Martin Contremage. Chapitre 5

Published on by Robert Dorazi

Martin Contremage grandit donc comme n’importe quel magipurlien. Même les conditions de son arrivée au village ne faisaient plus débat. Martin lui-même apprit assez tôt qu’il n’était pas le plus jeune fils de la famille Contremage. Comment ne l’aurait-il pas deviné ?

Pour commencer, Martin avait les cheveux bruns et ses yeux étaient couleur noisette la plupart du temps. En revanche Sidonie était blonde et avait les yeux étaient bleus comme ceux de sa mère et ceux de sa grand-mère avant elle. Les yeux d’Edgar étaient d’un vert pâle et avant d’être pratiquement chauve, sa tête avait été recouverte de rares cheveux presque blonds. Edgar les avait tous perdus en route. Ce n’était donc pas une surprise si Aurore et David avaient tous les deux des yeux clairs.

Martin avait remarqué ce détail très tôt sans s’inquiéter plus que ça. Surtout que ses yeux prenaient une couleur bleue quand il était très ému. C’était très joli à voir bien sûr mais très embêtant par la même occasion. Sidonie, par exemple, n’avait qu’à regarder Martin dans les yeux pour savoir qu’il avait encore fait une bêtise. Et plus le bleu de ses yeux était vif, plus la bêtise grossissait dans l’esprit de Sidonie !

C’est David qui, sans le vouloir mais avec tout de même une pointe de jalousie pour ce jeune frère que tous les habitants de Toupourlamagy avaient voulu rencontrer, avait le premier osé parler de sa naissance à Martin.

― Tous les enfants qu’on trouve de l’autre côté de la Haie ont les yeux bruns et les cheveux foncés ! C’est parce qu’ils sont sales, avait-il dit sèchement.

David n’en savait rien d’ailleurs puisqu’il n’avait jamais traversé la Haie et n’avait pas l’intention de le faire de sitôt. Et Martin était le premier enfant à avoir été trouvé de l’autre côté de la Haie. Il n’avait pas compris le sens de la réponse de son frère. Ce jour là, Martin n’avait pas encore neuf ans. Il fallut encore plus de douze mois à ses parents adoptifs pour se résoudre à lui apprendre la vérité. Il valait mieux que cela vienne d’eux après-tout.

Ainsi, un jour de printemps, un jour que les horoscopes avaient désigné à Sidonie comme le plus propice à une grande ou une petite révélation, elle et Edgar s’étaient assis en face de Martin. Sidonie était encore une fois trop à l’étroit dans un ensemble fleuri qu’elle avait acheté la semaine précédente. Et Edgar était désormais officiellement chauve. Ils se tenaient la main au-dessus de la table. Celle sur laquelle Martin, le visage barbouillé de chocolat, feuilletait les aventures d’Hiver Minimus le sorcier du Pôle Sud. Les pages du livre étaient elles aussi recouvertes de chocolat. La jambe d’Edgar sautillait sous la table et Sidonie tournicotait sa robe fleurie.

Martin leva la tête au moment où Hiver Minimus était attaqué par des gnomes hypnotisés par le vilain Garr Gorr.

― Commence, toi, dit Sidonie sans regarder Edgar.

― Non, toi plutôt, répondit Edgar.

― Mais non. Je te dis de commencer, alors tu commences !

― C’est toujours moi qui commence, se plaignit Edgar. Pourquoi pas ton tour pour une fois ?

― Ah, s’il te plait, ne commence pas ! s’emporta Sidonie.

― Tu vois, c’est bien ce que je disais. C’est toi qui commence.

Ils semblaient tous deux avoir oublié le sujet de cette conversation.

― Je ne l’ai pas fait exprès, dit Martin à tout hasard.

Presque par magie, Sidonie et Edgar cessèrent de se quereller.

― Tu n’as pas fait quoi ? demanda Sidonie méfiante.

Mais les yeux de Martin restaient bruns, alors…

― On va oublier ça pour le moment, dit Edgar. Ta mère et moi avons quelque chose à t’apprendre. Quelque chose de délicat. N’est-ce pas Sidonie ?

― Oui, mais ça ne doit pas t’inquiéter Martin. Il n’y a rien de mal, commença-t-elle sans pouvoir terminer.

Elle se tourna vers Edgar pour trouver un peu de support et lui fit de gros yeux.

― Euh… Oui c’est vrai, il n’y a rien de mal, répéta Edgar sans rien ajouter.

Sidonie articula quelque chose en fusillant Edgar du regard. Il lui répondit avec ses sourcils.

Martin fixa Sidonie puis Edgar, et le plus naturellement du monde, il leur demanda ;

― Est-ce que c’est parce que Mortimer m’a trouvé de l’autre côté de la Haie ?

Il y eut un silence.

― Oh ! fit Sidonie.

― Ah ! fit Edgar.

― Eh ! lança David depuis la porte avant de ressortir aussitôt en apercevant l’expression sur le visage de ses parents.

Il y eut un autre silence.

Sidonie et Edgar ignoraient que Martin avait déjà surpris une conversation entre deux magipurliens qui se remémoraient cette fameuse fête de la Poussière Nobilia pendant laquelle le maginettoyeur avait trouvé le petit denier des Contremage de l’autre côté de la Haie.

Pendant longtemps Martin avait tout simplement pensé que «de l’autre côté» de la Haie signifiait vraiment «de l’autre côté.» Et il avait tourné autour de cette Haie en s’arrêtant ici et là pour décider où se trouvait le meilleur endroit pour déposer un berceau et son bébé. Puis, un jour, sans vraiment savoir pourquoi, il avait commencé à regarder à l’intérieur de cette Haie en posant son visage tout contre elle. Il n’y avait rien à voir mais pour la première fois Martin eut l’impression que ‘de l’autre côté de la Haie’ signifiait autre chose. Et ce qui devait arriver arriva trois ou quatre mois après. Malgré la pluie qui commençait tomber, Martin avait suivit Mortimer jusqu’à proximité de la Haie. Il l’avait vu passer l’une des quatre entrées du labyrinthe, et avait alors couru pour voir de ses yeux ce qui se passait. Il n’avait trouvé personne ! Il avait rapidement refait le tour de la Haie, puis était ressortit du labyrinthe juste au cas où Mortimer serait reparti par l’autre extrémité. Mais il n’avait vu personne s’éloigner. Mortimer avait disparu ! Martin avait longé la Haie mètre par mètre pour découvrir une porte cachée. Mais il n’avait rien trouvé. Il avait attendu deux minutes puis cinq puis dix avant de rebrousser chemin sans avoir revu Mortimer quand la pluie avait commencé à tomber trop fort.

Tout cela était encore un peu confus et Martin avait essayé de ne plus y penser. Mais une fois la première idée lancée, il est difficile de s’arrêter. Et le lendemain il avait tout simplement demandé à Mortimer de lui dire comment il avait pu disparaître derrière la Haie puisqu’il n’était pas un sorcier. Inutile de dire que Mortimer avait tout nié. Mais il mentait mal et Martin était désormais convaincu qu’il y avait vraiment un autre côté et qu’il venait de là. Sidonie et Edgar s’en étaient rendu compte et avaient donc décidé de parler.

C’est ainsi qu’ils se retrouvèrent autour de cette table, avec Martin, Hiver Minimus et une bande de gnomes hypnotisés.

― Est-ce que mes parents m’ont oublié là-bas exprès ? demanda encore Martin qui voulait surtout savoir comment Hiver Minimus se débarrasserait des gnomes.

― Bien-sûr que non, s’étrangla Sidonie. Quelle idée ! On ne t’a pas oublié, voyons.

Mais Sidonie n’avait pas réalisé ce que venait de dire Martin.

― Ça arrive, lui dit-il. Moi aussi j’oublie beaucoup de chose. Et puis, je ne parlais pas de vous. Je parlais de mes vrais parents, ceux qui m’ont oublié.

― Ah ! fit encore Sidonie en lâchant sa robe.

― Oh ! fit encore Edgar dont la jambe s’arrêta nette de bouger.

― Est-ce que vous connaissez mes vrais parents ? demanda enfin Martin.

Sidonie et Edgar hochèrent la tête pour dire non.

― Est-ce que je peux aller voir Pilon maintenant que j’ai terminé de lire ? demanda Martin.

Cette fois encore Sidonie et Edgar hochèrent la tête encore une fois, mais pour dire oui.

Lorsque Martin fut parti en emportant son livre, Edgar se tourna vers Sidonie.

― Finalement, ça s’est bien, dit-il en se félicitant.

― J’ai besoin de boire, répondit seulement Sidonie.

― Je vais faire du café, offrit Edgar.

― Je pensais à quelque chose de plus fort, lui avoua Sidonie.

― J’en ai justement une bouteille !

Edgar ne savait pas encore qu’il aurait besoin de cette bouteille de « quelque chose de plus fort » bien souvent les années qui suivraient.

En même temps que les circonstances de son arrivée à Toupourlamagy, Martin apprit également la première règle qui était aussi la plus importante ; Ne jamais trahir Toupourlamagy et ce qui s’y passait. D’ailleurs il se rendit compte très vite, comme les autres enfants, que personne ne croirait ce qui se passait réellement derrière certains des murs du village.

Martin recevait souvent la visite de Mortimer, son oncle par trouvaille. C’était toujours l’occasion de reparler des conditions de son sauvetage derrière la Haie. Et à chaque fois, il semblait à Martin que Mortimer avait couru de plus en plus de risques. Plus Mortimer en parlait et plus Martin avait envie d’aller y voir par lui-même. Seulement il était hors de question pour Mortimer, Sidonie ou Edgar de le laisser faire.

Ce matin justement, Mortimer avait été appelé chez les Contremage. Il arriva au 1 square des Orties juste comme Martin se préparait pour l’école à sa façon. C’est à dire le plus lentement possible ! Trois mois plus-tôt il avait pourtant été très impatient de se retrouver au collège des Mages. À l’école des grands, dans la promotion Alchimie. Mais bon sang que c’était fatigant ! Des milliers d’heures de cours par semaine, au moins ! Et tellement de professeurs différents que Martin n’était pas sûr de les connaître tous.

Ils n’étaient pourtant que sept. Pythagore Poincaré était le professeur principal. Il était craint par presque tous les élèves et il enseignait les mathématiques. Cornelius Laxidan enseignait la physique et la chimie. Et si les élèves craignaient quelque chose chez Cornelius, c’était surtout ses travaux pratiques ! Cornelius pouvait être très dangereux sans le vouloir.

Agatha Lamark, Chevalier des Petits Pois, dispensait les leçons de sciences naturelles. Personne ne savait vraiment pourquoi elle portait ce titre de Chevalier des Petits Pois. Narcisse Claude Émile François Dureflet Delamare, le dandy, acceptait d’enseigner les langues et la grammaire, même si les salles de classes étaient dépourvues de miroirs. L’histoire et la géographie étaient les domaines réservés de la mystérieuse Mei Li Meilô tandis que Frédéric Farewell et Olga Hoogaboom se partageaient les leçons d’Art magipurlien.

Ces professeurs se partageaient six heures de cours par jour. Mais c’était sans compter les heures de retenue, que Martin avait déjà commencé à collectionner ! C’était sûrement la raison pour laquelle il avait l’impression de passer toute sa vie au collège.

Comme chaque fois que Mortimer venait lui rendre visite, Martin essayait de lui soutirer quelques informations sur la Haie et ce qui se trouvait derrière. Jusqu’ici Mortimer tenait bon ! Martin insistait pour qu’il lui dise comment traverser.

― Farewell me jetterait en prison si je disais quoi que ce soit, se défendit Mortimer. Et puis même si je le voulais, je ne peux pas. Les mots ne peuvent pas être prononcés. Ils ne peuvent pas sortir de ma bouche. On ne peut pas révéler le secret à quelqu’un qui ne le connaît pas. C’est bien pour ça que c’est un secret.

Martin fronça les sourcils. Est-ce que Mortimer était vraiment sérieux en disant cela ?

― Alors comment est-ce que tu as fait pour trouver si personne ne peut en parler ?

― En cherchant bien sûr ! répondit Mortimer comme s’il voulait se défendre d’une accusation honteuse.

En cherchant ! Oui, bien sûr. Mais en cherchant quoi ? Et par où commencer ?

― Je suis sûr que Farewell lui-même a déjà visité l’autre côté de la Haie, dit Martin. Et puis après tout, c’est bien là que je suis né !

Il engouffra sa troisième tartine de confiture aux fraises gnomiennes et en proposa une à Mortimer qui la refusa. Les fraises gnomiennes le faisaient roter et Caroline, sa petite amie, trouvait ça inconvenant. Les fraises gnomiennes faisaient roter Martin aussi mais il demandait toujours pardon après !

― C’est là-bas que je t’ai trouvé, précisa Mortimer, mais personne ne vient au monde derrière la Haie. Enfin personne qui ressemble à un magipurlien, même de loin. Pyrus est né là-bas, mais c’est un Canicrodilosaure.

― Pourquoi est-ce que personne ne parle de la Haie ? Qu’est ce qui se passe là-bas qui est si dangereux ? Oh mince !

Une tâche de café au lait de plus sur son pantalon !

― Il ne se passe rien de spécial, dit Mortimer. Il n’y a rien à voir.

Mais plus Mortimer parlait, moins Martin le croyait. Il irait voir. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne découvre comment traverser cette Haie. Il se pencha vers son oncle.

― Est-ce que c’est là qu’habitent les sorcinistres ?

― Hein ? Qui ? bredouilla Mortimer en espérant faire diversion.

― Mortimer ! Tu es inconscient ou quoi ? Arrête donc de lui mettre ces idées dans la tête, gronda Sidonie depuis la salle de bain.

Elle avait l’oreille fine.

― Il a mieux à faire, dit-elle encore en revenant. Et toi tu vas rater l’école si tu continues à traîner. Ta sœur est partie depuis au moins un quart d’heure déjà. Tu ferais mieux de réviser tes tables de multiplications au lieu de poser des questions pareilles.

C’était un bon conseil en effet. Martin ne comptait plus les punitions avec Pythagore Poincaré. Vive l’algèbre et la géométrie !

― Edgar m’a demandé de passer, dit Mortimer. Il paraît qu’il y a du travail pour moi ici.

― Il se passe quelque chose dans la cave, répondit Sidonie.

― Mais depuis quand Edgar amène-t-il des sorciers dans sa cave ? s’étonna Mortimer.

― Sûrement depuis qu’il collectionne ces journaux bizarres ! On n’a pourtant jamais eu de problème avant. Va donc jeter un coup d’œil tout de même. La semaine dernière j’ai dû chasser une souris fluorescente.

― Je l’ai vue moi aussi, dit Martin. Elle avait grignoté un morceau du piège et je crois bien qu’elle avait six pattes !

― C’est plutôt un travail pour Beethoven, suggéra Mortimer.

Beethoven le chat était roulé sur le coussin qu’Aurore avait fabriqué pour lui. Aurore l’avait trouvé un matin au pied de la statue de Maã Ra Jik. Il n’avait ni marque ni collier. Son pelage blanc était strié de lignes et couverts de points qui le faisaient ressembler à une partition musicale. Comme il n’écoutait rien, Aurore avait pensé qu’il était sourd et l’avait appelé Beethoven. Même à Toupourlamagy on avait entendu parler de ce musicien.

― Parlons-en de celui-ci ! répondit Sidonie. Les souris peuvent danser tranquilles même quand il est là.

Beethoven leva la tête, les yeux mis-clos puis continua sa sieste. Sidonie préféra quitter la pièce.

― Je vois, dit Mortimer. Je vais d’arranger ça. Mais ces sorciers ne sont vraiment pas très soigneux. Ils laissent traîner leur magie n’importe où. C’est toujours du travail supplémentaire pour moi. Comme si je n’étais pas assez occupé aux Mystèriômes !

― Mais ce n’est qu’une souris. Je me demande pourquoi Sidonie s’en fait pour si peu, dit Martin.

― Tu as raison. Une souris fluorescente à cinq ou six pattes qui se met à dévorer un piège à rat ou bien un guerrier sculpté dans une porte qui prend vie, ça n’est pas bien grave ! admit Mortimer.

― Quelle porte ? Quel guerrier ? demanda Martin en se dressant.

― Oh ! Ça, c’est une vieille histoire. Aussi vieille que toi, répondit Mortimer qui ne gardait pas un souvenir impérissable de cet incident. Mais lorsqu’il y a trop de contamination dans les Mystèriômes, alors là ce n’est pas joli ! J’ai vu des baguettes magiques exploser pour un rien, des miroirs pleurer dès qu’on osait les regarder. J’ai même vu un jour un chaudron essayer d’avaler un ami à moi qui travaille au «Cube.» Les sorciers seraient les premiers à réclamer si on leur refilait ces trucs là.

― Et ils ne réclament jamais, dit Martin qui connaissait le Château de Sort et la réputation de Toupourlamagy.

― Et non, jamais. Et c’est tout de même aussi un peu grâce à moi, dit Mortimer en bombant le torse.

― Alors tu dois être plutôt occupé à la Potion Fumante ! Avec tous ces sorciers qui vont et viennent. C’est peut-être de là bas qu’Edgar a ramené ces traces de magie qui grouillent à la cave. Moi je n’ai pas encore la permission d’entrer à l’intérieur de la Potion Fumante, même pour boire une limonade !

La Potion Fumante était la taverne la plus fréquentée de Toupourlamagy. Il faut dire que c’était la seule ! Et les sorciers y étaient les bienvenus. Peut être parce qu’ils buvaient plus que les autres.

― C’est sûr que c’est plutôt mal fréquenté, admit Mortimer. Enfin, ne le dis pas à ton père. Je dois passer là-bas deux fois par semaine au moins. Si on les laissait faire, les sorciers viendraient à cheval sur leur balai ! Franchement, si les sorciers étaient faits pour voler, ils viendraient au monde avec un balai collé sur le dos, non ?

Martin souriait en buvant son café au lait. Mortimer n’était pas méchant mais il ne pouvait pas s’empêcher de s’en prendre à tout ce qui ressemblait à un sorcier de près ou de loin. Combien de fois Martin avait-il entendu son oncle se plaindre !

― Tu sais qu’Orville t’étranglerait s’il t’entendait parler de ses Volants en les appelant des « balais », fit remarquer Martin.

Mais déjà Mortimer continuait de plus belle.

― Sans oublier que se tenir à cheval sur un balai volant ce n’est sûrement pas très agréable, si tu vois ce que je veux dire. J’ai entendu dire qu’en Inde, les fakirs utilisent des tapis volants. Ça, au moins, ça a de la classe.

― Oui mais Orville serait au chômage si tous les sorciers utilisaient des tapis, objecta Martin. Et puis c’est sûrement moins maniable qu’un Volant ! Surtout pour les slaloms.

― M’ouais. Peut être, admit Mortimer. Peut être bien. Les slaloms. Je n’avais pas pensé à aux slaloms.

― Tu devrais peut-être aller voir la cave, lui rappela Martin.

Et avec une horrible grimace, il ajouta ;

― Fais attention, un monstre pourrait bien s’y cacher !

― Alors tant pis pour le monstre ! Tiens, prends cette barre Grignoble pour l’école.

Martin n’avait jamais compris comment Mortimer pouvait aimer ce genre de friandise. C’était tout simplement immangeable.

― Euh… C’est gentil mais je ne voudrais pas te priver, dit Martin.

― Pas de danger ! J’en ai des tas chez moi. Et surtout n’oublie pas de garder l’emballage si jamais c’est un numéro gagnant. J’ai déjà les six premiers Dikaras Ratés, il ne manque que le septième.

Pas de chance pour moi, pensa Martin avant d’empocher la barre Grignoble en espérant l’oublier pour le reste de sa vie.

― Je croyais que tu étais ici pour un travail à la cave, Mortimer ! ronchonna Sidonie. Martin ! Tu es encore là ? Prends ton cache-nez, il commence à faire froid. Et n’oublie pas que demain c’est jeudi. Tu ferais mieux de faire tes exercices au violon ou monsieur Van de Kalk va encore se plaindre.

Théo Van de Kalk travaillait au Mystèriôme des Sons avec Amadéo Maggini mais se plaignait souvent que le Maestro ne faisait pas la différence entre un Sol et un Do. Pourquoi Sidonie avait-elle insisté pour que Martin prenne des leçons de violon ? Pourquoi lui et pas Aurore ? Et pourquoi le violon ? Il n’y avait que quatre cordes ! Au moins sur un piano il y avait autant de touches que de notes.

― Justement je partais, dit Martin.

― Ne traîne pas en chemin et tâche d’éviter de te quereller avec Seth, lui conseilla Sidonie pour la centième fois.

― C’est toujours lui qui commence ! Qu’est-ce que je peux faire ?

― Rien ! Tu passes ton chemin, un point c’est tout, lança Sidonie.

Mais Mortimer fit un clin d’œil à Martin. Pas question de fuir devant Seth ! Il s’était trop souvent moqué de lui. Seth avait même été jusqu’à le traiter de Moktou.

Sur le chemin qui mène au collège, Martin aperçut Hepzibah assise entre Gertrude et Maria sous un marronnier. Comme d’habitude, Gertrude et Maria avaient une conversation animée et leur bras volaient dans tous les sens. Hepzibah, elle, restait silencieuse et se contentait de hocher la tête tantôt à l’une tantôt à l’autre de ses voisines en terminant lentement son sandwich. Hepzibah avait souvent l’air triste.

En les voyant, Martin ne put s’empêcher de penser que cette scène lui en rappelait une autre sans qu’il puisse se rappeler laquelle.

Un peu plus loin il rencontra Pilon Lebrasfort, son meilleur ami qui le dépassait d’une bonne tête, chaussait déjà du trente-neuf et n’aimait pas beaucoup la géométrie non plus.

Pilon se baladait souvent avec son sac plein de pierres. Et ce n’était pas pour exploser les ampoules des lampadaires en forme de citrouilles qui illuminaient les rues Toupourlamagy et qu’on appelait des lampavers.

D’abord parce qu’il n’y avait pas d’ampoules dans les lampavers mais des lucioles solaires qui ressemblaient à des vers luisants ultra brillants.

Mais surtout parce qu’il y avait mieux à faire avec ces pierres. Il suffisait seulement de savoir où aller. Et tous les magipurliens savaient où aller avec ces pierres.

― Salut ! Alors tu as fait le plein de munitions, à ce que je vois, dit Martin en désignant les bosses dans le sac de son ami.

― Et ce ne sont pas n’importe quelles pierres, précisa Pilon. J’ai passé une bonne heure au pied de la montagne à les ramasser. Ce sont des bonnes, celles là, toutes tendres, pétillantes et fluorescentes. Les « trois » vont adorer !

La montagne était bien sûr celle située juste derrière Toupourlamagy. Quant aux «trois», Pilon parlait des trois fameuses gargouilles qui ornaient la façade cachée de la Grande Bibliothèque Permise. Elles étaient coincées là depuis tellement longtemps que même les plus vieux livres de la Bibliothèque ne disaient ni d’où elles venaient, ni comment elles s’étaient retrouvées emprisonnées à Toupourlamagy.

― Un de ces jours, l’une d’entre elles va se décrocher. Et alors, j’en connais un qui va devoir courir très vite ! dit Martin. Te voilà prévenu.

― Il n’y a pas de danger. Tu sais bien que les gargouilles ne mangent que des pierres, répondit Pilon en haussant ses épaules.

― Elles ne mangent peut-être que des pierres, mais elles pourraient bien décider de goûter la poche où se trouvent les pierres et ce qui est autour des poches. C’est à dire toi, mon vieux ! souligna Martin.

― Il faudrait d’abord qu’elles m’attrapent. Et ça ce n’est pas simple quand on a les pieds pris dans le mur, répondit Pilon en jetant son sac sur son dos aussi facilement qu’une plume.

― Quand les gargouilles réaliseront que les murs sont en pierres, elles en profiteront pour se libérer et faire un bon repas en même temps.

― Il faut croire que leurs cervelles aussi sont en pierre. Depuis le temps qu’elles sont prisonnières, elles n’y ont toujours pas pensé ! Tu m’accompagnes alors cet après-midi ? demanda Pilon.

― Je ne sais pas encore. Il faut attendre que le soleil se couche pour que les gargouilles se réveillent.

― Justement. En ce moment il fait déjà pratiquement nuit à quatre heures, dit Pilon.

― Bon, on verra. Si on survit à Pythagore, répondit Martin en soufflant.

Ils marchèrent tous les deux, longeant la rue du Champs-Tordu. Puis Pilon pointa une direction à Martin.

― Eh ! Mais ce n’est pas ta sœur, là bas, avec Nigel ?

― On dirait bien, dit Martin. Il est toujours autour d’elle depuis cet été. Maintenant au moins je sais pourquoi elle part de plus en plus tôt le matin. Bientôt elle mettra une robe pour aller en classe.

― Et dire que Nigel avait redoublé sa promotion Abracadabra juste pour rester dans la même classe que Kitty ! dit Pilon.

― Kitty Flageolet ? Mais je croyais qu’elle avait déménagé l’année dernière.

― Elle a déménagé ! Elle habite à Paris maintenant. Nigel s’est bien fait avoir, dit Pilon. Et maintenant, j’ai l’impression qu’il se prépare à redoubler sa promotion Bric-à-brac aussi. Ça lui permettrait de rester avec Aurore !

― Je ne savais pas qu’il y avait un village comme Toupourlamagy à Paris, dit Martin.

― Il n’y en a pas, lui apprit Pilon. Elle a vraiment déménagé. Fini ! Terminé ! Basta ! Plus de magie, plus de gargouilles ou de Mystèriôme pour elle.

― Alors elle a… tout oublié ? C’est la première fois que j’entends parler d’un vrai déménageur, avoua Martin tout songeur.

― Moi j’ai l’habitude, dit Pilon. La sœur aînée de mon père est partie quand j’avais cinq ans. Depuis on reçoit une carte postale d’Espagne tous les étés. Ils sont venus nous voir, il y a deux ans. Ils avaient tout oublié. De vrais Moktoux ! Ils se souvenaient juste qu’ils avaient de la famille ici. Rien d’autre. Ma cousine a même voulu une baguette magique. Tu sais, une de celles qu’on s’amuse à fabriquer en maternelle !

― C’est vraiment moche d’en arriver là, dit Martin.

― Ouais, c’est moche, admit Pilon. Mais tu sais, ils avaient plutôt l’air contents quand je les ai vus la dernière fois. Ce n’est peut être pas si horrible après tout, d’être un Moktou.

― Tu ne vas quand même pas me dire que tu veux déménager toi aussi ! s’alarma Martin.

― Sûrement pas ! Rassure-toi, je reste ici. Viens, on va dire bonjour à ta sœur, proposa Pilon.

― Tu pourras la saluer en classe. On va vraiment être en retard, dit Martin en pressant le pas. Au fait, combien font huit fois huit ?

― C’est à moi que tu demandes ça ? Je ne sais pas. Ça ne fait pas quarante huit ? essaya Pilon.

― Non, ça c’est six fois sept, je crois. Bon, j’ai compris. On va encore se faire attraper, soupira Martin.

― Peut être que Pythagore oubliera le calcul mental aujourd’hui, dit Pilon.

― Et peut être aussi que les gargouilles auront mis du rouge à lèvres ce soir ! répondit Martin. On devrait avoir le droit d’utiliser des calculatrices en cours de mathématiques. La vie est vraiment trop injuste.

Ils survécurent tous les deux tant bien que mal aux tortures mathématiques. Et, miracle, il n’y eut aucune heure de retenue cette fois là ! Pourtant, comme chaque fois à la fin de chaque cours, Pythagore avait fait son petit tour de calcul mental, comme l’appelaient les élèves. Au hasard, son index osseux désignait la prochaine victime. Et il valait mieux répondre vite.

Lorsqu’il sentit son tour venir, Martin ferma les yeux. Peut-être que s’il se concentrait suffisamment il pourrait devenir invisible. Ou au moins un peu transparent ! Il avait déjà vu, par la fenêtre, un vieux sorcier faire ce tour pour éviter de payer son verre à la Potion Fumante. Et si un sorcier pouvait le faire, alors un magipurlien devrait pouvoir en faire autant. Ce n’était pas grand chose, pensa Martin. Juste un petit tour de magie de rien du tout. Un tour à la portée d’un sorcier de dix ans. Mais la voix de Pythagore tomba comme un coup de tonnerre. Martin ouvrit un œil et c’était bien sa direction que pointait le doigt. C’était raté ! D’ailleurs Martin se rappela soudain qu’Edgar ne s’était laissé prendre non plus et que le vieux sorcier avait dû payer !

― Martin Contremage ! Combien d’angles droits y a-t-il dans un triangle rectangle rouge ? demanda le bourreau.

Et en plus de ça, Pythagore trichait ! Aujourd’hui c’était un cours d’algèbre, pas de géométrie.

― Vous avez demandé combien d’angles droits il y avait dans un triangle rectangle… rouge ?

― C’est bien ça, répondit Pythagore les mains dans le dos, en regardant par la fenêtre.

Personne n’aurait osé souffler la réponse. Martin se tourna vers sa voisine, Myrthille, qui lui fit signe qu’elle ne savait pas.

― Et si je réponds pour un triangle blanc, est-ce que ça ira ? demanda Martin.

C’était toujours quelques secondes de gagnées.

― Je m’en contenterai, répondit Pythagore en se retournant. Alors ? Une idée ? Je sens une heure de retenue glisser le long de mon doigt.

On aurait facilement entendu un balai, même un balai silencieux, voler dans la classe. Puis Martin se décida à répondre.

― Eh bien, dans un triangle rectangle blanc, il y a … Je dirais environ…

Avant qu’il puisse terminer, huit notes de musiques sonnèrent comme d’habitude, la fin du cours.

POMPOMPOMPOMPOMPOMPOMPOM

Puis une voix annonça ;

― C’était Bernardo Lesourd, de la promotion Farfadet, qui nous interprétait la Symphonie Monotone du compositeur Hariko Lormit.

Narcisse attendait déjà derrière la porte. Et il n’était pas du genre à attendre trop longtemps dans le couloir.

― … Un seul angle droit, dit Martin dans l’indifférence totale. Eh ! Monsieur ! Il y a un seul angle droit dans un triangle rectangle.

Mais Pythagore était sorti et pensait déjà à son prochain cours. Il n’entendit pas.

― C’est bien ma veine, ça ! Pour une fois que je connaissais la réponse, soupira Martin.

― Alors garde cette réponse pour une prochaine fois, lui conseilla Pilon, assis un rang derrière.

Puis ce fut donc la leçon de langages, avec Narcisse, le Maître des Miroirs. Son regard se porta tout de suite sur Martin, toujours debout.

― Ton peigne fait toujours la grève ? lui demanda-t-il en réajustant sa veste de cachemire bleue.

― C’est parce que son peigne sait qu’il aurait trop de travail, répondit Seth qui ne perdait jamais une occasion de provoquer Martin.

Seth était le fils unique de George Mondegris qui travaillait avec Pénélope et d’Abrika qui avait travaillé avec Narcisse avant de devenir la secrétaire personnelle du maire Boniface Vivant.

― Moi z’aime beaucoup tes cheveux comme cha, Martin, lui dit Myrthille, avec un sourire qui découvrit son nouvel appareil dentaire.

― Allons, vous avez assez ri pour aujourd’hui, commanda Narcisse de sa voix aiguë. Quant à toi Seth, tu peux te moquer de la coiffure de ton camarade ! Qui a bien pu t’habiller de cette façon ?

― Mais c’est moi, tiens ! répondit-il, vexé.

Seth était toujours bien coiffé avec une raie sur le côté de sa tignasse châtain. Sa chemise, quand il en portait une comme aujourd’hui, n’était jamais hors de son pantalon. Et il avait toujours l’air de sourire sournoisement, surtout quand il souriait sournoisement !

― Porter une chemise rayée verte avec un pantalon à carreaux oranges, se désola Narcisse. On aura tout vu. Enfin, passons à autre chose. Aujourd’hui vous allez apprendre quelques phrases en esquimaux, annonça-t-il en examinant attentivement un à un chacun de ses ongles.

― En trois mois, Narcisse nous a donné des leçons de latin, de grec, de magipurlien ancien, de Sumérien très ancien, de Zoulou récent et de Gnomisien, murmura Martin. Pourtant je n’ai pas souvent entendu parler ces langues à Toupourlamagy. On a même appris le langage des signes. Mais tout le monde entend bien au village !

― Et moi ze voudrais bien chavoirche trouve le village de Zoulou.

― Mais je vois une chaise vide, nota Narcisse. Qui est absent ?

― C’est mon cousin Lucas, répondit Gudrun. Il a eu un petit accident. Il doit se faire poser un plâtre aujourd’hui.

― Ton cousin n’a vraiment pas de chance. Il me semble qu’il est déjà tombé récemment, nota Narcisse.

Durant l’heure qui suivit, Martin et ses camarades apprirent donc à dire « bonjour », « comment ça va », « merci pour les oranges », « il fait chaud », « la plage est déserte » et d’autres phases aussi importantes en Esquimau. Et tous se demandaient quand ils auraient l’occasion d’utiliser ces précieuses informations.

― Avant de terminer cette classe, je dois vous informer que demain, vous irez visiter le musée des Dikaras avec monsieur Farewell, annonça Narcisse.

Puis il vérifia sa perruque, pour la sixième fois, dans le reflet de son stylo sans faire attention aux soupirs qui fusèrent dans le fond de la classe, près du radiateur.

― Le musée est interdit aux chorciers. Ze me demande bien pourquoi.

― Peut être que quelqu’un nous l’expliquera demain, répondit Martin en essuyant quelques postillons qui venaient d’atterrir sur son cahier.

Cet après-midi là, en quittant le collège, Martin suivit finalement Pilon. Ils entendirent la Cloche de Miklou sonner trois fois, ce qui signifiait que les grilles de Toupourlamagy étaient maintenant closes. Il n’était que cinq heures, mais c’est à la lueur de la pleine lune qu’ils se faufilèrent jusque derrière la Grande Bibliothèque Permise. L’endroit n’était pas bien entretenu et des ronces et des arbustes poussaient ici et là. Des lianes entrelacées grimpaient le long du mur, en évitant soigneusement les gargouilles, et formaient des échelles qu’il était facile d’escalader.

Les gargouilles justement commençaient à s’étirer après une journée d’immobilité. Un bras après l’autre, une aile après l’autre. À Toupourlamagy, les gargouilles étaient bien vivantes ! Mais seulement quand le soleil été couché.

Même pour ceux qui étaient nés à Toupourlamagy, la vision de ces créatures après la tombée de la nuit avait quelque chose d’impressionnant. Avec leurs pattes griffues, leurs immenses ailes coupantes et leurs figures tordues, elles donnaient froid dans le dos. Et que dire de leurs yeux ! Durant la journée, ces yeux étaient vides comme ceux de n’importe quelle statue. Mais une fois le soleil couché, ils rougeoyaient comme deux rubis.

C’était une des raisons pour lesquelles les Moktoux devaient quitter Toupourlamagy avant la tombée de la nuit. Il aurait été difficile de leur expliquer comment ces créatures de pierre pouvaient bouger aussi bien.

Il y avait donc trois gargouilles. C’était peut-être trois frères, c’était peut-être trois sœurs. Il était difficile de leur donner un genre. La première gargouille avait un trou en forme d’étoile dans l’une de ses ailes et elle s’appelait Kroll (qui signifiait « étoile agitée » en Gnomisien.) L’une des cornes de la seconde gargouille, celle qu’on appelait Horg, était brisée (Horg ne voulait dire en Gnomisien ni en aucune autre langue d’ailleurs.) Enfin tout le monde appelait la troisième gargouille, le Muet, même si personne n’avait jamais entendu les deux autres parler non plus !

Pendant la journée, ces trois gargouilles de Toupourlamagy gardaient exactement la position qu’elles avaient quand le premier rayon de soleil les avaient touchées. Cet après midi là, une grimace déformait la figure de Kroll tandis que Horg avait l’air bien étonné. On ne saurait jamais pourquoi.

Comme toujours, le Muet, lui, était resté impassible. Il avait quasiment toujours la même attitude.

Martin et Pilon gardaient encore une distance raisonnable entre eux et les trois créatures de pierre. Mais cette distance s’était considérablement réduite au fur et à mesure que les deux garçons avaient pris de l’assurance.

― Salut Kroll, dit Martin à la gargouille à sa droite.

Kroll méritait bien son nom. Elle était toujours la plus remuante et la plus affamée.

― Tiens, attrape ! dit Pilon en envoyant sans mal une de ses pierres.

Pilon visa juste. Et la pancarte indiquant qu’il était interdit de nourrir les gargouilles n’avait jamais eu beaucoup d’effet ! Les pierres craquaient sous leurs dents et les gargouilles n’en perdaient pas une miette.

― Passe-moi donc une munition, demanda Martin en oubliant ce qu’il avait dit à Pilon plus tôt. Voyons voir si le Muet se laisse avoir cette fois.

Mais ce soir comme tous les autres soirs, le Muet reçut le projectile sur le museau sans broncher. La pierre ricocha pour atterrir dans la gueule de Kroll qui n’en demandait pas tant.

― En voilà une pour toi, dit Pilon en visant Horg, la gargouille de gauche qui semblait toujours de mauvaise humeur et qui recevait de temps en temps une gifle de la part du Muet. Tiens, une autre encore !

― Le Muet n’a jamais faim, dit Martin.

― Peut être qu’il est végétarien, dit Pilon. Ou bien il a mal aux dents ! On devrait peut être appeler Anatole.

― Pourtant regarde ses yeux, dit Martin en s’approchant un peu. Ils brillent plus que ceux de Kroll ou de Horg. On dirait que le Muet est le chef.

― Alors le Muet est un peu stupide. Si j’étais le chef, je mangerais plus que les autres, affirma Pilon qui avait ses priorités dans la vie !

Puis après quelques secondes de réflexion, il murmura à l’oreille de Martin ;

― Au fait, est-ce que tu crois que les gargouilles comprennent ce qu’on raconte ?

― En tous cas, si elles comprennent, elles ont dû entendre toutes sortes de conversations, dit Martin en souriant. Elles doivent connaître des secrets fabuleux. Depuis le temps qu’elles sont prisonnières ici !

Puis s’adressant directement aux gargouilles, il demanda ;

― Qui sont mes véritables parents ?

Sa question resta sans réponse. Mais il sembla à Martin que les yeux du Muet avaient brillé encore plus que d’habitude.

― Et non. Pas de chance. Il faudra que tu trouves autre chose. Tu pourrais peut être essayer une boule de cristal, suggéra Pilon. Tiens, il me reste deux pierres. Une pour chacun.

C’est encore Kroll qui fut la plus rapide et qui dévora les deux projectiles. Une luciole solaire tourbillonna autour d’elle en clignotant. Horg lança une de ses pattes pour l’attraper mais les griffes ne rencontrèrent que le vide.

― Cette luciole a des problèmes d’interrupteur, dit Pilon.

Quelques flocons de neige commencèrent à tomber. Martin souffla dans ses mains. Il était temps de partir. Avec Pilon, il prit la direction de la rue Imparfaite et commença à chercher une bonne excuse pour expliquer à Sidonie pourquoi il rentrait si tard de l’école.

Mercredi 14 Kreb

Chère journale

Je m’apèle Myriam Thil-Lescribe mais tout le monde il dit Myrthille. C’est plus court. Moi ça m’embète pas. Comme tu es mon journale secrêt, je peus écrire des secrêts. Mais alors tu dois rien dire à personne come ça je pourrait écrire d’autres secrêts. Je suis dans la promossion Alchimie avec mes amis. Il y a Aurore et Lucas et Marie et sa sœur Antoinette. Elles sont pas gentils. Il y a Seth et Pilon et puis aussi Martin. Martin Contremage c’est le frêre de Aurore. Pépère Berthold il l’aime pas trop mais moi ça va. Alors à bientot.

P.S. Je vais essayé de trouver un nom pour toi si tu veux. Je sais aussi qu’il y a pas de « e » à la fin de « journal » normalement mais comme je suis une fille alors mon journale doit être une fille aussi. Alors y a pas de raison pour pas mettre un « e ». Les garçons eux y mettent pas de « e » parce que c’est des garçons.

Martin Contremage. Chapitre 5

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