Hiver Minimus et les Trois Trolls Mortel

Published on by Robert Dorazi

Il faisait déjà bien nuit sur la banquise 46 quand Frigida, réveillée par un rêve ou par une crampe d’estomac, se tourna dans son lit pour s’apercevoir que Surgelo n’était plus là. Elle comprit qu’elle n’avait pas été réveillée par un rêve ou une crampe d’estomac mais tout simplement par l’absence du ronflement de Surgelo ! Vous savez, c’est un peu comme cet habitant d’une grande ville bruyante et polluée qui ne peut plus dormir dès qu’il déménage à la campagne où l’air est presque pur et où les poules et les coqs attendent le matin pour klaxonner ou pour écouter radio-Hurlante.

Frigida enfila sa robe de chambre et fila en direction de l’igloo d’Hiver. Appelez cela l’intuition féminine, ou n’importe quoi d’autre, mais toujours est-il qu’elle avait bien raison de prendre cette direction !

La nuit était calme, et la constellation du Mouton brillait dans le ciel sans nuage. Il était très rare d’apercevoir la constellation du Mouton à cette période de l’année, mais Frigida ne fit pas attention à ce détail. Et de toutes façons elle était allergique à la laine.

Lorsqu’elle aperçut enfin Surgelo, il portait un bloc de glace qu’il déposa devant la porte de l’Igloo, sur une pile d’autres blocs de glace.

― Mais qu’est-ce que tu fais?

― Tu vois bien, non ? Je bouche l’entrée, répondit Surgelo sans hésitation. L’idée m’est venue en rêve.

― Mais où est Hiver ? chuchota Frigida.

― À l’intérieur, qu’est-ce que tu crois ? Tiens, aide-moi donc au lieu de rester là. Passe-moi un autre bloc de glace. Ne fais pas de bruit, il doit dormir. Mais son ours de malheur a l’oreille fine.

― Tout de même, c’est notre fils, s’indigna Frigida.

Puis elle réfléchit quelques secondes, une ligne se creusa sur son front, et elle repassa dans sa tête les huit dernières années, depuis qu’Hiver était arrivé dans la famille (et croyez-le ou non, mais les enfants arrivaient dans les familles de sorciers des glaces de la même façon qu’ils arrivaient dans les autres familles : grâce aux cigognes !)

Dans un coin de son cerveau elle mit les bonnes choses, et dans un autre coin elle mit les mauvaises choses. Sa tête pencha vraiment beaucoup vers ce coin là !

― Tu as raison, dit-elle finalement. Mais il faut utiliser des blocs bien plus gros !

*

Le lendemain matin, Hiver, suivi de Bouledeblanc, déboula dans la cuisine par un trou dans le sol qui se trouvait juste sous la chaise sur laquelle Surgelo allait s’asseoir. Surgelo valsa en arrière, lui qui pourtant ne savait pas danser. Il aurait pu atterrir n’importe où, sur la table, sous le tapis, entre le rideau de douche et le cadre accroché au mur par exemple. Mais il atterrit sur la nouvelle maquette en arêtes de poissons qu’il était patiemment et péniblement en train de construire.

Il avait passé une annonce dans le Pôle Glacé pour demander à tous ceux qui mangeaient du poisson de lui envoyer les arêtes. En quelques semaines seulement il avait reçu plus d’arêtes que nécessaire. S’il avait su, il aurait mis cette annonce vingt ans plus tôt !

Recevoir une arête pointue de Merlan dans les fesses, ça fait mal, alors vous imaginez le résultat avec une centaine ! Et le résultat, ce fut Surgelo poussant un cri à faire pousser des cheveux sur la tête d’un gnome (oui je sais, ça fait beaucoup de « pousser » dans la même phrase. Mais je n’ai pas eu le courage de chercher un synonyme.)

― Eh ! Vous savez quoi ? demanda Hiver. Il a neigé des blocs de glace cette nuit, et la porte de mon igloo a été complètement bouchée. Mon gnome dormait encore, alors Bouledeblanc et moi on a dû prendre le tunnel-cuisine parce que le tunnel-Lorepure n’est pas encore terminé.

Frigida lança un regard furieux en direction de Surgelo. Il aurait pu penser à boucher le tunnel aussi !

Mais Surgelo était trop occupé en ce moment, couché sur le ventre, essayant de retirer les arêtes plantées dans son postérieur. Hiver en profita pour ressortir par la porte. Quelque chose lui disait qu’il ferait mieux de disparaître pour quelque temps. Disons le temps nécessaire pour retirer une centaine d’arêtes !

*

Une fois dehors, Hiver leva les yeux. La constellation du Mouton avait disparu, mais le Grand Balayeur n’avait pas terminé son travail là-haut car le ciel était encore couvert de nuages blancs. L’un d’eux avait la forme d’une pomme.

― C’est mauvais signe !

Hiver disait cela parce que le seul endroit au pôle Sud où les pommes poussaient, c’était dans la Forêt des Troncs. Et ce n’était vraiment pas de chance !

Je vais vous dire pourquoi ce n’était vraiment pas de chance en vous racontant quelques petites choses à propos des pommes de la Forêt des Troncs, de la Forêt des Troncs elle-même, et des trolls !

Oui ! Des trolls vivent en Antarctique. Savez-vous à quoi reconnaît-on un troll de l’Antarctique ? C’est simple. Les trolls sont grands, les trolls sont gros et les trolls sont laids. Ils ont des petits yeux qui ne voient pas très bien. Et comme ils ont un gros nez et des petites oreilles, les trolls ne portent pas de lunettes. Quant aux lentilles de contact, essayez donc de dire à un troll de se mettre le doigt dans l’œil ! En fait, non ! N’essayez pas, ça peut vous attirer des ennuis.

Mais ce qui saute vraiment aux yeux quand on se retrouve par malchance en face d’un troll, ce sont leurs dents. Ils en ont beaucoup ! Des dents qui poussent dans tous les sens et, si possible, hors de leur bouche. Sûrement parce que même elles, veulent éviter les trolls.

C’est pour cela aussi que les trolls mangent n’importe quoi et aussi n’importe qui. C’est écrit dans leur contrat de trolls même s’ils ne savent pas lire. Et de toutes façons, les trolls ne font que ce qui leur fait plaisir !

Les trolls de l’Antarctique habitent presque tous sur la banquise 67, non loin d’un puits qu’on appelle le Puits des Trolls.

Un puits au pôle Sud, voilà quelque chose d’assez singulier (c’est à dire original, étrange. Pas le contraire de pluriel.) Pourquoi ce puits se trouve t-il là ? L’histoire est très simple. Il y a longtemps de cela, un jeune troll qui habitait sur la Colline Plate décida de creuser un trou dans la banquise 67 pour atteindre l’océan et boire de l’eau salée tous les jours. Comme les trolls n’avaient pas de baguettes magiques, ils devaient creuser avec leurs mains et aussi une pioche. Jusque là, pour avoir de l’eau, les trolls frottaient deux morceaux de glace l’un contre l’autre (dans un autre pays, un autre troll avait essayé lui aussi d’avoir de l’eau en frottant ce qui lui tomba sous la main. C’était deux morceaux de bois. Résultat, il mourut de soif et se brûla les doigts !)

Pour en revenir à notre jeune troll de la Colline Plate, il commença à creuser son trou. Mais c’est son petit-fils, quarante ans plus tard, qui termina et atteignit l’océan dessous.

― Chouette ! dit le grand-père, celui qui avait commencé à creuser le trou. Je vais enfin pouvoir boire un verre d’eau salée tous les jours. Descends le seau dans le puits et ramène-le-moi.

Voilà donc le petit-fils troll, celui qui avait terminé de creuser le trou, qui jette un seau accroché à une corde et qui enroule la corde pour remonter le seau. Puis il rapporte le seau à son grand-père qui attend son eau salée.

― Mais qu’est-ce que c’est que ça ? s’écrie le grand-père en lançant le seau de glace salée à la tête de son petit-fils. Je t’ai demandé de me rapporter de l’eau liquide salée ! Pas de la glace salée ! Tu n’es plus mon petit-fils. D’ailleurs tu n’es même pas laid !

À partir de ce moment, le Puits des Trolls ne fut plus utilisé car il ne donnait que de la glace.

Hiver Minimus et les Trois Trolls Mortel

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