Meurtre à la Mirabelle

Published on by Robert Dorazi

Je vous livre une petite nouvelle policière sans prétention, où il est question de tarte, de mirabelles, et de cadavre. Et bien sûr il y a le commissaire qui trouve le coupable!

Quand le commissaire Labarge arriva au 82 rue des Peupliers à Jarny, quatre personnes l’attendaient. Trois d’entre elles étaient vivantes et debout. Henri Duchamp, lui, était assis, les bras ballant sous la table, le front tout contre la nappe sur laquelle ne subsistait désormais que le dessert. Une tarte aux mirabelles, le trésor de la Lorraine. Le fruit or et sang qui poussait partout dans les champs alentours, parfois jusqu’à faire craquer les branches des arbres. On en faisait une liqueur forte (une boisson d’homme), on les mettait en bocaux, ou bien on s’en régalait à même l’arbre jusqu’à s’en faire exploser l’estomac. Bien sûr on en faisait aussi des tartes.

Une heure plus tôt, Duchamp avait eu l’air de dormir jusqu’au moment où Maude s’était aperçue qu’il dormait les yeux ouverts. Or depuis qu’il était sorti de prison, six ans plus tôt, il avait perdu cette habitude.

- Henri ! l’avait-elle appelé. Henri !

Henri ne lui avait rien répondit. Il ne répondrait plus jamais à Maude. Henri n’avait d’ailleurs jamais été un homme qu’on questionnait. Sauf si on cherchait les ennuis, bien sûr.

- Il est mort, avait annoncé Bernard Broux après s’être approché et avoir pris le pouls d’Henri. Au moins il n’aura emmerdé personne ce coup-ci ! J’espère que t’es déjà en enfer, pauvre con.

- Comment ça, « il est mort ? », avait demandé Léontine, fixant les yeux éteints d’Henri.

- Il n’y a pas trente-six façons d’être mort ! lui avait répondit sèchement son mari.

- Et qu’est-ce qu’il faut faire ?

- D’abord on finit la tarte, ensuite on appelle la police, avait alors commandé Broux.

- Tu n’as pas de cœur ! s’était écriée Léontine.

- Mais j’ai un estomac, avait dit Broux sans broncher.

Maude avait donc appelé la police. C’est le commissaire Labarge lui-même qui s’était dérangé. Il connaissait un peu Henri Duchamp pour l’avoir arrêté une première fois pour attentat à la pudeur alors qu’il n’était qu’un jeune inspecteur et Duchamp un jeune voyou. Labarge l’avait arrêté une seconde fois pour vol à main armé peu après avoir été promu capitaine. Enfin c’est comme commissaire qu’il avait eu la primeur d’empêcher Duchamp d’accomplir son premier meurtre sur la personne d’un trafiquant de drogue concurrent. Labarge était un bon flic, mais Duchamp avait de très bons avocats.

Labarge arriva à temps pour le café. Duchamp n’avait pas bougé. Il embrassait toujours la toile cirée qui protégeait la table. Il avait toujours les yeux ouverts, et le crâne toujours dégarni.

- Si on m’avait dit qu’il mourrait en se mettant à table ! dit Labarge de sa voix grave.

Personne ne releva la plaisanterie, ce qui irrita le commissaire. Il inspecta rapidement le corps sans rien bouger. Aucune blessure apparente.

- Donc, si je comprends bien, vous mangiez cette tarte, et Duchamp est tombé ?

- Personne n’a vraiment fait attention, marmonna Léontine. Il n’y a eu aucun bruit, et puis j’ai vu… j’ai vu ses yeux ouverts, vitreux. Ça m’a fait un choc monsieur le commissaire.

- Et toi, Broux ? demanda Labarge.

Il le tutoyait parce qu’il tutoyait toujours les anciens « clients » de la PJ.

- J’étais assis à l’autre bout de la table. Tout ce que j’ai vu c’est deux chiens en train de se renifler le cul. Ça, ou autre chose.

- Toujours poète à tes heures, à ce que je vois. Comment ça va, Maude ? demanda Labarge en se tournant vers la femme rondelette entre deux âges, et même entre trois.

- Comme une veuve, commissaire.

- Une veuve joyeuse, ajouta Labarge. Enfin quand les rides attaquent, quand les seins tombent, et que les poils poussent drus sur les jambes, mieux vaut un mauvais mariage qu’un mauvais tapin. Te voilà tranquille maintenant. Ça fait toujours un bon mobile.

Le légiste était enfin arrivé. Un petit homme chauve et maigre comme un clou. Il confirma que Duchamp n’avait pas été abattu par balle, ni étranglé, ni pendu, ni poignardé, ni massacré à coup de batte de baseball. Il écarta l’accident de bus, confirma que la victime n’avait pas non plus été étouffée, et encore moins noyée.

- Peut-être une crise cardiaque, se hasarda-t-il.

- Impossible, répondit Labarge, Duchamp n’avait pas de cœur.

- Je plaisantais, commissaire! répliqua le légiste qui avait un sens de l’humour de légiste. Je parie ma chemise qu’il a été empoisonné au cyanure, dit-il.

- Vous ne portez pas de chemise, répondit Lagarge. Mais je parie la mienne que vous avez raison.

Labarge fouina un peu partout comme si la maison lui appartenait. Il ouvrit les placards, les tiroirs, souleva ceci, déplaça cela. Sa grande carrure remplissait la pièce.

- Ce sont les mirabelles qui ont servi à faire la tarte ? demanda-t-il en désignant un plat qui en était rempli à ras bord.

- Les mirabelles qui ont servi à faire la tarte, elles sont sur la tarte qui reste, et dans nos estomacs, commissaire, répondit Broux.

- C’est bizarre, mais je croyais qu’on t’appelait Bernard la p’tite bite dans le milieu, pas Bernard le comique. Mais quand on a une petite bite, mieux vaut avoir de l’humour j’imagine. Alors ce sont les mirabelles ? répéta Labarge.

- Oui monsieur le commissaire, s’empressa de répondre Léontine. Henri en raffolait. C’est la saison, vous savez.

- Je sais. C’est vous qui avez fait la tarte ?

- Oui, avec Maude, répondit-elle.

- Ferme la donc ! dit Broux. Toujours à piailler. À un flic, en plus.

- Je l’ai juste mise au four, ajouta Maude. Léontine a fait tout le reste. Commissaire, mon Henri est mort, qu’est que vous avez donc avec cette tarte ?

- Tout le monde en a mangé, ajouta Broux qui voyait bien où Labarge voulait en venir.

- Mais c’est pourtant un meurtre à la mirabelle, déclara Labarge. Une première pour moi.

- Mais c’est horrible, s’écria Léontine ! J’en ai mangé aussi. J’ai mangé une part de tarte. Mon dieu, je vais mourir, je vais mourir ! Docteur, faites quelque chose.

Elle s’était littéralement jetée sur le légiste qui la remis à sa place sèchement malgré sa petite taille.

- Si vous aviez dû mourir, vous seriez déjà à moitié froide et complètement raide ! lui lança-t-il.

Labarge prit alors le plat de mirabelles et le vida sur la table. Elles roulèrent comme des billes. Les fruits n’étaient pas homogènes comme ceux qu’on trouvait dans les marchés parce que les clients ne veulent que du jaune. Non, la plupart des mirabelles sur la table étaient mouchetées de rouge. Certaines étaient même presque totalement rouges. Ces fruits avaient été cueillis directement sur les arbres du jardin. Sucrés, doux, divins.

- Sur la moitié de la tarte restante, il n’y a que des mirabelles totalement jaunes. À part celle-ci, dit Labarge en montrant le fruit écrasé par la tête de Duchamp, une mirabelle bien rouge.

- Henri les aimait comme ça, confirma Maude. Maintenant que vous le dites, c’est marrant, mais c’est ce que j’ai dit à Léontine quand elle a disposé les mirabelles sur la pâte. Toutes jaunes, sauf une part avec les fruits bien rouges qu’Henri… Non ! Non, pas Léontine!

- Elle ? Empoisonner Henri ? Vous rigolez commissaire, ajouta Broux avec un rire sinistre. Elle a peur de son ombre. Elle ne sait rien faire de ses dix doigts. Elle ne sait même pas qu’elle a dix doigts, d’ailleurs ! Alors vous pensez, tuer un homme !

Léontine s’approcha alors de son mari et utilisa ses dix doigts pour le gifler. Une gifle sur chaque joue. Broux n’eut même pas le temps de réagir. Tout à coup, sa femme si insignifiante avait révélé son vrai visage. Et son mari rapetissa.

Elles se tourna vers Labarge.

- Ça m’a pris le temps que ça m’a pris, mais je lui ai fait payer ce qu’il m’a fait pendant si longtemps. Je peux encore sentir son haleine fétide sur moi, dit-elle calmement. En fait c’était si facile que maintenant je me demande pourquoi j’ai attendu si longtemps.

- C’est parce que ça prend du temps de devenir une meurtrière, répondit Labarge avec un brin de sympathie dans la voix. Je suppose qu’on trouvera le cyanure dans les mirabelles rouges. Il fallait bien trouver un moyen pour être certaine que seul Duchamp avalerait le poison.

- C’est exact, commissaire. Ces deux là sont des minables, dit Léontine en désignant Maude et Bernard, mais s’il fallait éliminer tous les minables… Au fait, vous avez raison. Il a une petite bite, mais en plus il n’a pas d’humour !

Meurtre à la Mirabelle

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