Un jour j'ai eu presque cinq ans. Chapitre 1

Published on by Robert Dorazi

Je vais vous proposer les cinq premiers chapitres d'un autre roman intitule "un jour j'ai eu presque cinq ans." Les deux personnages principaux sont Quentin, un infographiste qui a perdu sa mere le jour de ses cinq ans, et Agnes, sa fiancee, qui apres deux fausses couches, est de nouveau enceinte.

Cet événement tant attendu, et le scénario du dessin animé « la Flamme Noire » sur lequel Quentin travaille, vont faire ressurgir le souvenir de sa mère, décédée alors qu’il allait fêter ses cinq ans. L’idée lui vient alors d’utiliser ses talents d’infographiste, et quelques rares photographies de sa mère pour recréer un personnage de fiction à son image. Mais voilà que le scénario semble tout à coup se modifier de lui-même. Et Quentin commence à se dire que les fantômes existent peut-être en Ecosse après tout!

Bonne lecture.

Arrivé au bout de Candelmaker row, Quentin n’oublia pas de saluer la statuette de bronze de Greyfriars Bobby, le chien aux yeux trop humains.

Ce frêle skye terrier, dont la couleur du pelage variait au gré des portraits, était aussi célèbre en Écosse que le monstre du Loch Ness. Il avait, disait-on, veillé toute sa vie sur la tombe de son maître dans le cimetière de Greyfriars. Quentin n’y croyait pas vraiment, mais il n’était pas vraiment écossais. Huit années passées à Edimbourg ce n’était pas suffisant pour oublier qu’il était né au pays de Descartes. C’était pourtant suffisant pour apprécier la façon qu’avaient les Écossais d’entremêler l’Histoire et les histoires de leur pays. Alors tant pis si Bobby le skye terrier n’avait pas été aussi fidèle qu’on le dit. Il suffisait d’imaginer qu’il aurait pu l’être.

Quentin longea Chambers street, suivi par son ombre que le soleil matinal projetait loin derrière. Il jeta un coup d’œil au Royal Museum, le musée le plus intéressant de la ville par la richesse de ses collections et par son architecture intérieure.

Son estomac laissa échapper un gargouillis plaintif, et c’est dans une boulangerie non loin de là qu’il commanda le petit déjeuner qu’il n’avait pas eu le temps de prendre avant de partir. Un café crème et une tourte au fromage, pour changer. Le café coûtait plus cher que la tourte. Allez comprendre ! Il en but la moitié à l’intérieur de la boulangerie, observant les passants derrière la vitre. Le café n’avait pas bon goût, mais Quentin n’aimait pas le café, alors ils étaient quittes.

Il avala la tourte en marchant sur Nicolson street, une rue qui changeait de nom trois ou quatre fois au fur et à mesure qu’elle fuyait le centre ville, pensant que la nourriture était le point noir d’Edimbourg. Mais quand on était français, et qu’on vivait en Écosse, on se devait de critiquer la cuisine locale. On avait même le droit d’être de mauvaise foi.

Quelques minutes plus tard, alors que sonnaient neuf heures moins le quart, Quentin s’arrêta devant un petit immeuble aux pierres apparentes, coincé entre une boutique de souvenirs celtiques et un salon de beauté. Il s’engouffra sous l’inscription Pictural, qui était le nom de la société d’infographie où il travaillait depuis huit ans. Et si l’endroit ne payait pas de mine vu de l’extérieur, c’était que le prix du mètre carré d’asphalte était le même à Edimbourg, à Paris ou à Londres. Grosse capitale, gros loyers, petite capitale… gros loyers !

Pictural était une filiale d’E-magik, une entreprise d’informatique qui collaborait avec plusieurs studios de télévision ou de cinéma. Les dernières techniques de création d’images de synthèse étaient utilisées pour des publicités, des courts-métrages ou des dessins animés. Quentin et ses collègues de pictural avaient récemment réussi à décrocher un gros contrat avec la BBC pour un dessin animé long métrage, La Flamme Noire. Le travail ne manquait pas, mais les horaires étaient flexibles, l’important étant d’atteindre les différents objectifs à court ou à moyen terme.

Guidé par la musique d’un groupe de pop anglais dont il ignorait le nom, Quentin grimpa une série d’escaliers grinçants qui le menèrent au second étage. John et Pablo étaient déjà présents, et déjà au travail.

― Salut ! lança Quentin.

John et Pablo répondirent chacun avec un accent différent. Ils étaient Pourtant nés en Écosse tous les deux. Et lorsque Jenny et David, deux autres écossais pure souche, arrivèrent quelques minutes plus tard pour compléter l’équipe, ce furent deux autres accents qui arrivèrent en même temps. Cinq personnes et autant d’accents différents.

David, le beau gosse de la troupe, entama une conversation à propos de leur dernier projet.

― Depuis combien de temps est-ce que tu travailles avec nous ? lui demanda Quentin.

― Cinq ans, répondit David. Pourquoi tu demandes ça ?

― Parce que depuis cinq ans, je n’ai jamais compris plus de la moitié de ce que tu disais !

Cette réponse entraîna un rire général.

― Si tu comprends la moitié, c’est que tu as une bonne oreille ! ajouta John. C’est le problème avec les indigènes de Glasgow. Ils posent une question qu’on ne comprend qu’à moitié, et on leur donne une réponse qu’ils ne comprennent qu’au quart.

Il en fallait plus pour vexer David. Il était né à Glasgow, y vivait, et il était décidé à y mourir. Mais surtout il traînait un putain d’accent venu de cette ville ! Et s’il travaillait à Edimbourg, c’était juste un malheureux accident, selon lui. Cette rivalité entre Edimbourg la bourgeoise et Glasgow l’industrielle était une constante en Écosse. La blague la plus connue racontait qu’on s’amusait plus à un enterrement à Glasgow qu’à un mariage à Edimbourg. N’ayant jamais assisté ni à l’un ni à l’autre, Quentin ne pouvait pas vraiment comparer.

Tout cela n’affectait cependant en rien la bonne ambiance qui régnait à Pictural.

Quentin mit de côté le cahier des charges qu’il venait de consulter, prit place devant un ordinateur, et entra un mot de passe sur son écran vingt et un pouces. Des millions de pixels changèrent de position et de couleur pour former un visage qu’il connaissait bien. Ce visage lui souhaita une bonne journée, en français et avec une voix légèrement métallique. C’était l’un des rares moments où Ágnes lui parlait en français.

C’était parti pour une nouvelle journée de labeur. Au même moment, Men at Work entonnait “who can it be now ?

Vers 13 heures Pablo leva le nez de son écran, ôta ses lunettes et se frotta les yeux.

― Déjeuner ? lança-t-il.

― J’ai terminé, répondit Jenny. Alors Indien ou Chinois ? Moi, je vote Chinois.

David, et Pablo votèrent pour l’Indien. Jenny fixa langoureusement John et Quentin de ses yeux en amande, passa lentement une de ses mains dans ses longs cheveux noisette, et laissa glisser l’autre le long de sa jambe, remontant finalement sa robe juste ce qu’il fallait. Elle fit pivoter sa chaise de droite à gauche.

― C’est de la corruption ! grogna David.

Peut-être, mais ce fut efficace. Quentin et John votèrent pour le Chinois.

Jimmy Chung était un buffet ouvert au-dessus de la gare Waverley, à dix minutes de marche. On pouvait manger à sa guise pour une dizaine de livres sterling (quinze euros.) Idéal pour déjeuner rapidement et à bas prix. Idéal aussi pour prendre du poids rapidement et à bas prix !

Le principe des buffets chinois c’était le mélange. Sucré, salé, gras, très gras, connu, inconnu. David fut le premier à remplir son assiette, suivi de près par Pablo.

― Tu as commencé un régime ou c’est Ágnes qui commence à te faire des reproches ? demanda Jenny en regardant l’assiette de Quentin. C’est un buffet, et on est sensé en reprendre.

Quentin passa une main sur son estomac qui commençait à pousser sous la chemise. Mais ce n’était pas vraiment ce qui l’empêchait de manger aujourd’hui. Pas encore en tous cas.

― Manque d’exercice ! suggéra John. Si tu veux m’accompagner ce week-end pour un footing, n’hésite pas. Juste une quinzaine de kilomètres, tranquille. Ça m’embête de courir seul en ce moment.

― Tu n’y es pas, Mec ! répondit David. C’est l’âge ! Quentin est vieux. Regardez-moi ! Je mange deux fois plus que lui et pas un gramme de graisse en trop.

En effet David avait juste ce qu’il fallait de ventre pour être un vrai supporter des Glasgow Rangers.

John fit signe à un des serveurs chinois qui vadrouillaient entre les tables, attentifs au moindre appel. Il commanda du jus de pomme pour tous.

― Comment va Ágnes ? demanda-t-il.

Quentin hésita une seconde.

― Elle ovule samedi, répondit-il.

Cette phrase déclencha le gémissement habituel des quatre autres.

― Alors ceinture pendant quatre jours ! dit John.

Puis tous ensemble ils ajoutèrent : Et tu laisses la veuve poignet dans ta poche !

Quentin ne put s’empêcher de sourire. « Ceinture pendant quatre jours, et tu laisses la veuve poignet dans ta poche » était la phrase qu’Ágnes avait commencée à prononcer dix-huit mois plus tôt. Une fois par mois, et en Français ! Dieu sait comment elle avait appris ces mots, mais avec son accent hongrois et son français plus qu’approximatif, ils avaient semblés magiques à Quentin la première fois. Aujourd’hui il était moins sûr !

― Je suis certaine que ça va marcher cette fois, dit Jenny. Ça marche toujours à un moment ou un autre. Et puis Ágnes est encore jeune.

À vrai dire Quentin n’avait pas besoin d’être convaincu. Il ne cessait de répéter à sa compagne qu’à trente trois ans une femme peut encore avoir un enfant sans trop de problème, qu’elle avait encore le temps. Qu’ils avaient encore le temps. Ágnes ne voyait pas les choses de cette façon, lui rappelant qu’une femme sur dix devient pratiquement stérile à trente ans, et que les années suivantes n’arrangent rien à l’affaire.

― Profites-en autant que tu peux ! ajouta Pablo. Parce qu’une fois que le petit monstre est là, il faut bien que quelqu’un s’en occupe. Les couches, les médecins, les nuits blanches !

― Tu ne vas quand même pas me faire croire que tu te réveillais la nuit pour le biberon ? dit John. Tu es marié, non ?

― Bien sûr que je me réveillais la nuit ! répondit Pablo d’un air faussement indigné. Pour réveiller Barbara et lui rappeler qu’elle devait préparer les biberons et changer le petit Peter, et puis la petite Maria un peu plus tard. Bon je vais me chercher un dessert.

― Vous n’êtes tous que des porcs ! grogna Jenny. C’est dans ces moments là que je suis bien contente d’être lesbienne.

Quelques clients autour tournèrent la tête sans que Jenny y prête la moindre attention.

― Et ces deux idiots qui votent pour le Chinois simplement parce que tu leur montres tes genoux ! dit David en regardant John et Quentin. Ils devraient savoir qu’ils peuvent toujours courir. Mais toi Jenny, comment tu vas faire avec ta copine pour avoir un gosse ?

Jenny termina une cuisse de poulet et lécha son pouce et son index un peu plus lentement que nécessaire.

― Eh bien, si ça te dit…

David se redressa, et pendant une demi-seconde il crut que Jenny était sérieuse. David était toujours entre deux flirts.

― Ah ! Ah ! Très drôle, dit-il. Je peux toujours essayer avec Nathalie pour voir ce qu’elle en pense. Elle me fait l’effet d’une femme qui a bon goût, elle !

― Bien sûr qu’elle a bon goût ! répondit Jenny. Elle vit avec moi, non ? Et surtout elle supporte les Glasgow Celtics !

David croisa les index de ses deux mains devant lui et poussa un sifflement sourd pour repousser le diable. Il aurait pu pardonner n’importe quoi à Nathalie (ou à n’importe quelle autre fille d’ailleurs), n’importe quoi mais pas ça ! D’un autre côté, en cas de force majeure…

― Bon, je vais chercher mon dessert aussi, ajouta Jenny. Et vous pouvez préparer la monnaie.

Une fois le repas terminé Jenny paya sur sa carte Visa et empocha l’argent des autres. Ils rejoignirent Pictural. L’air d’Edimbourg était maintenant chargé de l’odeur âcre de la bière en cours de fermentation qui arrivait de la brasserie installée à quelques kilomètres en dehors de la ville. L’Écosse était le pays du whisky, mais également celui de la bière.

― le nez. Et dire que certains pensent que le camembert sent mauvais !

― Tu ne connais rien, frenchy, décréta David. C’que tu sens, c’est l’odeur du bon Dieu, l’odeur de la vie, l’odeur de l’Écosse !

Il respira plusieurs fois à pleins poumons, puis reprit son léger dandinement, se retournant sur une femme toutes jambes dehors.

― C’est surtout l’odeur des levures et de la fermentation du sucre ! rectifia John. Mais David a raison, tu n’y connais rien Quentin. Un gars qui déteste la bière à ce point devrait être conduit sur le bûcher !

Oui, l’ambiance à Pictural était vraiment bonne.

Un jour j'ai eu presque cinq ans. Chapitre 1

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