des toilettes ! Il avait bu trois cognacs, deux cafés et une Guinness.

― C’est pas possible ! Tu dois être malade, avait remarqué David. Bien sûr c’est seulement une Guinness, mais quand même, c’est de la bière !

― Il n’y a qu’une chose qui puisse faire changer un français à ce point et aussi vite, avait annoncé Pablo. Comment est-ce qu’elle s’appelle ?

Tous les autres à la table avaient voulu savoir la même chose.

― J’aimerais bien connaître son nom moi-même, avait répondu Quentin. Elle a peut-être même quitté l’Ecosse. Elle est peut-être mariée avec deux enfants, ou veuve avec deux ou trois gigolos pour la faire rire, ou c’est une tueuse à gages qui a terminé son boulot, ou…

― Oh ! Tu devrais arrêter la bière si elle te fait cet effet, lui avait conseillé Jenny. Continue plutôt avec le Cognac.

― En tous cas, ce n’est pas toi qui te serais mis dans un état pareil pour connaître mon prénom ! Barbara s’était-elle plainte, giflant l’épaule de Pablo.

― Mais on se connaît depuis la maternelle, mon chou ! avait-il protesté.

Barbara avait haussé les épaules, et avait pris une nouvelle commande. Les hommes ne comprenaient décidément rien, pas plus le sien que les autres.

Et puis le vendredi 21 octobre était arrivé et Quentin avait enfin revu ces yeux bleus qui peuplaient ses rêves depuis quatre jours. Ágnes attendait au point de départ du tour, un plot décoré d’un visage de circonstance posé sur le trottoir. Elle portait les même vêtement que la première fois, le même maquillage et semblait répéter mentalement son discours. Elle se frottait les mains et les avants-bras. La température avait déjà commencé à descendre, et ce n’était pas sa cape qui la protègerait.

Quentin était arrivé en avance. Il n’y avait pas un seul crétin blond aux alentours. Parfait ! Il s’était avancé vers elle avec un sourire idiot sur les lèvres. Elle portait son costume d’halloween.

― Bonjour, avait-il dit benoîtement.

Ce n’était pas ce qu’il avait pensé lui dire pour l’aborder, mais c’était pourtant les paroles qui sortirent de sa gorge serrée. Il n’avait jamais été très doué pour aborder les gens qu’il ne connaissait pas. Surtout si ces gens portaient des robes.

― Bonsoir, avait répondu Ágnes d’un ton aussi neutre que possible. Il est presque 19h.

Ça commençait mal !

Avant qu’il puisse trouver quelque chose d’intelligent à répondre, les yeux bleus s’étaient fait plus durs. Et Quentin avait enfin compris pourquoi le bleu était une couleur froide.

― Je dois vous dire, monsieur, que je préviendrai la police si vous continuez à suivre ma collègue comme vous l’avez fait cette semaine ! J’ai l’autorisation de la direction du tout pour vous rembourser les deux réservations qu’il vous reste.

Quentin en était resté bouche bée. Il ne lui était jamais venu à l’esprit que la fille d’Aberdeen puisse penser une chose pareille. Mais en y repensant, un type mal rasé et mal habillé qui suit le même tour quatre soirs d’affilé, ça pouvait paraître louche ! Surtout pour une fille qui raconte en boucle des histoires de tueurs au clair de lune.

― Je suis désolé, avait-il bredouillé en français avant de se reprendre et de répéter en anglais. Je ne voulais pas effrayer votre amie. Mais elle s’est méprise. Ce n’est pas elle que je suivais, c’est vous.

Quel idiot ! Mais quel idiot ! Maintenant elle allait essayer de mettre au moins un océan entre eux, ou même le dénoncer à la police. Il s’était maudit intérieurement.

― Je ne veux pas dire que je vous suivais… pour vous suivre. Ce que je voulais dire c’est que… je suis en train de creuser ma tombe. Il vaudrait mieux que je rentre tout de suite.

Ágnes l’avait observé quelques instants.

― Vous avez payé pour cette soirée, alors autant continuer, avait-elle dit pour finir. J’imagine que vous connaissez par cœur ce que je vais dire, mais c’est tant pis pour vous.

Elle s’était alors laissée aller à lui sourire, et une fois encore ses yeux avaient murmuré toute la beauté du monde.

Cela s’était passé quatre ans plus tôt. Aujourd’hui Quentin remontait le royal mile, essayant ici et là de revivre cette première rencontre. La magie de ce moment opérait encore souvent. Mais pas en ce début de soirée.

Il remonta jusqu’à la place du château, jeta un regard sur les jardins par-dessus la bordure, puis redescendit et se dirigea vers la Trattoria.

C’était devenu une habitude, juste avant la période d’abstinence, de goûter les pennes regatta ou les pizzas dans ce restaurant italien sur Leith walk, une longue rue qui menait jusqu’à l’estuaire de la rivière Forth. Ágnes y tenait. Mais depuis quelques mois ces dîners étaient presque devenus une corvée.

Quentin demanda une table pour deux. L’un des serveurs, costume noir, cravate bordeaux et fine moustache, le reconnu. Il le salua et le conduisit à une table contre le mur, dans le fond du restaurant. Une place presque réservée. Quentin s’assit face à l’entrée et parcourut le menu en attendant Ágnes. Elle arriva peu après habillée d’un gilet rouge et d’une jupe de la même couleur. Elle était à peine maquillée et ses lèvres ne portaient pas de traces de rouge. Le lobe de ses oreilles était percé par deux boucles discrètes en forme de roses.

Quentin lui fit signe, et elle vint s’installer. Il se leva et retira la chaise pour qu’elle puisse s’asseoir. Il avait fait ça machinalement, sans se forcer. Ágnes appréciait ces marques de galanterie. Elle était une femme indépendante, mais trouvait tout à fait normal qu’un homme lui ouvre la porte.

― Tu as déjà choisi ? demanda-t-elle.

― Je n’ai pas très faim. Je crois que je vais prendre une quatre-saisons.

Ágnes se décida pour une entrée au jambon de Parme et une salade de crudités. Elle demanda aussi deux verres de vin rouge.

Leur commande arriva une dizaine de minutes plus tard.

― On pourrait essayer d’y mettre un peu plus de cœur, dit-elle en voyant la tête que faisait Quentin. Ce n’est quand même pas la mort.

Mais elle savait que cela n’avait rien à voir avec ces trois ou quatre jours de vie monacale à venir.

― Ça vient peut-être de moi ! dit Quentin en repoussant son assiette.

Un serveur demanda si tout était à leur goût. Quentin répondit que tout était parfait, alors que sa pizza était à peine entamée. Le serveur n’y prêta aucune attention. Il ne demandait que par politesse, l’addition serait la même.

― Vous prendrez un dessert ?

Ágnes secoua la tête.

― Juste deux cappuccinos, dit Quentin.

Quand le serveur eut le tact de partir, Ágnes prit la main de Quentin au-dessus de la table.

― Il n’y a rien qui cloche chez toi, ou chez moi. Ça a déjà presque marché deux fois, tu le sais bien.

Dire que c’était elle qui le rassurait !

Mais c’était vrai qu’ils avaient juste joué de malchance depuis un an et demi, depuis qu’ils avaient senti que les choses étaient suffisamment sérieuses entre eux pour qu’ils songent à avoir un enfant. Ils avaient la trentaine passée tous les deux, un emploi, un petit appartement qu’ils avaient acheté près du parc des Meadows (du moins la banque l’avait acheté, et ils allaient payer la banque pendant les vingt-cinq prochaines années. Pour l’instant ils avaient acheté la clenche de la porte d’entrée !) Et pour finir, ils avaient tous deux des bons gènes.

La première fausse couche était arrivée juste après qu’Ágnes soit tombée enceinte. La seconde fois, ce fut après un mois et demi de grossesse, malgré les prières et les insultes. Et ce fut beaucoup plus douloureux.

― La troisième fois sera la bonne, mon ange, dit-il. Je te le promets.

Ágnes fronça les sourcils, puis essaya de sourire. Quentin savait pourtant qu’elle avait besoin d’être rassurée. Même si cela signifiait faire des promesses qui ne dépendaient pas de lui. Et surtout elle attendait qu’il lui montre qu’il voulait vraiment cet enfant avec elle, qu’il se sentait tout aussi concerné.

À Partir de trente ans les années comptaient double pour les femmes qui voulaient être maman. Lui pourrait toujours cavaler dans vingt ans, même avec du Viagra, et avoir une ribambelle de petits Quentin avec une autre. Mais pour Ágnes, dans cinq ans, c’en serait terminé. Elle faisait partie de ces femmes qui ne concevaient pas de vivre toute une vie sans avoir d’enfant à elles. Il ne la croyait pas capable d’accepter ça.

― Oh non ! S’il te plait ne pleure pas, la supplia-t-il.

Il lui caressa le visage. Elle ne s’était pas aperçue qu’elle était au bord des larmes.

― Samedi soir on fera ça cinq fois, et dimanche matin tu pourras faire le test. Il sera positif !

― Tu as bien dit cinq fois ? prononça-t-elle d’une voix tremblotante. Ça pourrait être dangereux à ton âge.

― Disons quatre fois alors, et on regardera la cinquième en DVD pour être sûr qu’on a tout fait comme il fallait ! répondit Quentin à voix basse.

― Tu veux louer un porno le jour de la conception de notre enfant ?

Une dame d’un certain âge assise sur la table voisine avait dû entendre car elle regarda dans la direction de Quentin. Il essaya de lui sourire avec distinction avant de s’apercevoir qu’elle regardait un jeune homme en costume-cravate et aux cheveux bien coiffés qui vint s’asseoir à sa table.

Sûrement son fils, pensa Quentin. Ah non ! Pas son fils, finalement.

Ágnes en profita pour prendre son sac à main et se rendre aux toilettes.

Lorsqu’elle revint, elle avait séché ses yeux. Ils avalèrent leurs cappuccinos et Ágnes régla l’addition. Quentin lui proposa un tour dans une boite de nuit. Il ne savait pas danser, détestait ça, et n’essayait pas d’apprendre. Ágnes, au contraire, était à l’aise sur une piste, et elle n’aimait rien moins que de se trémousser sur des musiques dangereuses.

Elle préféra pourtant prendre un verre dans un endroit plus calme. Il quittèrent donc les tableaux de Michel-ange et la musique d’Adriano Cellentano pour le décor beaucoup plus moderne et le silence du Standing Order, un pub sur George street. Un endroit chic, un peu trop peut-être, mais très spacieux.

Ils regagnèrent les Meadows sur le coup de onze heures. Le chat d’Ágnes les attendait. Elle l’appelait Szekszard, Quentin avait opté pour Minou, un nom qui donnait moins de points au scrabble, mais qui convenait mieux à la langue de Molière.

Ce chat était un cadeau que le malheur, ou la chance, avait conduit jusqu’à leur appartement le soir même où Ágnes était sortie de l’hôpital après sa seconde fausse couche. À cette époque Minou n’était encore un chaton sans collier ni tatouage, mal en point. Son jeune pelage ébouriffé était déjà rayé de blanc et de roux, et il avait, c’était le cas de le dire, des yeux plus gros que le ventre. Quentin n’était pas forcément un grand amoureux des chats, pourtant il avait laissé la porte ouverte sans bouger, sans rien dire. Le chaton s’était invité, et Ágnes l’avait aussitôt baptisé. Le pauvre ne se doutait pas qu’il allait aussitôt passer entre les mains du vétérinaire pour une série de vaccinations et d’examens.

Le félin que Quentin prit dans ses mains en revenant du Standing Order n’avait gardé que le pelage rayé. Pour le reste, il avait bien engraissé depuis ce soir là.

― Bientôt mon vieux, avec un peu de chance tu seras devenu indésirable dans cette maison ! lui dit-il en français.

― J’espère que c’était quelque chose de gentil, dit Ágnes.

Quentin laissa partir Minou et s’approcha d’elle. Il la prit par la taille et l’attira vers lui. Elle se laissa faire. Elle se laissa faire aussi quand il passa la main sous son tee-shirt et l’embrassa. Elle le laissa faire encore quand il ôta son tee-shirt et dégrafa laborieusement son soutien-gorge pendant que ses baisers descendaient dans son cou.

Elle laissa glisser son soutien-gorge sur le sol, puis repoussa Quentin.

― C’est gentil de m’aider à me déshabiller, mais maintenant je peux terminer toute seule ! Je vais prendre une douche, et je vais la prendre seule. Arrose les plantes et donne à manger à Szekszard en attendant.

Et quoi encore ! Quentin s’affaissa sur le sofa où Minou le rejoignit. En face d’eux, cloués sur le mur, plusieurs tableaux égayaient la peinture terne. Les Tournesols et les Iris de Van Gogh côtoyaient le Clown de Bernard Buffet. Comment Ágnes pouvait-elle préférer Buffet à Van Gogh ? Elle qui était toutes couleurs dehors préférait l’ascétisme des traits noirs et froids de Buffet aux épaisses touches lumineuses de Van Gogh. Mais Quentin dut bien admettre que l’un comme l’autre, ces deux peintres étaient uniques. Personne avant, personne après.

― T’as faim Minou ? Non ? Et comment ça va pour toi ? Je veux dire, la famille, le boulot, les amours et le reste ? Tu ne dis rien ? Tu n’as pas envie d’en parler avec moi ? Et puis tu parles sûrement hongrois, alors…

Minou se contenta de se rouler en boule sur l’oreiller, à la Hongroise. Quentin colla son dos au sofa, à la Française, et ferma les yeux.

Le clapotis de l’eau arriva jusqu’à ses oreilles et il commença à imaginer Ágnes sous la douche. Elle commençait toujours par savonner son bras gauche, puis son cou et ses seins. Des seins en forme de poires, et toujours de jolies poires. Pendant un instant il pensa qu’il pourrait la rejoindre. Juste pour se doucher avec elle et savonner son dos comme il l’avait souvent fait. C’était un sacrilège d’avoir un dos aussi parfait et de le savonner soi-même ! Et puis ça économiserait l’eau.

Ouais ! C’est ça. Obsédé, va !

― Bon je vais voir s’il reste quelques croquettes ou ta maîtresse va croire que je veux te laisser mourir de faim. Ne fais pas attention, j’ai trop bu.

Il versa la nourriture du chat dans sa gamelle, arrosa les plantes en oubliant les pots de fleurs sur le rebord de la fenêtre, puis reprit sa place sur le sofa avec un manuscrit plastifié. C’était l’histoire de la Flamme Noire, avec une description plus complète des épisodes sur lesquels il travaillait en particulier. Parmi eux figuraient plusieurs scènes entre Circée, la reine des elfes (sûrement une parente de la magicienne qui avait voulu retenir Ulysse sur son île) et Leryk son jeune fils. Des scènes qu’il avait commencé à illustrer depuis quelque temps sans être vraiment content du résultat.

Il essayait toujours de visualiser les dessins qui correspondraient le mieux aux indications et aux dialogues avant de commencer ses illustrations et ses storyboards. Avec l’aide de la technologie et de son sens du dessin, ces lignes se transformaient ensuite en images, et les images en personnages presque réels. Presque.

Mais pour l’instant l’inspiration n’était pas vraiment au rendez-vous. Il commença à penser qu’il n’aurait pas dû insister pour s’occuper de cette partie de l’histoire, qu’il n’était pas le mieux placé pour le faire.

Tant pis ! Autant le prendre comme un défi.

Le bruit de la douche cessa, et Quentin reposa son dossier sur la table en imitation chêne. Ágnes ressortit de la salle de bains, une serviette autour de la taille, une autre autour de ses cheveux et rien entre les deux.

Même après presque quatre ans de vie commune, c’était de la pure provocation !

― J’ai fini, dit-elle sans avoir l’air d’y toucher. Avec un peu de chance il reste un peu d’eau chaude.

Il la regarda essuyer ses cheveux blonds qu’elle avait coupés plus courts quelques semaines auparavant. Elle le fixait, bougeant sa tête dans un sens puis dans l’autre sans jamais le quitter des yeux, silencieuse. Ses seins bougeaient en rythme, et Quentin se demandait combien de temps elle pouvait bouger de cette façon sans que la serviette qui recouvrait ses hanches ne glisse par-terre. La réponse était « indéfiniment. » Puis elle finit par craquer, et se mit à rire.

― Petite peste ! dit-il.

Ágnes lui lança sa serviette au visage. Il se leva comme un ressort un peu fatigué, mais elle était déjà dans la chambre.

― Je voudrais que tu poses pour moi, lui dit-il.

― Encore ? s’étonna Ágnes depuis son lit.

― Oui ! Encore.

Quinze minutes plus tard Quentin sortit de la douche à son tour et rejoignit Ágnes dans leur chambre avec le vague espoir qu’elle le laisserait faire. Mais, protégée par son pyjama de chasteté, elle lisait un livre écrit en hongrois (en tous cas ce n’était ni de l’anglais ni du français.)

― Juste un ou deux boutons de ta veste, lui dit-il. Tu peux bien en enlever un ou deux !

― Tu vas te faire du mal pour rien. Prends plutôt des forces pour samedi.

Quelques minutes plus tard elle éteignit sa lampe de chevet et se tourna vers le mur. Elle dormit comme un loir. À ses côtés, Quentin aussi dormit comme un loir. Un loir qui aurait eu des problèmes d’insomnie.

Un jour j'ai eu presque cinq ans. Chapitre 2

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