Nous partîmes deux cents millions

Published on by Robert Dorazi

Une nouvelle humoristique sur la loterie de la vie... Amusez-vous bien. N'oubliez pas non plus Hiver Minimus et Martin Contremage, deux romans jeunesse parfaits pour offrir à Noël!

Aucun d’entre eux ne savait comment ils s’étaient tous retrouvés là, au même endroit, au même moment. On aurait pu penser qu’ils s’étaient passés le mot. Pourtant pas un seul ne parlait et aucun n’avait accès à Internet. Ils soupçonnaient une intervention divine. Mais aucun ne savait ce qu’était une intervention, et aucun ne croyait en Dieu ou à ses seins. Leur présence resterait donc un mystère.

Qu’à cela ne tienne. Mystère ou pas, ils étaient au moins deux cent millions. Plus qu’à un concert gratuit de Michael Jackson, mais quand même moins qu’à un concert payant des Stones !

Et puis sans que personne ne comprenne pourquoi, il y en a un qui s’est mis à courir. Putain comme il courait ! Avec sa grosse tête et sa longue queue. Comme un têtard. Bien sûr tous les autres têtards l’ont suivi. Sans savoir où ils allaient. On y voyait que dalle dans ce tunnel.

Bande de moutons !

Mais bon, quand il faut, il faut ! Alors lui aussi, le futur gagnant de la loterie, il a couru. Comme un mouton.

Il paraît que la course a commencé à 15h15. C’est la proprio qui l’a dit à son mari, bien plus tard. Quand le crime était prescrit. Lui il était pas d’accord. Il disait que ça avait quand même duré plus que trois minutes. Il était rouge comme une pivoine. Il accusait le voisin, le chat, le piment dans le couscous, la pendule qui déconnait. Mais la proprio a jamais voulu changer d’avis. On la lui faisait pas !

À quelle vitesse ça court un spermatozoïde ? Ouais, spermatozoïde c’est le nom des têtards. Quel nom, mes aïeuls ! Et ils ont tous le même. Comment on fait pour les reconnaître, hein ? Je vous le demande.

Quoiqu’il en soit, ça court vite un spermatozoïde. Et puis c’est pas comme s’ils devaient courir un marathon quand même !

Donc vers 15h30-15h45 (juste pour laisser le temps à tous les retardataires d’arriver) ils rencontrent l’ovule. L’ovule qui attend, bonne pâte. Ensuite il faut que la bonne pâte trie entre les millions et les millions de coureurs. C’est qu’elle est difficile et ne reçoit pas n’importe qui chez elle ! Donc elle trie, elle trie, et disons que ça lui prend… allez savoir ! Mais ça lui prend sûrement pas plus d’une demi-heure. Admettons que vers 16h elle repère le bon gars, celui qui a le Denim et la casquette avec les initiales des Lions de Froidcul (elle a bien le droit d’aimer ça !) et l’invite chez elle. Lui il est d’accord, il a rien de prévu de toutes façons.

Les autres spermatozoïdes ils râlent bien sûr, surtout le blond qui avait sorti son beau costume bien repassé, sa cravate rayée et ses blagues foireuses. Il y a même des coureurs qui voudraient prendre la place d’assaut, à la hache ou à la catapulte. Ils sont nerveux ces gugusses, et puis à la guerre comme à la guerre !

Mais les deux amoureux, eux ils s’en moquent. Le château est imprenable à cause de la barrière. Alors ils s’amusent à leur tirer la langue aux autres, ceux qui s’escriment à pilonner la barrière. La barrière tient bon. Elle a des millions d’années d’expérience ! Finalement les perdants en ont ras le bol de se cogner la tête contre le mur, et ils retournent chez eux, la queue entre les jambes qu’ils ont jamais eues. Il y a sûrement un bon match de hockey à voir, ou un bistrot ouvert. Du coup ils vont se saouler la gueule en regardant le match. C’est dur pour eux, mais c’est la vie ! Et le blond avec son costume, lui il les accompagne même pas. Il aime pas le hockey ce con !

Voilà ! Maintenant les deux amoureux sont seuls au monde. Pas un paparazzi (même pas un paparazzo) à l’horizon. Les photos seront pas étalées sur la Une d’un tabloïd merdique. Même pas sur internet. Pas de chance. Ces photos auraient fait un malheur.

L’ovule et son copain à la casquette se regardent dans les yeux, et puis il faut bien y aller. Alors le spermatozoïde il enlève ses fringues. Il ôte même sa casquette qu’il aimait bien. Il est pas gros avec ses vingt trois chromosomes. Des fois il en a plus que vingt-trois, des fois il en a vingt-trois et demi, et des fois même trente deux ou soixante douze. Mais aujourd’hui il en a que vingt trois. Au départ il en avait quarante six comme tout le monde, mais on lui en a déjà chipé vingt trois pour faire de la place. Et puis quarante six bâtonnets igloo à traîner, ça vous ralentit un train ! Alors il lui en reste que vingt trois. Il sait compter celui la ! Puis il dit à l’ovule « Tenez ! Je vous offre ces vingt trois fragiles témoignages de mon amour sincère. J’ose espérer que vous en ferez bon usage, ma mie » Il parle comme ça le spermatozoïde parce qu’il croit que l’ovule est snob et qu’elle aime pas les fautes de français. Puis il disparaît parce qu’il était tellement maigre au départ que si on lui enlève ses vingt trois bâtonnets igloo restants, ben justement il lui reste rien quoi. Il reste juste l’ovule avec ses vingt trois bâtonnets à elle (elle en a déjà mis vingt trois de côtés, même si elle a pas couru) et les vingt-trois que son copain vient de lui donner. L’ovule sait que vingt trois plus vingt trois, ça fait quarante six, et que c’est justement son nombre porte-bonheur. C’était aussi le nombre porte-bonheur de sa mère. C’est de famille. Ils ont gagné pas mal de fois à la loterie avec ce numéro. Des fois aussi ils ont perdu mais aujourd’hui l’ovule elle va gagner. D’accord, elle est triste parce que le type qui devait venir boire le thé avec elle vient juste de disparaître. Mais d’un autre côté il restait plus de thé alors c’est aussi bien. L’ovule, elle aime pas décevoir.

Au bout d’un moment, au-dessus, il y a une voix qui commence à parler. Ça y est ! Les paparazzi l’ont retrouvée. Elle qui pensait être tranquille ! Ah non. C’est pas un type avec un appareil photo. Celui-là il a un haut-parleur. Et il a pas l’air d’être là pour le plaisir.

― Quelle heure il est là ? qu’il demande. Seulement ? Purée le temps passe pas. Bon il est 16h15 et tout le monde est là. On commence, crie le haut-parleur. Allez ! On s’étire.

C’est à moi qu’il parle ? se demande l’ovule.

― Oui c’est à vous que je parle ! Vous voyez quelqu’un d’autre ici ? On s’étire mieux que ça madame (il a l’œil de Moscou le haut-parleur). Oui je sais ça fait un peu mal, on a pas l’habitude de s’étirer mais on a pas que ça à faire, alors exécution !

Alors l’œuf (c’est officiel maintenant, l’ovule a changé de nom de famille sur son passeport) s’étire tellement qu’il se coupe en deux. Il a un frère jumeau maintenant !

― C’est terminé ? qu’ils demandent, les deux jumeaux.

― Sûrement pas ! répond le haut-parleur. Il faut continuer à vous étirer et à vous multiplier. Etirez et multiplier. Comment ça, quelqu’un l’a déjà dit avant moi ? Ah bon, ben ça m’étonnerait parce que moi j’ai déposé le brevet ! En tous cas maintenant que vous êtes quatre, autant continuer. Huit ! C’est pas mal. Mais vous pouvez faire mieux. Oui, le double de huit c’est seize ! Pas doués pour les maths à ce que je vois.

Pov naze ! pensent les huit en même temps.

La voix du haut-parleur continue à répéter la même chose : étirez et multipliez !

Bon, maintenant c’est plus sérieux. On rigole plus. La boule, (désormais, dans le milieu, c’est comme ça qu’on les appelle les seize, les trente deux, les soixante-quatre et plus, parce qu’ils ressemblent à une boule, qu’ils savent pas compter plus que cent, et qu’ils sont serrés), veut grossir. Elle commanderait bien une pizza de temps en temps, ou bien un œuf au plat, mais elle a pas le téléphone. Et puis de toutes façons il fait tellement noir dans cet appart, qu’elle pourrait même pas le trouver ce téléphone ! La proprio a dû oublier de payer les factures d’électricité.

Pourtant il doit bien être quelque part le téléphone, parce la boule peut sentir le cordon. Bon d’accord, c’est pas un téléphone sans fil, on n’est pas chez les riches. Mais on fait avec. Et puis ça parait bête à dire, mais comme la boule a pas de bras pour le moment, elle se demande bien comment elle pourrait composer le numéro du restaurant. Alors elle mange de la soupe. Encore de la soupe. Toujours de la soupe. Parce qu’en plus de pas avoir de bras, elle a pas de dents non plus ! Bon sang la tête qu’elle doit avoir ! Heureusement qu’il fait nuit et qu’il y a pas de miroir non plus parce que la boule verrait que pour l’instant, une tête, elle en a pas !

Mais la soupe, il parait que ça fait grandir. Et puis ça doit être gratuit parce que la boule reçoit jamais de facture. C’est louche quand même cette histoire.

Elle en profite quand même. Chaque jour que Dieu fait. Même si toute cette soupe ça donne envie de pisser. Mince ! Il y a pas de toilettes non plus dans l’appart. Décidément, pour le confort, elle repassera, la boule.

Alors tant pis. Elle fait comme tout le monde, elle fait pipi dans l’eau. Ah oui, parce que si on a coupé l’électricité, en revanche, de l’eau, il y en a partout ! En haut, en bas, à droite, à gauche. Même au milieu. Il y a dû avoir une fuite quelque part parce que la boule baigne dans l’eau. On peut pas mieux dire.

Eh ! La proprio, tu pourrais appeler le plombier de temps en temps quand même. Il doit y avoir une fuite chez le voisin du dessus ! Eh ! Tu m’entends ?

Tiens ! Prends ça ! Un bon coup de pied. Et un autre ! Celui-là c’est pour la musique qui joue à fond quand j’essaye de dormir.

Et ça les fait rigoler ! Parce que la proprio elle vit pas seule. Ils sont deux. Même trois. Mais le troisième sait pas parler. Il sait juste aboyer.

C’est là que la boule vient de se rendre compte qu’elle avait enfin des pieds. Alors ça c’est une surprise ! Mais c’est génial ça ! Elle en a même quatre. Bordel, c’est bien fait. Elle va pouvoir donner des coups de pieds dans tous les sens. Du coup elle se tâte pour voir si par hasard… Elle trouve une grosse boule en haut. Aie ! Elle s’est mise le doigt dans l’œil. Deux autres petites boules en bas, un petit truc... Bon, ça c’est privé, et pis elle a entendu la proprio parler à des copines et dire que la taille ça comptait pas. Ça les a fait rigoler, les copines.

Et puis il y a toujours le cordon du téléphone. La boule… enfin maintenant elle peut plus s’appeler la boule. C’est plutôt le haricot. Donc le haricot tire un peu sur le cordon. Il est toujours bien accroché, mais toujours pas moyen d’appeler pour une pizza.

Le haricot a pas le choix. Pour l’instant il est coincé dans son studio à une pièce chambre-cuisine-salle-de-bain. Heureusement il a grandit aussi le studio. Mais quand même, on est plutôt à l’étroit. Enfin c’est gratuit, alors le haricot peut pas se plaindre.

Si au moins il pouvait inviter un copain de temps en temps pour passer le temps. Parce que ça commence à être long. Il pourrait jouer aux cartes, construire une tour Eiffel en allumettes, ou faire une bataille navale. C’est toujours inondé.

Mais le bail est pour un seul haricot. C’était écrit en petits caractères, en bas, tout en bas. Alors le haricot n’y a vu que du feu. D’ailleurs il sait pas lire. C’est toujours la même chose. Les petits prolos qui savent pas lire se font avoir par les bourgeois qui savent. Le haricot ne dit rien, mais il en pense pas moins.

Attendez que j’en cause à mon avocat !

Il y a bien un mec qui a toqué à la porte de temps en temps. C’était surtout au début. Mais il est jamais rentré. Et ça faisait râler la proprio. Depuis c’est le calme plat. Alors le haricot compte les jours. Il coche le calendrier. Parce que maintenant qu’il a des pieds, il s’en sert aussi pour cocher le calendrier. Il se sert surtout des pieds du haut, parce que les pieds du bas ils servent surtout à cogner aux murs. Et ça fait toujours marrer la proprio. À croire qu’elle aime ça, prendre des coups de pieds. Quand même, ça fout les jetons. Elle est bizarre la proprio, un peu maso. Si c’était pas gratuit le haricot irait bien voir ailleurs si l’herbe est plus verte. Même s’il sait pas ce que c’est que de l’herbe, ni pourquoi elle serait verte. C’est juste pour parler.

D’ailleurs avec le temps qui passe, le haricot commence à avoir des soupçons.

D’abord la proprio bouge de moins en moins. Au début le haricot sentait bien qu’elle se baladait un peu partout en l’emmenant avec elle. Dans le parc, au rayon chocolat des supermarchés, au yoga. Elle l’emmenait même au bureau. Qu’est-ce qu’il a pas entendu le haricot !

Bref il y avait un peu d’animation. Et puis elle a commencé à traîner un peu les pieds. Plus de prof de yoga avec ses drôles de positions à coucher dehors. Ensuite elle a carrément arrêté le bureau aussi ! Elle a du se brouiller avec le patron. De toutes façons c’était un con malpoli. Il lui a même dit qu’elle prenait du ventre. Autant dire qu’il l’a traitée de grosse vache ! C’est pas des choses à dire.

Mais comme elle avait plus de boulot, le haricot s’est dit qu’un jour ou l’autre la proprio viendrait le taxer pour le loyer !

Vers le moi de Juin il y a dû avoir une fête parce que toutes ses copines étaient là. Le haricot les entendait bien. Il y avait des petits fours, des gâteaux et tout et tout. La musique à fond. Et pas que du Mozart. Une fête de oufs ! Il en a eu mal au crâne pendant deux jours et trois heures. La proprio avait pas dû boire que de l’eau.

C’est là que la bombe est tombée.

― C’est pour la semaine prochaine ! qu’elle leur a dit la proprio.

Et toutes les copines l’ont félicitée. Et allez, un autre verre de "pas d’eau" !

Ah les traîtresses ! Elle s’y sont mises à dix.

Le haricot avait bien compris. Il fallait s’y attendre. Ça faisait quand même presque neuf mois qu’il logeait gratis. En plus de la soupe.

Quand même, ça faisait mal au cœur. Il s’y était habitué, le haricot.

Mais si elle pensait qu’il allait se laisser faire sans rien dire ! Il avait le bras long, le haricot. Il en avait même plusieurs. Ça n’allait pas se passer comme ça.

C’est seulement quand il a senti la fuite que le haricot a commencé à paniquer.

Et oui, à force de faire pipi dans l’appart…

Tu m’entends, la proprio ? Tu l’as pas vu arriver celle là, hein ?

La réponse a pas tardé. La proprio a appelé du renfort, et les murs de l’appart ont commencé à bouger dans tous les sens. C’était comme sur les montagnes russes, ou dans le sac à dos d’Angus Young, mais dans tous les sens. Le haricot a failli vomir. Ça secouait, ça secouait !

Ils arrêtaient pas de pousser. Le haricot s’accrochait de toutes ses forces. Mais pas moyen.

Et puis ça a été l’hallali. Ils l’ont jeté dehors le pauvre. Comme un malpropre alors que ça faisait neuf mois qu’ils prenait son bain. D’ailleurs il a eu un peu l’impression d’être déjà passé par le même tunnel des mois auparavant. On lui a dit que ça s’appelait un sentiment de déjà vu. Mais il fallait pas qu’il s’inquiète. C’était pas une maladie.

Ils ont même coupé le cordon du téléphone ! Pour être certain que le haricot appelle pas de renforts. Les rats !

Bien sûr ils étaient masqués, comme des lâches. Pour pas qu’on les reconnaisse. Pour pas que le haricot les retrouve plus tard et leur fasse leur fête. Il en a pleuré de rage.

Et puis pour bien enfoncer le clou, ils lui ont dit à la proprio : voilà madame, c’est lui. Ils l’ont dénoncé ! Quand même, ça se fait pas.

Puis ils ont même pris une photo. Comme ça se fait au commissariat ! Fiché, qu’il était le haricot. Pour la vie.

Alors c’est toi la proprio ? Alors comme ça on se balade en blouse, à moitié nue ? On montre sa petite brosse à tout le monde ? C’est du joli. Oh tu peux pleurer, va. Maintenant que le mal est fait. T’as voulu me jeter ? Et bien juste pour t’embêter je vais pas te lâcher pendant les vingt prochaines années. Ça t’apprendra les bonnes manières.Tu l’avais pas vue venir non plus, celle là !

Nous partîmes deux cents millions

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