Martin Contremage. Chapitre 4

Published on by Robert Dorazi

Farewell et Mortimer se rendirent Carré des Orties. En réalité, avec ses huit maisons, le carré des Orties ressemblait beaucoup plus à un rond qu’à un carré. Et les orties n’avaient jamais poussé à cet endroit pour autant qu’on s’en souvienne à Toupourlamagy.

En revanche, il y avait une fourmilière dans le parc situé juste derrière et sept chênes plusieurs fois centenaires avaient poussé en triangle juste en face des maisons. Ainsi, le square des Orties aurait pu s’appeler le rond-point des Fourmis ou le triangle des Sept Chênes. Mais non.

Farewell et Mortimer, qui portait le panier et le bébé, s’arrêtèrent devant les murs orangers d’une maison à deux étages. Une allée de graviers blancs séparait en deux un jardin dont le gazon aurait eu bien besoin d’être tondu !

Cette allée menait jusqu’à une porte verte, ornée d’une sonnette en forme de tête de lion. Le numéro 1 était inscrit dans un cercle noir juste au-dessus de la porte. C’était la maison Contremage.

Sidonie était arrivée de Tuttipermaggio avec ses parents alors qu’elle n’avait pas encore quatre ans. Mais elle portait déjà dans ses bras sa sœur cadette Lucia qui, bien des années plus tard, s’occupa des miroirs enchantés au Mystèriôme des Réflexions avant de retourner à Tuttipermaggio avec son compagnon.

Sidonie, quant à elle, avait un don pour la musique et il lui arrivait de donner un coup de main à Amadéo au Mystèriôme des Sons. Mais c’est en présence des enfants qu’elle se sentait le mieux. Elle dirigeait donc la crèche de Toupourlamagy. Sidonie avait les pommettes hautes et saillantes, ses yeux étaient clairs et elle mesurait un mètre cinquante-neuf exactement quand elle portait ses chaussures à talons.

Elle achetait toujours des robes deux tailles trop mince qu’elle élargissait elle-même puis blâmait les magasins qui ne savaient décidément pas faire la différence entre une taille trente-quatre et une taille trente-six. Enfin, Sidonie mettait toujours un peu trop de sel dans la soupe aux légumes.

Elle rencontra Edgar, qui était arrivé à Toupourlamagy deux ans après elle. Il ne l’avait plus quitté depuis. Edgar ne connaissait qu’un seul défaut à Sidonie, et c’était l’astrologie. Elle avait dû être envoûtée, même s’il savait que c’était impossible. Lorsqu’elle ne lisait pas la page des horoscopes dès son lever, Edgar commençait à s’inquiéter. C’était le signe que quelque chose de grave allait se produire.

C’était d’ailleurs d’astrologie dont il était question dans cette conversation qui avait débuté peu après qu’Edgar et Sidonie soient revenues de la Fête de la poussière Nobilia.

― Même les sorciers rient de l’astrologie. Je les entends souvent raconter des blagues là-dessus ! Pour eux les astrologues sont des sorciers ratés.

― Est-ce que tes sorciers disent ça avant ou après s’être saoulés ? demanda Sidonie. L’astrologie n’est pas interdite à Toupourlamagy, que je sache. Alors autant en profiter, non ? Et puis tu as vraiment la mémoire courte. Est-ce que mon horoscope n’avait pas prédit quelle serait la couleur de notre maison ?

― Oui, mais c’était quand même dix ans avant que tu demande à Maximilien Brossard de la repeindre, lui rappela Edgar.

― Tu cherches toujours une excuse.

― Si au moins tu étais certaine de ton signe astrologique ! finit par murmurer Edgar.

En effet Sidonie était née entre le trente-neuf Gorgonia et le six Hocuspocus. Mais son père soutenait que c’était durant une année trisextile paire, tandis que sa mère affirmait le contraire.

Il faut dire que le calendrier magipurlien était compliqué !

Les mois de l’année portaient des noms différents de ceux des calendriers des Moktoux, et ne comportaient pas tous le même nombre de jours. Pendant les années normales le nombre de jours par mois variait de vingt-quatre au mois d’Hocuspocus, à quarante et un au mois de Gorgonia. Mais pendant les années trisextiles on ajoute un jour au mois d’Espirit et un jour au mois de Brocéliande qui en compte normalement trente-quatre. Ceci pour les années trisextiles paires, sauf celles qui se terminaient par deux ou huit. Dans ce cas, c’était au mois de Jigsaw qu’on ajoutait deux jours.

Pendant les années trisextiles impaires en revanche, on ajoutait un jour au mois de Cendragore et un jour au mois de Lutin (le dernier mois de l’année magipurlienne), sauf si l’année se terminait par trois ou neuf. Dans ce cas, on ajoutait un jour au mois d’Aragoth (qui débutait l’année et comptait seulement vingt-six jours), un jour au mois d’Ilion et un dernier jour au mois de Démoniak. Bien sûr il fallait retirer un jour, et c’était le dernier jour de Kreb que l’on retranchait. Finalement seul le mois de Farcibole n’avait jamais changé. Il avait toujours eu vingt-huit jours.

Autant dire que personne ne savait jamais exactement quel jour de l’année on était. Et on comprend facilement pourquoi !

Sidonie ignorait donc si elle était du signe de la Robe Rayée, de la Licorne Myope ou de l’Echarpe Solitaire qui est, comme chacun sait, un signe astrologique embarrassant.

Alors pour être certaine de ne pas se tromper, elle lisait tous les horoscopes. Sauf celui de la Dent creuse qui prédisait toujours une seule chose ; une visite chez Anatole Molé, le dentiste et médecin qui habitait au coin de la rue des Plombs. Elle soupçonnait les dentistes d’avoir inventé ce signe juste pour leur publicité.

― Pour ton information, annonça Sidonie, aujourd’hui je vais recevoir une visite probablement importante. Ce sera un minéral, un animal ou un végétale. C’est écrit là, dit-elle en pointant son exemplaire d’«Astrologie ; Des Astres au Logis.»

― Au moins c’est précis ! soupira Edgar qui s’échinait à vouloir réparer lui-même le grille-pain qui avait pris feu la veille.

― Laisse donc cet appareil tranquille, lui conseilla Sidonie en quittant des yeux son journal, tu sais bien que tu n’es pas doué pour ça.

À peine avait-elle parlé, que deux ou trois minuscules ressorts jaillirent du grille-pain. Sidonie poussa un soupir. Parfois elle se demandait si son mari était bien un magipurlien. Il était si maladroit.

― Ce ne sont que des ressorts, ronchonna-t-il sans regarder Sidonie. C’est la résistance à l’intérieur qui compte.

Il passa sa main dans ses cheveux qui se raréfiaient et arracha encore quelques-uns de ceux qui restaient.

― Tu parles de la résistance qui est dans le cendrier ? demanda Sidonie d’un air innocent.

Edgar leva les yeux, laissa échapper un soupir et saisit un autre tournevis. Une autre petite pièce jaillit de ce qu’il restait du grille-pain. Dégoûté, Edgar repoussa le tout.

― Bon, après tout, le pain est meilleur quand il est frais et tendre, grogna-t-il. Et puis je le préfère comme ça, un point c’est tout ! Qu’est-ce que ce sera la prochaine fois ? Une machine à laver ? Un ordinateur ?

Sidonie continuait à lire son journal, comme si de rien n’était. Il y avait déjà une machine à laver, et ils avaient commandé l’ordinateur deux semaines plus-tôt !

― J’oubliais de dire que si le visiteur n’est pas grand, il sera petit. Et s’il n’est pas seul, il sera accompagné. On peut difficilement être plus précis, affirma-t-elle en regardant Edgar par-dessus son journal.

― Alors là, bravo ! Je suis vraiment très impressionné, finit par dire Edgar. Bon, j’irai chercher un autre grille-pain.

C’est justement à ce moment qu’on sonna à la porte. Sidonie parlait toujours à Edgar lorsqu’elle ouvrit la porte, et ce n’est que lorsqu’elle tourna la tête qu’elle aperçut Farewell d’abord, puis Mortimer juste derrière lui. Elle resta sans voix. Et pendant une seconde, mais une seconde seulement, Edgar, qui ne pouvait pas voir les nouveaux arrivants d’où il se tenait, pensa qu’il avait vraiment eu le dernier mot.

Sidonie savait que l’Arbitre se déplaçait rarement sans y être invité ou sans une excellente raison. Et cette fois il était même accompagné du tout jeune maginettoyeur, ce Mortimer qui lui avait donné tellement de soucis quand il était encore un enfant. Ce devait être sérieux. Pourtant elle ne se souvenait pas avoir signalé de contamination chez elle.

Elle reprit ses esprits et invita Farewell et Mortimer à entrer.

― Eh bien ! Si je m’attendais à vous voir ici, balbutia Edgar quand il réalisa lui aussi qui se tenait devant lui.

Farewell les rassura très vite, et Mortimer en profita pour poser le panier sur la table près du grille-pain qui ressemblait maintenant à un puzzle avec lequel David, le fils aîné des Contremage, était très occupé. Si occupé qu’il ne prêta aucune attention ni à Farewell ni à Mortimer, et pas plus au panier.

Avant que Farewell ne dise un mot, Sidonie se pencha et se mit à sourire au bébé qui dormait toujours depuis que Mortimer l’avait trouvé. Puis un doute la saisit et, fronçant les sourcils, elle fixa Edgar.

― Oh, pas si vite ! dit-il rapidement en levant les mains, je n’y suis pour rien ! Ne me regarde pas comme ça.

Comprenant la méprise, Farewell s’empressa de raconter toute l’histoire sans leur cacher que l’enfant avait été trouvé de l’autre côté de la Haie. Sidonie ne prêta pas attention à ce détail. Elle était si ravie et triomphante qu’elle en oublia presque de proposer un jus de fruit glacé que Farewell et Mortimer acceptèrent volontiers. Mortimer engloutit son premier verre d’un seul trait et n’en refusa pas un second.

― Qu’est ce que je t’avais dit ! s’exclama Sidonie en se tournant vers Edgar. Est-ce que ce n’est pas une visite des plus importantes ? L’Arbitre en personne. Est-ce que le visiteur n’est pas petit, du genre animal et accompagné ? Ah ! Tu pourras le dire à tes sorciers, pour qu’ils puissent rire jaune !

S’il avait eu le pouvoir de se métamorphoser en souris, Edgar se serait jeté sur le piège qu’il avait lui-même installé dans leur cave. Au moins ce piège aurait servi une fois.

Farewell et Mortimer, eux, ne comprirent pas très bien de quoi il était question, et ne songèrent pas demander. Ils ne voulaient pas embarrasser Edgar encore un peu plus. Puis Farewell proposa à Sidonie de garder l’enfant en attendant.

― Bien sûr que je vais prendre soin de lui. Aurore a besoin d’un petit frère, dit-elle. Est-ce qu’il a un nom ?

Mortimer secoua la tête.

― Edgar et moi, nous avions choisi appeler notre dernier-né, Martin. Mais Anatole s’est trompé, et c’est finalement Aurore qui est arrivée. Alors Martin est un prénom tout trouvé pour ce garçon.

À vrai dire Edgar n’avait rien choisi du tout. Et il n’osa pas non plus rappeler à Sidonie que c’était son horoscope, et pas le docteur, qui avait prédit un garçon !

― Quel âge peut bien avoir cet enfant ? demanda Mortimer en regardant Sidonie.

Car si quelqu’un pouvait deviner ces choses là très exactement, c’était elle. Sidonie observa attentivement l’enfant, puis décréta ;

― Quatre mois moins deux jours. Et c’est mon dernier mot, dit-elle en rougissant un brin.

― Pourtant il a l’air un peu plus âgé qu’Aurore, fit remarquer Farewell.

Mais il n’insista pas devant le regard presque indigné de Sidonie.

Sur le chemin du retour, Mortimer s’arrêta et, les yeux écarquillés, se tourna vers Farewell.

― Sidonie a bien dit que l’enfant était né il y a quatre mois ? Mais c’est justement à cette période que Pénélope s’est absentée sans donner d’explication. Elle était déjà dans la Salle de la Table quand j’ai ramené l’enfant, et elle savait que c’était un garçon sans même regarder. Nom d’un chaudron, vous croyez que c’est son enfant ?

Farewell, semblant revenir sur terre, fit répéter Mortimer.

― Je ne suis pas certain que Pénélope soit vraiment pressée de donner un petit frère à ses cinq enfants ! répondit l’Arbitre, les yeux dans le vague. Et comme ce sont tous des garçons, elle peut sans aucun problème faire la différence. En revanche, l’âge que Sidonie a donné pour l’enfant correspond, je crois bien, à celui d’Aurore.

Mortimer se frappa le front et son visage s’éclaira.

― Mais bien sûr, vous avez raison, s’écria-t-il. Oh ! Pas si vite, pas si vite. On serait au courant tout de même si Sidonie avait eu un petit garçon en même temps qu’Aurore. Surtout avec Aglaë. Quelle pipelette celle-la ! C’est sûrement la seule qui serait capable de divulguer le secret de la Haie si elle venait à trouver le moyen de traverser !

― Ce que je voulais dire, rectifia Farewell, c’est que Sidonie a réalisé que si elle devait vraiment s’occuper de l’enfant autant n’organiser qu’un seul anniversaire ! Elle a toujours été une femme pratique.

Ainsi en moins d’une heure, Martin avait reçu un nom, avait hérité d’un père et d’une mère, d’un oncle maginettoyeur, d’un demi-frère aîné prénommé David et d’une demi-sœur prénommée Aurore.

Bientôt tout le village apprit la nouvelle. Ce jour là Martin fut le sujet de conversation unique avant d’avoir goûté son premier biberon. Parce qu’enfin, on ne trouvait pas un bébé de l’autre côté de la Haie tous les jours !

En début de soirée, après que les dix huit élus soient ressortis du Château de Sort en ayant accompli leur récolte, quasiment seuls à ne pas être au courant de ce qui s’était passé, Farewell convoqua une réunion des Maîtres. Jasmine Korrigan y participa aussi parce qu’elle était la doyenne, et Boniface Vivant parce qu’il était encore le maire.

― C’est presque un record ! s’exclama-t-il à peine arrivé. La Poussière Nobilia ! Les élus en ont récolté 782 kilogrammes et 343 grammes. À peine 33 gramme de moins que la dernière fois. J’ai vérifié.

Il se frotta les mains. Il avait presque oublié pourquoi il était ici !

Olga Hoogaboom arriva légèrement en retard. Une des manches de sa chemise portait des traces de brûlure et même son écusson, un chaudron aux reflets de bronzes dessiné sur son gilet de cuir, portait des traces noirâtres.

― Rien de grave, dit-elle nonchalamment. Grillon a voulu me jouer un tour au Cube.

Tout le monde savait que le Cube n’était autre que le Mystèriôme des Solides, là où les chaudrons magiques, les anneaux aux pouvoirs étranges et les épées enchantées étaient arrachés au néant. Mais personne n’aurait pris le risque de reprendre Olga Hoogaboom. Elle n’était pas très douée pour la diplomatie !

Narcisse portait une veste de velours bleue dont le col remontait très haut autour de son cou. Chacun des boutons nacrés scintillait comme de petites étoiles, tout comme le petit écusson en forme de miroir collé sur sa poitrine et qui reflétait toute la pièce. Il complimenta Pénélope pour le turban qui, selon lui, mettait son visage en valeur et qui allait si bien avec la couleur de son rouge à lèvres.

En entendant cela, Orville Wrong, le Maître des Volants qui était venu avec sa bosse dans le dos et son bâton de réglisse dans la bouche, se prit la tête dans les mains.

Farewell prit la parole et expliqua ce qui avait motivé cette réunion puis fit basculer l’énorme sablier qui reposait à ses côtés.

Amadéo Maggini fut le premier à répondre. Il était le Maestro, comme il aimait à se faire appeler et c’est lui qui avait la responsabilité des Chantiks, les Dikaras musicaux, au Mystèriôme des Sons.

― Est-ce qu’il a una bella voce au moins ? demanda-t-il de son accent chantant.

― C’est difficile à dire, répondit Farewell avec patience. L’enfant dormait quand Mortimer l’a ramené.

Narcisse lissa la mince moustache qui remontait de chaque côté de sa bouche.

― J’espère que ses cheveux sont bien assortis à ses yeux et à ses vêtements, dit-il.

― Il n’a pas encore assez de cheveux pour qu’on devine leur couleur et personne, à part peut-être Sidonie n’a encore vu ses yeux, répondit Farewell.

― Et il ne devait pas porter grand chose sur lui, grommela Berthold qui n’avait pas encore digéré l’épisode de son livre de magie bretonne.

― Je tiens à rappeler que la date des élections n’a pas changé, annonça Boniface. Je demande aussi que cette journée soit désignée «événement majeur.»

Boniface promenait constamment un doigt le long de son nez, de la pointe jusqu’au front entre ses yeux. Il faisait ça depuis qu’il avait lu «Les Aventures de Pinocchio.»

― Pour une fois au moins, je suis de l’avis de Boniface, dit Orville sans cesser de mâchouiller son bâton de réglisse.

― Comment ça «pour une fois» ? répondit Boniface.

Il se serait bien penché sur la table si son ventre ne l’en avait pas empêché.

― Messieurs, messieurs, intervint Farewell. Ce n’est pas le moment. Ce jour est tout de même très spécial et nous allons devoir prendre une décision qui pourrait être la plus importante jamais prise à Toupourlamagy.

Boniface reposa ses épaules contre le dossier de son siège tandis qu’Orville avala un peu plus de réglisse. En les voyant ainsi, il était difficile d’imaginer que Boniface était le beau-frère d’Orville !

Farewell se tourna alors vers Berthold.

― Que disent les Livres Rares des Lois ? demanda-t-il.

Tous les regards se tournèrent vers l’Imprimeur des grimoires et il y eut un silence que Berthold apprécia tout particulièrement.

― J’ai retrouvé le paragraphe en question. Il était dans le tome deux cent cinq, page trois cent vingt et un, paragraphe sept. La page est encore si propre et blanche qu’il n’est pas difficile de deviner que ce paragraphe n’a jamais été lu avant aujourd’hui. Mes empreintes seront sûrement les seules sur ces pages pour un long moment.

― Très bien Berthold, dit Boniface, mais si tu nous disais ce qui est inscrit dans ce paragraphe trois de la page sept cent trois du tome cent cinq.

Berthold ne daigna même pas corriger Boniface et ne précisa pas non plus que le paragraphe trois de la page sept cent trois du tome cent cinq traitait du nombre de baguettes magiques maximum que pouvait commander un sorcier dans sa vie.

En revanche, de sa voix de ténor il récita le court paragraphe sept de la page trois cent vingt et un du tome deux cent cinq.

― Dans le cas impossible où un bébé serait retrouvé du mauvais côté de la Haie et dans le cas encore plus impossible où quelqu’un serait assez inconscient pour le ramener à Toupourlamagy, alors la loi n’a rien à dire puisque le cas cité ci-dessus est deux fois impossible.

Pour la deuxième fois ce soir là, un silence de sorcier s’installa dans la Salle de la Table des Votes. Orville cessa de mâcher son réglisse, Amadéo cessa d’agacer les autres avec son sifflotement, Narcisse oublia pour un instant de se mirer dans la Table qu’il prenait toujours soin de polire et Boniface ne trouva rien à dire.

En revanche les oreilles de Mortimer durent siffler.

C’est Olga qui, d’un coup de son poing sur la Table, brisa le silence. Même assise, Olga restait impressionnante.

Bolabchok ! asséna-t-elle. Ça ne m’étonne pas du tout. Toutes ces lois et finalement c’est le noir. C’est toujours pareil.

― Au contraire, dit Farewell. Cela veut dire que nous pouvons décider nous même par un vote. Et la question sera ; Faut-il garder l’enfant à Toupourlamagy ?

Il posa la main devant lui et aussitôt une ouverture parfaitement cachée s’ouvrit au milieu de la lourde table de pierre révélant une série de dix boules de pierre moitié blanches moitié noires. Ces boules étaient réparties sur un rail circulaire, et seule Rebecca fut surprise de les voir apparaître.

Le sable continuait de glisser d’un réceptacle à l’autre du sablier. Plus des deux tiers du temps s’étaient déjà écoulés. Bientôt il faudrait terminer et poser la question.

― On ne sait rien de lui. Il pourrait être une menace pour Toupourlamagy, avertit Orville en sortant son bâton de réglisse de sa bouche.

― C’est un bébé ! Comment pourrait-il menacer Toupourlamagy ? plaida Rébecca Boop.

Rébecca était la plus jeune des Maîtres autour de la Table des Votes, et elle participait à son premier conseil.

― De la même façon qu’un cheval a menacé Troie, répondit Berthold.

― De quel cheval parle-t-il ? murmura Boniface à Orville qui avait recommencé à mastiquer son réglisse.

― Il est temps ! prononça Farewell. J’annonce que le vote secret doit avoir lieu.

Chacun des participants posa alors la main sur la table devant lui. Farewell expliqua à Rebecca qu’elle n’avait qu’à penser à sa réponse et l’une des boules deviendrait complètement blanche si sa réponse était « oui » ou complètement noire si sa réponse était « non ». Avant que Rebecca ne demande comment le secret du vote serait gardé, les dix boules se mirent à tourner sur leur rail si vite que bientôt tout ce que l’on put distinguer fut un cercle grisâtre. Puis le mouvement ralentit, les dix boules s’immobilisèrent et Farewell put annoncer le résultat.

Martin fut autorisé à rester à Toupourlamagy par huit boules blanches contre deux boules noires.

― Ah ! J’avais presque oublié, dit Boniface avec une trace d’hésitation dans la voix. C’est notre tour de rebaptiser une rue.

― Encore ? demanda Orville, exaspéré. Alors ce n’est pas assez d’avoir un calendrier qui n’est jamais à jour. Il faut en plus qu’on se perde dans notre propre ville.

Boniface fit de son mieux pour oublier cette remarque.

― Aussi j’ai décidé que la ruelle Impassible s’appellerait désormais la ruelle Boniface. Je parle bien sûr du fameux Boniface Biengrand, précisa-t-il devant les mines consternées de ses collègues. Je pense qu’il l’a bien mérité.

Il sortit une montre de sa poche et vérifia l’heure. Puis il rappela une dernière fois que son élection à la mairie aurait lieu de toute façon et qu’il songeait à créer un site Internet appelé www.toupourlamagy.mag. Il fallait être moderne !

― Je dois vous laisser. Un travail important m’attend ! lança-t-il en regardant Orville.

Il se retira dans sa mairie. Il entra dans la salle des Événements Majeurs et s’enfonça dans son fauteuil satiné de jaune et de mauve. Devant lui s’étalaient les Registres des Événements Majeurs que ses prédécesseurs avaient remplis durant tant d’années.

Il desserra sa cravate qu’il était le seul à porter à Toupourlamagy.

Tout de même, pensa-t-il en balayant les étagères du regard, l'Histoire de Toupourlamagy est inscrite sur ces pages. Et aujourd'hui, moi, Boniface vivant, je vais ajouter un morceau de cette Histoire.

Il fixa son regard sur la plume à la pointe noire et à l’empennage bleu scintillant qui reposait à sa droite. C’était la dernière plume du dernier des phénix qu’un sorcier avait arrachée à l’animal mythique juste avant qu'il ne s'enflamme et brûle tellement fort qu'il ne put jamais renaître de ses cendres.

Boniface retira le dernier registre que Mireille Gruf, le précédent maire, avait entamé presque cinquante ans avant que lui-même ne soit élu. Il le posa devant sur la table devant lui avec un bruit sourd.

Trente milles centimètres cube de registre.

Pas étonnant qu'il soit si lourd !

À peine un tiers des pages avaient été noircies, ou plutôt bleuies, par Mireille. Il laissa échapper un soupir. Jamais il n’aurait l’occasion de remplir les deux tiers restant et d’avoir l’honneur de débuter un nouveau registre qu’on appellerait le Vivant, comme celui qui se trouvait devant lui s’appelait le Gruf.

Tant pis, pensa-t-il. Mais peut-être qu’en écrivant vraiment très gros… Non !

Il balaya ces idées malsaines d’un geste brusque de la main, trempa la plume dans l’encrier officiel et commença à rédiger son rapport pendant que la plume de phénix lisait à haute voix ce qu’il écrivait ;

En ce 171817… En cette fin du mois d’Hocuspocus de l’Année de la Haie 2994 (ou 1998, selon le calendrier des Moktoux), jour de la Fête de la Poussière Nobilia, rien d’exceptionnel à signaler excepté la découverte par Mortimer Cabot, Piégeur d’infectilèges hautement magiques perdus par des sorciers, d’un panier jaune paille long de soixante-treize centimètres, large de quarante et un centimètres et profond de vingt-neuf centimètres.

D’un poids de deux kilogrammes et cent trente et un grammes, le panier était primitivement tressé avec de l’osier. Le panier ne portait pas le nom de l’artisan responsable de sa construction. Aucune facture n’ayant été retrouvée et aucune adresse valide n’ayant été découverte vers laquelle renvoyer l’ouvrage en question, un message sera diffusé selon lequel le propriétaire du panier aura un siècle et un an pour venir le réclamer. Passé ce délai, le panier appartiendra définitivement à Toupourlamagy.

P. S. Le panier était rempli d’un enfant et d’un message inutilisable, en grande partie dévoré par un animal disparu depuis des siècles.

Signé Boniface Vivant, encore maire de Toupourlamagy.

Martin Contremage. Chapitre 4

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