Martin Contremage. Chapitre 6

Published on by Robert Dorazi

Les flocons tombèrent doucement toute la nuit. À son réveil, Martin s’aperçut que toutes les rues étaient recouvertes par une dizaine de centimètres de neige.

Pas de chance, pensa-t-il. On va passer la matinée au musée alors qu’on aurait pu faire une bataille de boules de neige.

Aurore était déjà dans la cuisine, presque prête à partir. Martin savait maintenant pourquoi.

― Tu vas être drôlement en avance, lui dit-il. Le musée n’ouvre que dans une heure. Est-ce que Nigel vient aussi ?

― Comment est-ce que je le saurais ? répondit sèchement sa sœur. Et puis pourquoi est-ce que tu me parles de lui ?

― Pour rien, pour rien, dit Martin avant de se servir un bol de café au lait.

― Tu connais bien Nigel, Aurore ? demanda David qui venait d’entrer dans la cuisine.

Il lança une céréale en direction de la plante carnivore qui trônait sur le rebord de la fenêtre. C’était un cadeau de Mortimer. Il avait offert une étrange graine à Sidonie six mois auparavant. C’était un des petits cadeaux qu’il avait l’habitude de ramener lorsqu’il allait visiter l’autre côté de la Haie. Sidonie avait jeté cette graine dans le vase où elle gardait ses pétunias. Le lendemain matin, les pétunias avaient disparu. À la place il y avait une plante avec une seule tête, mais déjà beaucoup d’appétit. Aujourd’hui cette plante avait sept têtes et la huitième commençait à pousser.

Dans un claquement sec, les mâchoires de la plante attrapèrent le pétale de maïs pour le recracher aussitôt. Il y avait bien assez d’insectes de toutes tailles à avaler, alors pourquoi se contenter de maïs, même recouvert de miel !

― Ce Nigel est un drôle de numéro, dit David. J’ai entendu dire qu’il a redoublé juste pour rester avec sa copine. Mais deux mois plus tard elle est partie pour Paris !

― Je le connais juste de vue, dit Aurore en rougissant.

― Bon, alors à ce soir, lança David en emportant une poignée de céréales. Orville va avoir besoin de moi. Vous direz aux parents que je rentrerai tard.

― Tu n’oublieras pas de demander à Orville, rappela Martin.

― Je demanderai mais même si tu es mon petit frère, ça m’étonnerait qu’il te laisse entrer, répondit David en avalant quelques céréales. Enfin j’essayerai. On ne sait jamais. Au fait, amusez-vous bien au musée et faites attention à vos têtes !

Et dans un rire, il était parti.

― Pourquoi est-ce qu’il a dit ça ? demanda Martin.

― Je n’en ai aucune idée, répondit Aurore. Le plafond du musée est peut-être très bas. Mais toi, qu’est-ce que tu veux faire chez Orville ?

― J’aimerai bien assister à une séance d’essai avec ses Volants, admit Martin.

― Tu rêves ! Même ceux qui travaillent avec Orville doivent se battre pour assister à ces séances, dit Aurore en boutonnant son manteau.

― En tous cas je ne risque rien à demander. Orville fait bien des secrets pour quelques tours de Volant.

― Ah, Ah, Ah, lança Aurore. Si c’est juste quelques tours de balai, comme tu dis, pourquoi est-ce que tu n’attends pas deux ans comme tout le monde ? Tu auras droit à une visite.

― C’est trop long, répondit Martin en mordant sa tartine. Et puis ce sont… Mmpf… des Volants, pas des balais. Orville dit que ce ne sont pas les Volants qui… Mmpf… ressemblent aux balais mais les balais qui ressemblent aux Volants !

― C’est la même chose. Et puis ne parle pas la bouche pleine ! répondit Aurore en scrutant la fenêtre. Dis plutôt que tu meurs d’envie de pouvoir voler toi aussi. Mais heureusement, on est des magipurliens ! On ne chevauche pas de balais, nous !

― Parle pour toi, répondit Martin. Je ne sais toujours pas qui je suis. Personne ne sait. Et comme je suis né ailleurs…

Il guetta la réaction de sa sœur du coin de l’œil.

― Ne plaisante pas avec ça ! D’ailleurs je te rappelle que sans nous et nos Dikaras, les sorciers ne feraient pas grand chose. Ils seraient tout juste bons à faire des tours de cartes dans des soirées. Et tu sais pourquoi ! dit Aurore.

― Parce que « Le magicien ne fait pas ses outils, » dit Martin comme on répète une leçon apprise des milliers de fois.

― Au moins tu te souviens de la Phrase, dit Aurore avec plaisir.

― Je ne risque pas de l’oublier. Elle est inscrite sur les murs de toutes les salles de classes, et sûrement sur les murs de tous les bâtiments de Toupourlamagy !

― Et c’est très bien comme ça. Tu vois bien qu’on sert à quelque chose, dit Aurore, pensant mettre un point final aux divagations de son frère.

― Mais ce qui est écrit n’est pas toujours vrai, ajouta Martin.

― Tu as vraiment des idées bizarres, soupira Aurore en levant les bras au ciel. Tu crois peut-être que ces messieurs et mesdames de la sorcellerie traversent des océans, survolent des montagnes, supportent le vent, la pluie ou je ne sais pas quoi encore, juste pour le plaisir de voir tes yeux bruns ?

Martin pensa que ses yeux étaient plutôt marrons mais il avait assez taquiné Aurore pour aujourd’hui. Et ses idées n’étaient pas si bizarres que ça. Qu’est ce qui empêchait donc un magicien d’utiliser ses pouvoirs pour faire apparaître sa propre baguette magique ? De s’envoler sur un balai qu’il aurait lui-même fabriqué grâce à une formule magique ? Ce n’était quand même pas une phrase gravée sur les murs de Toupourlamagy.

Pourtant cette Phrase, que tous les magipurliens apprenaient dès l’enfance, n’était là que pour rappeler cette vérité ; Les sorciers étaient incapables d’arracher du néant leurs instruments. Un chaudron né d’une formule magique était tout juste bon à faire cuire des spaghettis. Et une baguette construite par magie aurait tout juste pu servir à manger les spaghettis cuits dans ce chaudron !

Les secrets des Dikaras n’appartenaient qu’aux habitants de Toupourlamagy. C’était ainsi depuis le début. Ça le resterait encore longtemps.

Aurore ne cessait de fixer la fenêtre en rongeant ses ongles. Puis un sourire se dessina sur son visage.

― J’y vais, cria-t-elle en se précipitant dehors.

― Eh ! Attends-moi, lui cria Martin. Et qui est-ce qui va débarrasser la table ?

Mais il n’était pas encore habillé et Aurore était déjà loin. Par la fenêtre il aperçut Nigel au coin de la rue et haussa les épaules. Et dire qu’Aurore prétendait que lui, Martin, avait des idées bizarres !

Après avoir brisé son bol en essayant de le laver, il enfila son pull-over favori, deux paires de chaussettes et chaussa ses baskets sans les lacer, comme d’habitude. Il passa rapidement ses doigts dans ses cheveux. Une coiffure express.

― Je suis parti, cria-t-il en jetant son manteau sur ses épaules.

Mais les seuls êtres vivants à l’entendre furent la plante carnivore et le cafard-léopard qu’elle essayait de mâcher.

Dehors, le manteau de neige qui recouvrait le village reflétait le soleil et Martin dut plisser les yeux pour ne pas être aveuglé. La neige craquait sous ses pas. Il fit le tour de sa maison jusque sous la fenêtre de la salle de bain à l’étage. Le soir précédent, avant de se coucher, il avait versé un verre de jus de grenadine, un verre de menthe et un verre de limonade mêlé à un jus d’orange sur la toiture ondulée qui abritait les outils de jardinage d’Edgar. Ceux qu’il utilisait le moins souvent possible.

Avec le froid, chaque petit ruisseau qui avait coulé le long de cette toiture s’était transformé en une multitude de glaçons qui pendaient maintenant comme des stalactites multicolores. Certains d’entre eux étaient presque aussi longs que l’avant bras de Martin.

Martin décida de goûter le glaçon au parfum de menthe. C’était plutôt bon. Un peu sale, mais bon quand même !

Il prit la direction du musée où la promotion Alchimie avait rendez-vous. Il choisit de passer par la rue Sombrenoire, bifurqua vers le croissant des Fariboles puis monta la rue Ventdeface. C’était plus long mais il arriva bientôt en haut de la rue des Tetes-de-pioche. Il regarda autour de lui et aperçut une poubelle et son couvercle. Un couvercle assez large pour lui permettre de s’asseoir et qui ferait une bonne luge !

Une poussée des deux pieds et la luge de fortune commença à prendre de la vitesse. Au même moment, Hepzibah passa la tête hors de la fenêtre de sa maison.

― MARTIN CONTREMAGE ! Ramène ce couvercle. Ramène-le immédiatement !

Il était déjà trop tard. Martin descendait déjà la pente à toute allure. Il se retourna et cria à son tour qu’il rapporterait le couvercle en revenant de l’école. Le vent sifflait à ses oreilles et rougissait son visage. Il espéra brièvement qu’Hepzibah ne dirait rien à Sidonie. Elle était sympathique, Hepzibah, même si elle ne souriait pas beaucoup.

Lorsqu’il regarda de nouveau devant lui, Martin eu tout juste le temps de se pencher pour prendre le virage au lieu d’aller heurter le mur. Enfin il ralentit et atteignit le bas de la rue ou il évita de justesse un des lampavers encore vides. Les lucioles ne viendraient que plus tard.

Il se releva et posa le couvercle contre le lampaver en se promettant de le rapporter chez Hepzibah. Et pour la peine il lui proposerait même de déblayer la neige qui s’accumulait devant sa porte. S’il s’en souvenait bien-sûr !

Un peu plus loin, Martin passa devant le Mystèriôme des Réflexions où Narcisse et ses collègues arrachaient au néant les miroirs magiques. Chacun de ces miroirs était unique et possédait un pouvoir bien particulier. Un œil entraîné pouvait deviner lequel rien qu’en observant la couleur, la forme ou la clarté de la lumière que renvoyait un miroir.

Une lumière bleue légèrement tremblante provenait d’un miroir-vérité, tandis qu’une lumière tourbillonnante rougeâtre désignait à coup sûr un miroir-émietteur. Ces miroirs étaient rares et seuls les puissants sorciers osaient les utiliser pour se multiplier en versions miniatures d’eux-mêmes. Mais gare ! Si la formule magique était mal contrôlée, le sorcier se divisait et se divisait encore jusqu'à devenir plus petit que le plus petit des atomes. On les appelait alors les micromages.

Le Mystèriôme des Réflexions était aussi très utile durant la nuit de la nouvelle année. Ce jour là, Narcisse et ses compagnons arrangeaient les miroirs de telle façon que même les plus beaux feux d’artifices des Moktoux semblaient fades à côté de ces jeux de lumières.

Le mélange des couleurs et des nuances ne manquait jamais de tirer des « Oh ! » et des « Ah ! » et des « magiefique ! magipurlissime ! » à la foule qui se rassemblait toujours cette nuit là. Beaucoup de sorciers venaient volontiers pour en profiter du spectacle.

Mais l’année n’était pas encore terminée alors Martin roula quelques boules de neige et, faute de pouvoir bombarder un de ses camarades, il visa les murs du Mystèriôme. Il y avait pourtant beaucoup plus de fenêtres, toujours parfaitement propres, que de murs mais cela n’avait pas empêché Boniface de trouver assez d’espace pour y coller son portrait. Boniface Vivant avait été réélu deux fois, faute d’opposants. Sur l’une de ces affiches, Martin put lire ;

Voter pour moi, c’est voter !

Tandis qu’une autre annonçait ;

De tous les candidats, je suis le seul !

― Ça c’est vrai. En plein dans le mille ! s’exclama Martin lorsqu’une de ses boules de neige atteignit le front maintenant bien dégarni du maire.

Sur le haut du Mystèriôme, un oiseau se mit à piailler comme s’il n’était pas très content de ce que Martin venait de faire.

― C’est juste de la neige, dit-il en direction de l’oiseau. Le maire n’a rien senti !

En réchauffant ses mains rougies par le froid, Martin pensa qu’il serait plus agréable de rouler des boules de neige avec des gants. Il fit demi-tour quand il s’aperçut qu’il les avait oubliés chez lui.

En dépassant l’allée des Gobelins, il aperçut Mortimer qui descendait d’un pas rapide la petite rue des Trolls. Martin leva le bras et s’apprêtait à appeler son oncle quand il se ravisa et le suivit sans se faire voir. Martin savait que la rue des Trolls pouvait mener jusqu’à la Haie. Depuis qu’il avait suivi Mortimer la première fois jusqu’à la Haie, Martin avait recommencé deux fois sans plus de succès. Mortimer semblait s’évanouir en un clin d’œil sans laisser de trace. Martin avait même décidé un jour, qu’au lieu de suivre Mortimer, il allait le précéder ! Il avait donc attendu d’être certain que Mortimer se dirigeait vers la Haie et l’avait devancé en courant aussi vite qu’il pouvait. Mortimer prenait presque toujours le même chemin. Martin avait emprunté un raccourci et s’était caché derrière la Haie encore à bout de souffle. Espionner son oncle était un moyen malhonnête bien sûr, mais un moyen tout de même d’apprendre comment traverser. Martin n’avait pas eu le temps de penser à ça plus longtemps car une main s’était posée sur son épaule. Au bout de cette main se trouvait le visage de Mortimer qui n’était pas content. Mais pas content du tout ! Il y avait eu une brève explication et Martin avait été renvoyé chez lui sans ménagement.

Aujourd’hui Martin avait eu une autre idée. Il lui suffirait d’attendre et de suivre les traces que Mortimer laisserait dans la neige ! Bien sûr il ne verrait pas comment Mortimer s’y prenait pour traverser, mais il existait sûrement un endroit précis dans la Haie avec une porte, un sas ou une ouverture quelconque qui permettait de traverser. Trouver cet endroit serait un bon début.

Martin était adossé au mur d’une des maisons de l’allée des Enchanteresses et observait Mortimer s’approcher du labyrinthe de la Haie. Mortimer était devenu méfiant depuis qu’il avait surpris Martin la première fois, alors Martin décida de laisser passer quelques minutes avant d’aller voir où menaient les traces. Il se préparait à partir lorsqu’une voix dans son dos le fit sursauter.

Cha ch’est zentil d’être venu me chercher, Martin, dit Myrthille. On va marcher enchemble jusqu’au musée.

Tout à sa mission, Martin avait oublié que Myrthille habitait dans l’allée des Enchanteresses. Il lui aurait bien dit de partir sans lui mais la maman de Myrthille était là et le regardait. C’était raté pour le moment.

― Euh… Oui, j’ai pensé que… Ça te ferait plaisir, bredouilla Martin.

― On ferait bien d’y aller. Z’ai hâte de voir le musée et tous les obzets qu’il abrite. C’est sûrement très intérechant.

― Ça, pour être intéressant ça va être intéressant, dit Martin dépité.

Par-dessus l’épaule de Myrthille, il fixa la Haie. Avec de la chance, les traces resteraient imprimées dans la neige assez longtemps. Martin décida de revenir dès que la visite du musée serait terminée. Il avait déjà oublié le couvercle d’Hebzipah.

Quand Martin et Myrthille arrivèrent devant le musée, plusieurs de leurs camarades les attendaient. Pilon finissait juste de signer le plâtre que Lucas s’était fait poser la veille. Il avait glissé sur la seule et unique plaque de verglas du village et s’était fêlé un os. Il ne se souvenait plus lequel exactement, mais il était situé dans son bras droit.

― Tiens, écris un mot, dit-il à Martin en lui présentant fièrement son plâtre.

Martin lut les autres messages et signa simplement son nom.

― Je peux auchi ?

― Bien sûr, répondit Lucas.

Myrthille signa son nom juste au-dessus du message de Marie Leroycassé qui disait ;

Dommage, ça aurait pu être vraiment grave.

Antoinette Leroycassé avait juste ajouté ;

Oui.

Les sœurs Leroycassé étaient deux fausses jumelles mais deux vraies pestes. Marie était aussi brune qu’Antoinette était blonde. Toutes les deux étaient persuadées qu’un de leurs ancêtres avait été le premier à faire sonner la Cloche de Miklou. Alors elles marchaient toujours le nez en l’air, sures d’être les deux plus jolies filles de Toupourlamagy. Marie détestait Lucas depuis le jour où il avait réussi à vomir son déjeuner sur elle et sa sœur en même temps. Mais à partir de ce jour, Lucas était devenu le chouchou de toute la promotion Alchimie.

Farewell arriva et lorsque le groupe fut au complet, il poussa la porte du musée.

Martin Contremage. Chapitre 6

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