Martin Contremage. Chapitre 7

Published on by Robert Dorazi

Toupourlamagy était particulièrement fier de son musée. Même celui de Tuttipermaggio ne pouvait pas rivaliser. Le musée abritait plusieurs des plus anciens Dikaras arrachés au néant. Certains de ces Dikaras antiques avaient été légués par des sorciers reconnaissants. D’autres, pour des raisons plus ou moins obscures, n’avaient jamais quitté le village après avoir été arrachés au néant.

Vu de l’extérieur, Le musée avait la forme d’une étoile de mer à trois branches. À l’intérieur, il était divisé en sept parties correspondant aux sept spécialités de Toupourlamagy.

C’est Grazziella Grize, la conservatrice du musée, qui accueillit la troupe. D’habitude, elle laissait cette tâche à son assistant, Alfred Second, mais puisqu’il s’agissait aujourd’hui des élèves de l’Arbitre, elle avait tenu à être leur guide.

Grazziella Grize était une femme toute en longueur. Ses jambes et ses bras paraissaient interminables. Ses longues mains étaient toujours gantées de blanc.

Pourtant ses gestes étaient souples et précis. Elle se déplaçait avec grâce et, à la façon qu’elle avait de décrire certains Dikaras tout en évitant de toucher ceux qu’elle ne regardait pas, on sentait bien que Grazziella Grize connaissait chaque centimètre carré du musée. Elle pouvait sans aucun doute s’y promener les yeux bandés sans aucune difficulté. C’est aussi pour cela qu’elle portait un pantalon et un tailleur plutôt que des robes flottantes. Elle était tout l’opposé de Pénélope.

Elle conduisit donc Farewell et ses élèves jusqu’à la première salle, celle qui était consacrée aux baguettes magiques.

La visite du musée commençait toujours par ce Dikara. La baguette magique était le Dikara préféré des sorciers selon un sondage publié dans tous les journaux.

La plupart des experts sorciologues affirmaient en chœur que la baguette magique était le premier Dikara à avoir été arraché au néant. Et gare à ceux qui soutenaient que la baguette magique était comme la roue et que personne ne l’avait inventée. Certains de ces trublions avaient bien failli être brûlés vifs pour avoir osé dire ça.

Tout le monde s’accordait pourtant pour admirer les progrès énormes qui avaient été accomplis au cours des siècles.

Il y avait d’abord eu la baguette tressée, un Dikara léger et facilement pliable mais qui avait tendance à vous exploser au visage. Et surtout ces baguettes magiques tressées ne supportaient que des sortilèges vraiment faibles. Elles étaient à peine bonne pour les sorciers débutants. Mais c’était un premier pas.

Il y avait eu, au contraire, cette gigantesque baguette que les archéologues magipurliens avaient d’abord pris pour un menhir nain. Elle avait été sculptée dans le roc et pesait si lourd que seul le sorcier géant Hexamètrios avait pu la manier.

Martin ne s’intéressait que très peu aux baguettes magiques et il profita d’une explication de Grazziella Grize sur l’une d’entre elles pour fausser compagnie au groupe. Il monta au premier étage et trouva la salle consacrée aux Volants. Il fit signe à Pilon de le suivre.

― Viens plutôt voir ça. Regarde sur quoi les sorciers volaient dans l’antiquité, dit-il en désignant trois des Volants exposés.

― Ce n’est pas pour dire, mais ils étaient plutôt courageux de grimper sur des engins pareils, fit Pilon admiratif. Ce n’est sûrement pas très stable.

― Tu penses bien que les sorciers ont l’habitude ! Ils doivent sûrement s’entraîner pendant des années.

― Tu crois qu’ils apprennent ça à l’école ? demanda Pilon.

― Je ne sais pas, il faudra que je demande. Je pourrais peut-être m’inscrire ! Regarde celui-ci, pointa Martin. Il a une drôle de forme. Quelque chose est écrit sur l’étiquette.

BiVolant ; Vous remarquerez la forme du manche qui se termine en ‘V.’Cette forme fourchue permet de maintenir l’engin avec les deux mains sur la même ligne et assure ainsi un meilleur équilibre et une meilleure maniabilité.

― Je n’ai pas tout compris mais ce balai n’est sûrement pas fait pour les débutants ! assura Pilon. Et regarde celui là. On dirait un tire-bouchon !

― Houa ! C’est un Vrillon maestro, dit Martin dès qu’il aperçut l’objet. David m’en a parlé. C’est le meilleur pour les loopings et la vitesse. C’est pour ça que le manche a cette forme de tire-bouchon.

― Il a obtenu le Volant de cristal au concours d’acrobaties à Tatamajikado, l’année de la Haie 560, Pilon lut-il sur le socle. Eh bien, c’est vieux !

Martin et Pilon allèrent de surprise en surprise en passant d’un Volant à l’autre. Il y eut par exemple ce Volant avec ses deux fixations sur le manche qui permettaient de se tenir debout. Il avait été mis au point pour un sorcier californien qui l’avait abandonné très vite pour une planche à repasser. Il avait, paraît-il, inventé le surf.

Martin resta septique devant un Volant-puzzle. Les parents sorciers en offraient à leurs enfants pour la fête des Potions. Mais cette coutume s’était perdue en même temps que les pièces du puzzle. Le seul fragment existant avait tellement de valeur qu’il était posé sur un coussin bien à l’abri sous une cloche de verre. Mais Orville Wrong lui-même prétendait que ce n’était qu’un morceau de l’os de la cheville d’un tyrannosaure unijambiste.

― Alors, tu cherches quelque chose pour nettoyer le plancher ? demanda Seth qui avait quitté le groupe lui aussi.

― C’est vrai qu’on trouve beaucoup de saleté par terre en ce moment, lui répondit aussitôt Martin en le fixant.

― Et ça, qu’est ce que c’est ? demanda Pilon en approchant sa main d’un Volant dont le manche était comme gravé d’un numéro.

― C’est sûrement le kilométrage, répondit Martin. Ça fait combien de kilomètres un ‘deux’ avec neuf ‘zéros’ derrière ? Ce Volant a dû voyager jusqu’à la lune au moins !

Á peine avait-il parlé qu’une série de petits bruits secs résonnèrent au-dessus de leurs têtes. Les trois garçons se figèrent. Tout autour d’eux, juste en dessous du plafond, quelque chose bougea puis sembla exploser en une marée noire.

― Qu’est-ce que tu as fait ? demanda Martin.

― Mais rien. Je n’ai rien fait. Je n’ai rien touché, assura Pilon, prit de panique lui aussi.

Le cri suraigu de Marie Leroycassé retentit de l’étage inférieur comme une sirène infernale. Ce cri fut suivi par d’autres cris, et aussi par un rire.

― Idiots ! Ce sont des chauves-souris, s’écria Seth en baissant la tête. Espèces de maladroits, vous les avez réveillées. À cause de vous, je vais être puni moi aussi.

― Personne ne t’a forcé à nous suivre, lui fit remarquer Martin qui venait de comprendre pourquoi David lui avait conseillé de baisser la tête.

Ces chauves-souris avaient surgi de nulle part et s’élançaient maintenant dans toute la salle. Il y en avait des centaines.

Les trois élèves revinrent vers le groupe le plus rapidement possible en essayant d’échapper aux bolides volants qui tournoyaient tout autour d’eux.

Lorsqu’ils rejoignirent Farewell et les autres, une surprise les attendait. Quelques chauves-souris volaient encore mais au milieu des élèves qui se remettaient de leur frayeur, se dressait une sorte de cage noire. Elle ressemblait à une cloche dont seul un bras dépassait. La main gantée qui appartenait à ce bras tenait encore une des baguettes magiques qui aurait dû se trouver sur le promontoire.

Quelques-uns des élèves avaient paniqué au moins autant que Martin, Pilon et Seth. Grant Derifat sortit de dessous la table et prétendit qu’il avait seulement voulu récupérer sa montre. Mais Grant ne portait jamais de montre. Quant à Marbella Hiphop, elle demanda discrètement où se trouvaient les toilettes.

― Alors là, on est bon pour la prison, Martin chuchota en apercevant la cage qui, de toute évidence, contenait les restes de la pauvre Grazziella Grize.

― La prison au moins ! ajouta Pilon désespéré. Les chauves-souris l’ont dévorée. Il ne reste qu’un bras. Pourtant, je ne l’ai vraiment pas touché ce balai, parole de magipurlien !

― Vous voilà enfin, vous trois, dit Farewell qui avait gardé un calme Olympien. C’était même son rire qui avait retentit quelques secondes plus tôt.

Martin était sur le point de donner une mauvaise excuse, mais monsieur Farewell poursuivit sans lui en laisser le temps.

― Vous avez raté une jolie démonstration du système de sécurité du musée, leur expliqua-t-il.

― Alors tant pis pour eux. Il n’est pas question de recommencer aujourd’hui, dit Grazziella Grize depuis l’intérieur de la cage.

Puis la conservatrice chuchota un ordre que personne ne comprit. La cage se mit à bouger, à se tordre. Une à une, les chauves-souris s’envolèrent vers le plafond. La cage fondit à vue d’œil et enfin le groupe pu apercevoir madame Grize, saine et sauve. Elle avait toujours le même visage impassible. Pas un seul de ses cheveux n’avait bougé.

Les chauves-souris avaient disparu et pourtant il n’y avait pas d’ouverture dans les murs. Mais ces chauves-souris appartenaient à l’espèce Dentellus napperoni à cause de la forme de leurs ailes complètement perforées. À peine posées sur un mur, les chauves-souris Dentellus prenaient sa couleur et devenaient quasiment invisibles.

En tous cas, Martin, Pilon et Seth furent soulagés. Ils n’iraient pas en prison aujourd’hui.

― Mais pourquoi utilisez-vous des chauves-souris ? demanda Martin.

― Parce que les chauves-chouris peuvent voir dans la nuit. Elles peuvent même voir che qui est invichible grâce à leur chonar, lui expliqua Myrthille.

― Leur quoi ? demanda Seth.

― Leur sonar, lui répondit Martin. Tu es sourd ou quoi ?

En guise de remerciement, Myrthille fit à Martin son plus jolie sourire. Dans ses moments là, elle oubliait facilement son appareil dentaire.

― Hum, tout à fait, reprit Grazziella Grize, c’est grâce à leur sonar. Autrement dit, les chauves-souris chantent… une empreinte de doigt sur le côté droit du lot 2134… quand les paroles de leur chanson rebondissent sur un objet et reviennent à leurs oreilles, les chauves-souris savent exactement où se trouve cet objet. Elles sont parfaites pour ce travail de surveillance. Hum, et vous avez vu la façon qu’elles ont d’emprisonner un intrus qui voudrait saisir ou voler une des pièces du musée.

Ça, pour voir vu, ils avaient tous vu ! Et c’est vrai que personne de censé ne voudrait se retrouver prisonnier dans une cage pareille.

― Je n’ai pas reconnu la chanson que ces bestioles chantaient, avoua Pilon.

― Ballot ! C’est une chanson de chauves-souris. Comment est-ce qu’on pourrait la connaître ? dit Seth.

Excédé, Pilon fit un pas dans la direction de Seth qui recula rapidement. Il savait qu’il n’était pas de taille.

― Il suffirait de leur donner quelque chose à manger pour faire diversion. Hiver Minimus l’a fait pour échapper aux Trois Trolls Mortel, dit Martin.

― Jeune homme ! protesta la conservatrice outrée, je vous pris de croire que mes chauves-souris sont absolument incorruptibles. Le monde d’Hiver Minimus a ses coutumes qui ne sont pas les nôtres… le lot 3245 a légèrement glissé sur sa gauche… Il n’est pas né celui qui les piègera aussi facilement.

― Mais qui voudrait voler quoi que ce soit dans un musée ? C’est plein de vieilles choses, fit remarquer Lucas. Et puis personne ne peut se rendre invisible à Toupourlamagy.

― Les sorciers peuvent le faire, répondit Martin.

― Mais pourquoi est-ce qu’ils viendraient voler ? Ils peuvent acheter tout ce qu’ils veulent.

― Pas les sorcinistres, répondit Martin sans savoir si c’était vrai.

Mais il était certain de l’effet que cette réponse produirait. Et il avait raison. Tous les autres élèves se figèrent et un murmure d’effroi parcouru la pièce.

― Hum, c’est exact jeune homme, répondit Grazziella Grize... changer de place les lots 2678 et 2679… les chauves-souris sont surtout là pour eux. Même si je doute qu’ils osent venir ici. Toupourlamagy ne leur procure aucun Dikara. Ce sont des sorciers hors-la-loi et ils n’ont pas l’autorisation du BBBBRRRRRR. Mais juste au cas où ils auraient l’idée saugrenue de venir ici sans y être invités, je prends mes précautions.

― S’ils ne viennent pas à Toupourlamagy pour leurs Dikaras, alors où vont-ils ? insista Martin.

Farewell ne laissa pas à Grazziella Grize le temps de répondre.

― Ils vont ailleurs, dit-il. Allons, il reste à visiter la salle des grimoires. Je suis désolé mais nous n’aurons pas le temps de voir tous les autres Dikaras aujourd’hui.

― C’est bien dommage, déplora Grazziella Grize. Les grimoires sont au deuxième étage.

Pilon fut bien déçu lui aussi. Il aurait aimé avoir plus d’informations sur les chaudrons magiques et surtout sur les épées fabuleuses qu’il avait aperçues. Tant pis, il faudrait qu’il revienne plus tard.

La salle des grimoires était la plus importante du musée par sa taille. Elle occupait à elle seule tout le deuxième étage. On y accédait par deux escaliers en colimaçon qui spiralaient en sens inverse.

― Hum, Par-là s’il vous plait, invita Grazziella.

Les élèves grimpèrent les marches. La réponse embarrassée de Farewell à propos de l’endroit où les sorcinistres se procuraient leurs Dikaras avait surpris Martin. Il repensa qu'il avait aujourd’hui une chance d’en apprendre plus sur la Haie et ce qui se passait derrière. C’était là qu’il trouverait sûrement des réponses à bien des questions qu’il se posait.

― Mince ! Il neige encore, s’exclama-t-il en regardant au travers d’un des hublots.

Cha fait longtemps dézà, lui précisa Myrthille en se retournant.

Les traces de pas dans la neige ! Elles vont disparaître si je tarde trop, pensa Martin. Il laissa échapper un soupir puis un petit cri de surprise. Myrthille se retourna de nouveau.

― Ce n’est rien. J’ai juste glissé, dit Martin.

Puis il saisit son manteau et jeta un regard à l’intérieur de sa poche. Quelque chose de sombre avait bougé.

― Qu’est ce que tu fais cachée là ? demanda-t-il en découvrant une chauve-souris blottie à l’intérieur.

C’était bien sûr l’une des chauves-souris qui, un moment plus tôt, avaient envahi tout le musée. Celle-ci avait dû se glisser dans sa poche quand Martin avait plongé pour les éviter. Il essaya de la déloger mais elle s’agrippait fortement.

― Sors de là. Tu as un musée à surveiller !

Finalement le petit mammifère ailé sortit de sa cachette avec, dans la bouche, un morceau de la barre Grignoble que Mortimer avait offert à Martin.

― Et dire que Madame Grize te croit incorruptible ! s’amusa Martin. S’il suffit d’une pâte de fruit immangeable pour t’acheter, le musée a du souci à se faire.

La chauve-souris, une fois rassasiée, s’envola pour aller rejoindre ses sœurs. Martin la suivit du regard jusqu’à ce qu’elle se pose sur le mur et prenne instantanément sa couleur. C’était surprenant et Martin en frissonna avant d’aller rejoindre ses camarades.

Ceux-ci étaient éparpillés autour des grimoires. Quelques-uns de ces manuscrits étaient grands ouverts mais beaucoup d’autres étaient tenus fermés par des chaînes qui se croisaient au centre de la couverture ou qui étaient enroulées comme une toile d’araignée.

― Il n’y a aucun de problème à laisser voir les écrits de ces grimoires, expliqua la conservatrice du musée en pointant les livres ouverts. Hum, Les formules qu’ils contiennent sont sans danger ou alors tellement anciennes qu’aucun sorcier ne les utilise plus… le lot 7276 est trop bas… elles sont dépassées. Pour ce qui est des autres grimoires, ceux que vous pouvez voir protégés par des cadenas magipurliens, ce sont des grimoires bloqués. Et il est préférable de ne pas révéler leur contenu… le lot 7289 devrait être mieux présenté… Bien sûr les cadenas sont inviolables et incassables tout comme les chaînes.

― Ce n’est pas de chance ! dit Lucas. Ça aurait pu être rigolo de savoir ce qui est écrit dans ces grimoires là.

― J’en doute, lui répondit Farewell.

Et pour bien démontrer ce qu’elle venait de dire, Grazziella Grize montra aux élèves un grimoire qu’une personne indélicate avait voulu ouvrir sans connaître la combinaison. Ou plutôt elle montra ce qu’il restait de ce grimoire. C’est à dire une boule de papier froissé. Les chaînes s’étaient rétractées jusqu’à écraser le grimoire qui ne servirait plus à rien désormais !

Un peu plus loin, devant un grimoire à peine grand comme la paume de la main, la conservatrice du musée annonça avec fierté que c’était dans ce grimoire qu’on trouvait, inscrit pour la première fois, la célèbre formule « Abracadabra », ce que l’on pouvait constater de visu en lisant la page à laquelle le livre était ouvert.

― C’est mon humble contribution à ce musée, s’empressa-t-elle de préciser. Hum, hum… J’ai mené personnellement l’expédition qui a découvert ce grimoire. C’était un long et périlleux voyage. Très long, très périlleux. Un voyage qui aurait pu mal tourner. Oui, ce voyage aurait pu mal se terminer. Il était très long et aussi…

― Où ? demanda enfin Martin.

― En Égypte, répondit aussitôt Grazziella Grize avec un sourire qui allait d’une oreille à l’autre. Je l’ai retrouvé en Egypte.

― Dans une pyramide ? demanda Pilon.

― À l’intérieur du crâne d’une momie ? demanda Seth.

Chous le Chphynx ?

― Dans une bibliothèque, répondit Grazziella. Vous ne le croirez pas, mais, hum, ils utilisaient ce grimoire pour caler une étagère bancale.

Les élèves éclatèrent de rire, même si Grazziella ne voyait là rien de drôle. Au contraire. Puis d’autres grimoires attirèrent leur attention. Martin essaya de retenir quelques formules anciennes inscrites sur des livres ouverts, même si ces formules ne pouvaient pas lui servir.

Alors que la visite touchait à sa fin, Farewell et la conservatrice se concertèrent pendant un instant. Puis Farewell se tourna vers ses élèves avec une certaine gêne.

― Avant de vous libérer, madame Grize souhaite vous faire admirer un dernier ouvrage du musée, dit-il.

― Son trésor le plus précieux, ajouta Grazziella. C’est l’un des grimoires les plus anciens connus à ce jour. Et Toupourlamagy peut être fier d’avoir donné naissance à celui qui l’a arraché au néant.

Elle entraîna les élèves vers une table sur laquelle reposaient deux cloches, l’une verte et l’autre blanche. Elle leur expliqua que le grimoire était protégé de la lumière par ces cloches et se tourna vers eux tandis qu’elle souleva la cloche blanche avec précaution. Elle sembla retenir sa respiration. Le groupe resta silencieux. Grazziella Grize faisait toujours face à la promotion Alchimie.

― Le voilà ! L’Albatros, déclara-t-elle. Comme l’oiseau du même nom.

Il y eut un moment de stupeur.

― Oh, un livre invisible ! s’exclama Pilon.

― Hum, quoi ?

Grazziella Grize se retourna vers le portoir. Elle tenait toujours la cloche toujours à la main et son visage déjà bien pâle devint presque transparent. Elle chancela, prête à tomber dans les pommes, mais se reprit aussitôt.

― Oh ! Je suis sotte. Je vous demande pardon, dit-elle. Par précaution, hum, je change le livre de cloche toutes les semaines. Hum, et cette semaine, il est sous la cloche verte.

Elle négligea de dire que ce changement de cloche lui permettait d’admirer le grimoire plus souvent. Elle souleva alors la cloche verte et cette fois le grimoire fut au rendez-vous.

― Il y a du progrès, dit Martin. Au moins on voit le livre maintenant. Mais il n’y a rien d’écrit dessus !

― Alors l’Albatros, le plus fameux grimoire, n’est qu’un bouquin rempli de pages blanches ? dit Seth.

― Ce n’est pas un grimoire vide ! insista madame Grize. C’est le plus important grimoire du monde… le lot 7321 doit être envoyé à John Von de Bert de Tuttipermaggio… Comme tous les grimoires, l’Albatros est unique. Mais il est encore plus unique que tous les autres justement parce qu’il n’a jamais reçu le Formulon qui lui était destiné. C’est la plus grande énigme de la science magipurlienne. Personne ne sait ce qui devait être inscrit sur ce grimoire, ni quel sorcier l’avait commandé.

― On ne sait rien, alors ! fit Pilon.

Le grimoire était posé, ouvert à peu près à la moitié de ses pages. Mais même dans cette position, chacun pouvait voir qu’il était différent des autres grimoires qui l’entouraient. La couverture n’était pas lisse et ornée de symboles géométriques comme celle du mini grimoire égyptien qui servait à caler les étagères bancales. Elle n’était pas non plus striée de lignes ondulées comme celle du grimoire des Horizons.

Aucun titre n’était même inscrit sur la couverture ocre de l'Albatros. Mais elle était couverte de petites marques plus ou moins rondes, en creux ou en relief.

Madame Grize expliqua alors comme elle le faisait depuis des années, que le grimoire avait été relié à un portoir comme les feuilles d’arbre sont reliées à ses branches. Lorsque le grimoire s’était détaché ces creux, ces bosses et ces épines étaient restés. Olvis Tils avait inventé cette façon d’arracher au néant les grimoires. Une méthode longue et délicate qu’il était le seul à avoir utilisée. Il ne l’avait d’ailleurs utilisée qu’une seule fois et c’était pour l’Albatros.

― Le portoir qui tenait l’Albatros n’est plus en notre possession, ajouta madame Grize avant que quelqu’un ne demande. Je suis convaincue depuis longtemps que l’Albatros recèle la réponse au plus ancien mystère de Toupourlamagy.

De toute évidence Grazziella Grize était certaine de dire vrai. Et lorsqu’elle parlait de ce grimoire, son visage pâle s’animait comme par enchantement. Un silence avait accueilli ses dernières paroles. Farewell eut un léger soupir que Grazziella remarqua tout de même. Elle était habituée à cette réaction quand elle parlait de l’Albatros. Elle avait pourtant passé des années à chercher la clé du mystère. Elle avait lu tous les plus anciens manuscrits de Toupourlamagy bien sûr, mais aussi ceux des six autres villages. Elle avait même été autorisée par les Cinq Sorciers Sages à consulter l’Histoire Compliquée gardée depuis des siècles et des siècles par les sortilèges les plus puissants. Pourquoi personne ne voulait-il lui faire confiance ?

― De quel mychtère parlez-vous, demanda finalement Myrthille.

― Oui, de quel mystère parlez-vous ? ajoutèrent les autres.

Grazziella Grize hésita puis son regard se fixa longuement sur Martin. Il se trouvait en retrait derrière le groupe, seulement intéressé par la neige qui tombait et qui recouvrait millimètre par millimètre les pas de Mortimer. Il n’avait pas vraiment écouté ce que madame Grize venait de dire.

― Quoi ? C’est lui le plus grand mystère de Toupourlamagy ? C’est Martin ? s’esclaffa Seth.

Plusieurs autres élèves lui emboîtèrent le pas et commencèrent à rire.

― Silence ! coupa Farewell.

Et très rapidement le silence se fit. Grazziella remercia Farewell puis se tourna encore une fois vers les élèves.

― Je voulais parler de la Haie de Toupourlamagy, dit-elle.

Mais son enthousiasme avait disparu. Seth lui avait gâché son plaisir et son visage retrouva son air austère. Grazziella Grize était redevenue la conservatrice du musée. Elle ne jugea pas nécessaire d’ajouter quoi que ce soit. Mais elle avait tout de même suscité l’intérêt de Martin.

― Bien, c’est terminé pour aujourd’hui, dit Farewell. J’espère que vous aurez appris des choses qui vous serviront plus tard. Mais Madame Grize a énormément de travail, alors vous pouvez maintenant rentrer chez vous.

Martin ne se fit pas prier. La neige tombait moins fort maintenant mais il ne fallait pas traîner. La Haie l’attendait. Il s’approcha de Pilon et lui demanda de le suivre jusque là-bas.

― Je commence à avoir faim, lui opposa Pilon.

― Tu mangeras plus tard. On va peut-être apprendre comment traverser la Haie. Ça vaut bien un repas en retard, non ?

― Pas si sûr, répondit Pilon qui accepta tout de même.

Martin Contremage. Chapitre 7

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