Newark Newark!

Published on by Robert Dorazi

Une nouvelle sur ma première visite aux USA entre 2000 et 2002. C'est vraiment du vécu, et tout est vrai!

Mon premier contact avec les USA aurait dû me mettre la puce à l’oreille.

Je venais d’atterrir à l’aéroport international de Newark. J’étais parti d’Edimbourg, l’Athène du Nord, magnifique. Une escale de trois heures à Londres Heathrow. Un second vol de six heures dans un moyen courrier de British Airways. Impossible de dormir. Un repas chaud à oublier d’urgence, puis le tarmac de Newark. Mais ce n’était pas terminé. Oh non ! Ça aurait été trop facile. Il fallait passer la douane. Et c’est fou le nombre de voyageurs qui avaient justement décidé d’atterrir à Newark en même temps que moi !

Plus d’une heure et demi à serpenter en faisant la queue pour faire tamponner mon passeport et expliquer à cet agent que j’étais bien né en Avril et pas en Août. J’étais claqué en foulant finalement le sol du New Jersey.

Le chauffeur de taxi m’avait aussitôt repéré, ma valise au bout du bras et les yeux cernés. Il ne me laissa pas le temps de réfléchir. De toutes façons je n’avais pas envie de réfléchir.

Je lui demandais s’il connaissait l’université de médecine et de dentisterie. Il me répondit que oui, il connaissait l’université de médecine et du reste. J’ignorais alors que dans l’état du New Jersey, le mot « oui » pouvait signifier beaucoup de choses sans liens apparents avec la question.

Il se perdit deux ou trois fois sur le chemin, m’affirmant à chaque fois qu’il trouverait et que je ne devais pas m’en faire. Trop tard, je commençais à m’en faire justement. J’avais du mal à croire qu’une université puisse se cacher dans cet environnement glauque et triste. Parce que tout ce que je voyais au travers de la fenêtre était triste, plat, inintéressant. La veille encore je me promenais dans une ville accueillante, vibrante, vivante. Et maintenant….

Le chauffeur demanda la direction plusieurs fois à des gosses croisés ici ou là sur ces routes abîmées. Il ne reçut pour réponse que des « get lost » ou des doigts d’honneurs. À ma grande surprise il ne s’en formalisa aucunement. L’habitude, sûrement.

Je ne pus toutefois m’empêcher de remarquer que le chauffeur, les jeunes ainsi que la très grande majorité des personnes que j’avais croisées jusqu’ici avaient la peau noire.

Contre toute attente le taxi finit par trouver le bon chemin et se retrouva sur la bonne avenue, South Orange Avenue. Il s’arrêta devant un énorme building, aussi laid que le reste de la ville qu’il m’avait été donné de voir jusqu’ici. Un building de béton, froid, sans grâce, sans aucune prétention esthétique ou architecturale. C’était juste un cube d’une quinzaine d’étages de haut. C’était dans ce cube que j’allais passer presque deux ans.

Avant de sortir du taxi je dus tout de même payer 35 dollars. Le jour même j’apprenais qu’un bus spécial faisait la navette entre l’aéroport et l’université pour 1 dollar !

Imbécile.

Les premiers mois furent difficiles, à commencer par le premier jour. Pas à cause des autres chercheurs du labo ou du patron, tous charmants et très cosmopolites. Jugez-en. Le patron était indien, et parmi les cinq chercheurs il y avait deux indiennes, un pakistanais, un russe, une chinoise, et donc maintenant un français. Aucun américain dans ce labo.

Non, le premier jour se passa en majorité à l’hôpital entre radio pulmonaire, test tuberculinique, questions indiscrètes sur ma vie privée et test du SIDA. Rien que ça !

Le premier jour je ne voulais qu’une seule chose, repartir au plus vite ! Les jours suivants aussi.

Mais ce n’était pas une option très raisonnable. Alors je trouvais finalement un appartement à West Orange (le conté d’Orange abritait Orange, West Orange, East Orange et South Orange. On trouvait tous les points cardinaux, sauf le Nord) à une trentaine de kilomètre de Newark et de l’université.

C’était un appartement bien propre dans un petit immeuble bien propre, dans une ville pas bien propre mais bien chiante. Il n’y avait absolument rien à faire et rien à voir à West Orange. Pendant les premiers temps j’ai lu tout J. Grisham et la moitié de S. King. C’est dire si je m’emmerdais L’appartement coûtait quand même 30% de mon salaire. S’emmerder à ce prix là, ça faisait mal au cœur, et au reste aussi !

L’appartement était vide lorsque j’emménageais, et il resta vide un bon moment. Je n’avais pas de voiture, alors pendant longtemps j’ai mangé sur une boite de carton à même le sol, et dormi sur un matelas.

Petit à petit j’appris l’histoire de Newark et du conté d’Essex (oui, Newark était la ville principale d’un conté qui ne s’appelait pas le conté de Newark, mais le conté d’Essex. Et alors ? On a bien le droit, non ?) J’appris par exemple que les paires de baskets qui pendaient sur les fils électriques ne servaient pas forcément de décorations de Noël mais plutôt de signaux pour les ventes de drogue. J’appris aussi qu’à une époque Newark avait été la capitale du « carjacking » ce jeu qui consistait à voler les voitures alors que son conducteur était encore au volant. Je crois que les gens exagéraient tout de même un peu quand ils me racontaient que certains hésitaient à s’arrêter aux feux rouges de peur de devoir rentrer à pied !

En parlant de voiture, il se passa presque un an avant que je me décide à me motoriser. Jusque là, au supermarché, j’achetais seulement ce que je pouvais porter jusqu’à mon appartement, et je prenais le bus pour aller travailler. L’arrêt le plus proche était quand même à quinze minutes de marche alors qu’il se trouvait sur la même avenue, Lincoln Avenue. Les avenues pouvaient être longues.

Dans le bus, comme au supermarché, comme dans mon immeuble, j’étais le plus souvent le seul blanc. C’était un sentiment assez déconcertant, mais en même temps cela permettait de se mettre dans la peau d’un africain qui habiterait en Suède ou au Danemark.

Le racisme était absent, mais ça n’avait pas toujours été le cas, et c’est cette année là que je compris vraiment ce dont Bob Dylan parlait dans sa chanson « Hurricane ». Ceux qui connaissent Bod Dylan comprendront.

La première fois qu’une jeune femme noire m’avait parlé hors de l’université c’était le lendemain de mon arrivée. Je crois que je m’étais un peu perdu. Elle devait avoir la vingtaine. Elle se tenait sur le porche de sa maison. Je la saluais, et elle me demanda tout d’abord si j’étais un policier. Dans mon long manteau de cuir brun je ressemblais peut-être à un policier américain. Je lui demandais en plaisantant si j’avais vraiment l’air d’en être un. D’une voix toujours hésitante elle demanda si je cherchais de la drogue. Non, je ne cherchais pas de drogue, je me promenais et j’étais un peu perdu. Pour finir, peut-être en confiance, elle me demanda si je cherchais une fille.

Voilà donc à quoi je ressemblais aux yeux d’une jeune fille de Newark. Un flic drogué et amateur de putes.

Bon sang, Edimbourg était loin !

Newark n’avait qu’un bon côté à mes yeux de touriste involontaire. Il suffisait de sortir du labo et de descendre South Orange Avenue sur environs 1 km pour arriver à Penn station, la station de métro qui reliait le New Jersey à Manhattan. Ah, New York ! Enfin, au début au moins.

Un ticket, un voyage (le plus souvent debout) d’une quarantaine de minutes à cause des nombreux stops et du changement de station, et j’étais dans la Grande Pomme. Un petit asticot dans la Grosse Pomme. Le plus souvent le petit asticot descendait au niveau de la 33ème rue.

La première impression en sortant du métro c’était la lumière. Même en plein jour il faisait sombre. Les buildings alentours masquaient tout. On s’y faisait.

Durant mon séjour aux USA je vis donc ce qu’on montrait en général aux informations françaises quand il s’agissait de New York. Je rencontrais le « naked cow boy ». Oui il y a vraiment un cow-boy en slip, chapeau sur la tête et boots aux pieds, qui joue de la guitare dans New York. Ne riez pas, ce mec gagnait dix fois mon salaire pour ça ! À bien y réfléchir, je ne l’ai jamais entendu jouer de sa guitare.

La Statue de la liberté, avec un fakir qui faisait son numéro de contorsion assez dégueulasse pendant que j’embarquais sur le bateau qui amenait les touristes jusqu’à Liberty Island. Magnifique statue. En se retournant on pouvait même voir ce qu’on respirait dans les rues de Manhattan. Quelle horreur !

Time Square, que je n’aurais jamais trouvé si on ne m’avait pas dit que j’y étais déjà ! Je m’attendais à un parc, quelque chose qui rappelait le « temps ». Mais non. De jour Time Square c’était juste des tas de vitrines et d’écrans géants qui diffusaient de la pub ou des informations qui n’avaient aucun sens pour moi. De nuit aussi d’ailleurs.

Je déambulais dans China town sans y rencontrer Polanski ou Nicholson, mais je goûtais quand même la cuisine locale dans son grand restaurant où les serveurs slalomaient entre les tables pour vous proposer les plats. Heureusement j’y étais allé avec un couple d’amis chinois. Ça aidait vraiment pour choisir.

C’est Central Park qui m’impressionna le plus. Un havre de beauté (si on faisait fi des séries policières et de leurs tueurs en série) dans cette ville qui me semblait finalement froide. J’ai visité Central Park deux ou trois fois. La première fois, à l’entrée, une femme naine, avec une maladie des os qui avait déformé ses jambes, était assise sur un pilier de béton. Elle tenait un panneau de carton où elle avait écrit à la main « will pay for sex » (je payerai pour coucher). Elle semblait pourtant guillerette en discutant avec son voisin qu’elle devait bien connaître. C’est mon seul regret. Ne pas avoir eu le courage de lui parler, ne serait-ce que du beau temps. Elle n’était pas là lorsque j’y suis retourné. Peut-être était-elle occupée avec un homme qui avait vraiment besoin d’argent, ou qui était plus courageux que moi. En tous cas c’est ce que je veux penser.

En revanche à chaque fois je croisais les même chevaux, ceux avec lesquels les amoureux pouvaient se faire balader dans la ville. Mais ce qu’on ne réalise pas quand on voit ça aux infos de 20h, c’est que ça pue le crottin à plein nez ! Franchement, vous parlez d’une balade romantique. Et puis je ne vous parle pas du prix. Autant acheter un cheval !

En tous cas, impossible de se perdre à Manhattan. L’île a beau être énorme tout est découpé en avenues parallèles coupées par des rues perpendiculaires.

Pendant mon séjour aux USA j’ai marché d’un bout à l’autre de Manhattan une dizaine de fois, en m’arrêtant toujours au Bronx comme on me l’avait conseillé. J’ai peut-être eu tort.

Je marchais à Newark, je marchais à West Orange, je marchais à Manhattan. J’en avais un peu marre de marcher. Alors je me suis résolu à acheter une voiture. Il fallait bien vivre avec son temps.

Cette voiture, je la voulais la moins chère et la plus insignifiante possible. Je n’avais pas de garage, et je me doutais un peu de ce qui allait se passer. La suite me donna raison sur ce point sous la forme de multiples bosses, d’enjoliveur éclaté, de rayures ou autres signes de bienvenue. Mais le pare-brise resta intact jusqu’au bout !

On m’avait également prévenu : n’achète pas ta tire dans un garage, tu te feras avoir. Je ne sais pas pourquoi, mais je trouvais l’avertissement tout à fait raisonnable.

Finalement c’est Li, la jeune chercheuse chinoise du labo qui était devenue une amie, qui m’offrit la solution. Pour onze cents dollars elle vendait sa Nissan vieille de dix ans et chargée de deux cent milles kilomètre. Vendu !

Il me fallut repasser le code pour obtenir un permis américain. Pour cela je potassais un bouquin qu’on m’avait prêté, et deux ou trois semaines plus tard j’avais ingurgité les règles de la conduite dans le New Jersey.

Passer l’examen fut un jeu d’enfant. Tout était fait, semble t-il, pour que les enfants passent leur permis.

Au centre de conduite, si on excepte la femme du bureau d’accueil aussi accueillante qu’une porte de prison (mais j’avais pris l’habitude des portes de prisons) il m’avait suffit de m’asseoir devant l’ordinateur numéro 12, celui qu’on m’avait assigné, de faire défiler les questions, et d’y répondre en appuyant sur l’écran. En moins de six minutes j’avais répondu correctement à vingt cinq questions. Un message de félicitations s’inscrivit sur l’écran, et la porte de prison me donne mon sésame en échange de quelques dollars. Elle me rappela qu’il me faudrait faire traduire mon permis français pour obtenir mon permis américain. Je m’éviterais ainsi d’avoir à repasser la conduite.

Cool.

J’avais donc une voiture, la moitié d’un permis, puis un permis entier en échange de quelques autres dollars. Il me restait juste à obtenir de nouvelles plaques, et je pourrais enfin profiter un peu mieux de mon temps libre. L’essence coûtait 1 dollar le gallon. 1 dollar pour trois litres d’essence. C’était une invitation au gaspillage et à la pollution. Et j’avais envie de gaspiller et de polluer, comme tout le monde.

L’agence d’immatriculation qui délivrait ces plaques était située dans East Orange, pour changer. C’était sur le chemin de l’université. Je pris donc le même bus que je prenais d‘habitude. Ce matin là ressemblait vraiment à tous les matins, sauf qu’on était mardi. Une fois arrivé à l’agence je donnais mes papiers à l’employé du premier bureau, ainsi que quelques dollars (aux USA comme partout ailleurs il fallait souvent donner quelques dollars pour une chose ou une autre). Trente deux dollars exactement. Il ou elle (je ne me souviens absolument pas de l’employé du premier bureau) me pointa du doigt le second bureau et les chaises de la salle d’attente. À ce moment j’aperçus une petite télévision accrochée au plafond. Une caméra de surveillance ? Non, une télévision noir et blanc, d’une vingtaine de centimètres de côtés. J’eus l’impression qu’ils passaient un vieux film avec Paul Newman et Steve McQueen. Personne n’y faisait attention.

Si je ne me souviens pas de l’employé du premier bureau, en revanche je me souviens bien de l’employée du second. Je n’ai jamais su son nom, et son visage s’est effacé depuis, mais ce matin là je passais dix bonnes minutes à regarder en direction de son décolleté. Elle n’avait pas fait l’effort de boutonner son chemisier jusqu’en haut. Je ne fis aucun effort pour regarder ailleurs. Elle était assise et chaque mouvement faisait bailler ce chemisier plus que de raison Elle le faisait juste pour moi, c’était certain. Elle ne portait pas de soutif. Je voyais donc ses seins d’ébène par moment. Très jolis, vraiment très jolis.

Puis elle me donna mes plaques d’immatriculation, et notre idylle se termina sans cris et sans histoire. Entre temps elle avait reboutonné son chemisier. Tout le monde était très calme, absent.

Je repris le bus. Les passagers étaient très calmes, absents eux aussi.

Profites-en bien, le bus, parce que bientôt je me passerai de toi !

Une vingtaine de minutes plus tard j’arrivais à la Plazza, le minuscule campus de béton de l’université en béton. Une autre journée avec mes bactéries bleues et blanches.

Étrange. En général la Plazza était déserte, sauf pour le déjeuner. Mais il était à peine 10h du matin et une armée de chercheurs s’y était déjà agglutinés

Étrange.

Beaucoup portaient encore leur blouse.

Encore plus étrange.

Tiens, qu’est-ce qu’ils ont tous à regarder vers Manhattan ?

Oh ! De la fumée. Il y a plein de fumée à Manhattan ! Le ciel n’est que fumée opaque.

C’est à ce moment, en voyant toutes ces blouses blanches immobiles comme autant de statues du commandeur et cette fumée, que je compris que ce n’était pas un vieux film de Newman et McQueen que j’avais vu au bureau d’immatriculation une heure plus tôt. C’était du direct.

Personne ne disait rien. Personne ne savait rien.

Je pris l’ascenseur jusqu’à l’étage H. Deux professeurs que je ne connaissais pas, un homme et une femme, se parlaient.

- Non, mais tu te rends compte ? Une des tours s’est effondrée, dit la femme, médusée par ses propres paroles. Elle s’est effondrée !

Personne ne savait encore.

Une fois à l’étage je parcourus au ralenti les quelques mètres qui me séparaient du labo.

Quelle tour ?

Mon patron s’y trouvait, seul, embêté. Il était arrivé d’Inde une vingtaine d’années plus tôt. Il était maintenant professeur. C’était un homme calme et sensé. Un peu raide parfois.

Tout était bien silencieux.

Quelle tour bordel ?

- Welcome to America. We are under attack, m’annonça-t-il seulement.

Maintenant tout le monde savait, et tout le monde parlait.

Oh merde !

Newark Newark!

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