Martin Contremage. Chapitre 3

Published on by Robert Dorazi

La foule avait grossi autour de la statue de Maã. Presque deux cent personnes entouraient huit hommes, neuf femmes et un jeune garçon. Ces dix-huit là étaient vêtus d’une combinaison spéciale qui ne laissait voir que leur tête. C’est cette combinaison qui permettait de récolter la Poussière Nobilia.

Le jeune garçon portait aussi le sac qui contenait tous les détails des Dikaras arrachés au néant durant les quinze années précédentes, y compris les noms des sorciers et des sorcières qui les avaient commandés. Les documents étaient descendus dans le sous-sol du Château de Sort où ils allaient dormir pour l’éternité sans être dérangés.

Le soleil brillait encore haut dans le ciel quand Jasmine Korrigan, la doyenne, sonna le début du cérémonial. Aujourd’hui, comme à chaque fois pendant la Fête de la Poussière, elle portait son ensemble jaune canari et le collier de perles bleues qu’elle tenait de ses parents. Son visage en forme de boule de papier froissé reposait sur son cou frêle. Pourtant malgré ses quatre-vingt-dix-neuf ans elle avait bon pied bon œil bleu. Et sa voix portait toujours !

Une jeune femme déjà rondelette lui fit signe de s’asseoir sur le fauteuil qu’elle lui offrait. Mais tout comme quinze ans auparavant, Jasmine renvoya le fauteuil et la jeune femme, qui s’appelait Clara et qui n’était autre que son arrière-petite-fille.

Jasmine accepta en revanche avec soulagement, et avec un grand sourire, le parasol que Sébastien, le petit ami de Clara, fixa derrière elle. Puis elle leva la main pour signifier qu’elle allait prendre la parole.

― Mes amis, nous-y voilà ! Si j’en crois Berthold, et Berthold a toujours raison, aujourd’hui pour la quatre-vingt-dix-neuvième de l’histoire de Toupourlamagy, celles et ceux qui ont été choisis auront la responsabilité de récolter la précieuse Poussière. Ce sera un grand honneur pour eux. Et une bonne affaire pour nous ! murmura-t-elle en se tournant vers un homme un peu enrobé, qui était vêtu d’un costume bleu sombre et d’une cravate aux rayures rouges et jaunes.

C’était Boniface Vivant, le maire de Toupourlamagy qui faisait campagne pour sa réélection.

― Hein ? Oh oui ! C’est ça. Une bonne affaire. Oui, oui. N’oubliez pas de votez pour moi, répondit-il en rongeant ses ongles.

Jasmine leva les yeux au ciel. Boniface était le seul candidat en course pour la mairie ! Qui d’autre aurait voulu de son poste de toute façon ?

Elle reprit donc son discours en pointant la statue de Maã.

― Les dix-huit élus referont ce que Maã Ra Jik, notre modèle à tous, a accompli lorsque l’art de la sorcellerie était encore tout nouveau.

La doyenne s’adressa alors directement au jeune garçon qui portait le sac, et qui rougit de confusion.

― Maã Ra Jik était à peine plus âgée que toi quand elle a découvert les pouvoirs de la poussière dorée qui s’accumule à l’intérieur du Château de Sort que les plus jeunes d’entre vous appellent le Bureau des Réclamations. C’est bien ça, n’est-ce pas ?

― Oui. Non… Oui madame, bredouilla t-il.

Un rire s’éleva de la petite foule. Le Château de Sort portait ce surnom car c’était là que les sorciers et autres enchanteresses devaient venir se plaindre des défauts des Dikaras. Mais aussi loin qu’on remonte dans le temps, aucun d’entre eux n’avait jamais réclamé. Il restait heureusement deux choses certaines dans ce monde. La première était que les Dikaras de Toupourlamagy n’avaient aucun défaut. Personne n’était d’accord pour la seconde.

Le Château de Sort restait fermé et la poussière s’accumulait !

Au cours des siècles, l’expérience avait montré qu’un délai de quinze ans entre chaque récolte produisait la Poussière la plus fantasmagistique. Depuis, tous les sorciers de la planète venaient à Toupourlamagy pour s’en procurer ne serait-ce qu’un dé à coudre. Quand ils pouvaient se l’offrir bien sûr, et seulement s’ils y étaient autorisés par le BBBBRRRRRR.

La foule attendait que Jasmine termine son discours. Les dix-huit élus étaient prêts à se diriger vers le Château de Sort où ils allaient visiter les dix-huit pièces, récoltant chaque gramme de la précieuse Poussière.

― Portons donc un toast à nos héros du jour ! déclara Jasmine en levant son verre. Et pour finir, avant que vous ne partiez, laissez moi vous rappeler les précautions rituelles de la récolte :

Soyez légers comme une plume, précis comme une horloge et laissez vos éternuements sur le pas de la porte !

Un peu à l’écart de la doyenne, se tenait Frédéric Farewell, un homme dans la force de l’âge. Ses cheveux, encore très noirs mais déjà parsemés ici et là de blanc, étaient noués en une queue de cheval qui retombait entre deux larges épaules.

Son visage était carré, avec une bouche volontaire et un nez bien planté au milieu. Ses yeux étaient presque aussi noirs que ses cheveux et pourtant son regard avait quelque chose de rassurant.

Même s’il s’appuyait sur une canne, Farewell avait l’air solide. Il avait été élu depuis peu Arbitre des Maîtres de Toupourlamagy. Son costume de cérémonie, tout de couleurs et de décorations, devait être inconfortable à la manière qu’il avait de passer ses doigts entre le col de sa longue veste et son cou. Cet habit de cérémonie était aussi le seul qui portait le blason complet avec les Sept Dikaras originels.

Alors que Farewell prêtait une oreille distraite au discours de Jasmine qu’il avait déjà entendu deux fois dans sa vie, un jeune homme aux cheveux noirs, coupés ras et sans moustache se fraya un passage pour lui murmurer quelques mots à l’oreille. Ce que Mortimer, car il s’agissait bien de lui, dit à Farewell sembla suffisamment important pour qu’ils quittent l’assemblée tous les deux.

En les voyant s’éloigner, Jasmine leur jeta un regard songeur et revint à la cérémonie. Les élus s’éloignèrent eux aussi mais dans la direction opposée, vers le Château de Sort où les attendait leur tâche.

Farewell et Mortimer empruntèrent l’avenue des Charmes-flous qui conduisait à La Tour des Décisions.

― Je vois avec satisfaction que tu as vite oublié la déception de cet après-midi, dit Farewell.

― C’est vrai. Mais ce que j’ai ramené vaut mieux que toutes les poussières, même la Poussière de Sort. Vous pouvez me croire ! affirma Mortimer sur un ton très agité.

― Sans aucun doute, répondit Farewell. Un jour, peut être, tu auras toi aussi ta statue quelque part à Toupourlamagy. Mais tu pourrais peut-être me dire ce que tu as trouvé maintenant.

― Vous ne me croiriez pas, s’écria Mortimer. Il faut que vous voyiez ça de vos yeux. Finalement vous aviez raison de dire que ce jour me réservait peut-être une surprise plus grande que celle de nettoyer une vieille cabane poussiéreuse. Même si je sais bien que vous vouliez seulement me consoler.

― Je suis heureux de t’avoir redonné le moral. Je ne faisais que rapporter ce que Sidonie avait lu dans ses journaux d’astrologie. Mais je ne me souviens pas avoir appelé le Château de Sort « une vieille cabane poussiéreuse », rectifia Farewell.

Plusieurs années plus tard, comme l’avait prophétisé Farewell, une des rues de Toupourlamagy, la rue des Petitronds, fut rebaptisée Rue Mortimer Cabot.

Lorsqu’ils arrivèrent près de la Tour des Décisions, l’impatience de Mortimer le fit entrer en courant. Il ne fit pas attention à cette odeur de biscotte brûlée venue de nulle part et ignora les picotements qui avaient parcouru tout son corps juste à ce moment, ceux que sa grand-mère confondait avec les fantômes de fourmis. Il réalisa trop tard que c’était une mauvaise idée.

Dès qu’il posa le pied sur les dalles pourpres qui recouvraient le sol du hall, deux bras surgirent de la porte et l’arrêtèrent net. Ces bras appartenaient au guerrier sculpté sur la porte. Un guerrier ressemblait beaucoup à ceux qui combattaient au moyen âge, protégés par une armure et d’un casque qui ne laissait voir que leurs yeux. Mais celui-ci portait en plus l’écusson de Toupourlamagy gravé sur son plastron.

― Mer… lin ! Je suis pris, laissa-t-il échapper quand les bras l’empoignèrent.

Ses pieds ne touchaient plus le sol et ses jambes ruaient inutilement dans le vide.

― Te voilà bien avancé maintenant, soupira Farewell lorsqu’il le rejoignit. Combien de fois t’ais-je dit de ne pas te précipiter comme ça ? Tu peux être heureux, les doigts auraient aussi bien pu se refermer sur ton cou !

Mortimer se débattait toujours comme un diable en insultant copieusement cette porte qui n’en faisait qu’à sa tête. Mais les bras du guerrier de bronze étaient bien trop forts.

― Plus tu t’agites et plus les bras s’accrocheront, dit Farewell. Et si en plus tu les insultes, tu risques de rester collé comme ça jusqu’à la prochaine Fête de la Poussière Nobilia.

― Je crois bien que je vais avoir besoin de votre aide pour me libérer, pesta Mortimer.

Farewell posa sa canne contre l’un des battants de la porte et saisit l’une des mains qui emprisonnaient Mortimer. Il tira sur les doigts de métal qui cédèrent l’un après l’autre malgré une résistance farouche. Même un guerrier de bronze ne pouvait résister longtemps à l’Arbitre. Bientôt Mortimer fut libéré et les bras reprirent leur place le long du corps du guerrier sculpté.

Mortimer se frotta à l’endroit où les deux poignes de bronze l’avaient agrippé et fit quelques mouvements. Il n’avait rien de cassé mais demain, c’était certain, ses bras seraient couverts de bleus.

― J’aurais dû civiliser cette sculpture il y a longtemps, grogna-t-il en oubliant même de remercier Farewell. Je m’occuperai de ça dès que possible. Il ne restera plus aucune trace de cette magie !

― Ne t’en fais pas, je prendrai soin de ça moi-même, répondit Farewell.

― Mais comment feriez-vous ? C’est mon travail, protesta Mortimer. Où va-t-on si l’Arbitre se met à faire le travail du maginettoyeur ! Et puis, sans vouloir vous insulter, vous n’avez pas le… don Premier.

Farewell en effet n’avait pas le don. Mais Mortimer, lui, si ! Il était même l’un des meilleurs maginettoyeurs que Toupourlamagy ait connu à vrai dire. Et il avait deux fois plus de travail car, par un malheureux concours de circonstances, il était le seul maginettoyeur en ce moment alors qu’il y en avait toujours eu deux et même parfois trois en même temps.

Mortimer était responsable de la magidécontamination. C’était de cette façon un peu dédaigneuse qu’il nommait l’élimination des traces de magie (les infectilèges) que laissaient inévitablement derrière eux tous les sorciers et les sorcières qui venaient depuis des siècles à Toupourlamagy.

Le nom officiel du maginettoyeur était « Piégeur d’infectilèges hautement magiques perdus par les sorciers », mais Mortimer, comme tous ses prédécesseurs, préférait s’appeler maginettoyeur. C’était plus court, moins compliqué à épeler et le travail était le même.

― C’est tout de même bizarre, non ? fit remarquer Mortimer après s’être calmé.

― Qu’est-ce qui est bizarre ? demanda Farewell.

― Eh bien, cette place ! Enfin, je veux dire la Tour des Décisions. C’est l’un des trois endroits dans lesquels les sorciers n’entrent pas et pourtant cette porte est vraiment très contaminée, répondit Mortimer.

― Je pourrais commencer par te faire remarquer que la porte est à l’extérieur et qu’il n’est pas nécessaire d’entrer dans la Tour pour la toucher, dit Farewell.

Mortimer dut reconnaître que l’Arbitre avait raison.

― Mais surtout, si tu t’obstines à parler de contamination, tu risques de vexer nos amis sorciers, ajouta Farewell en fronçant les sourcils. Enfin, nous reparlerons de ça plus tard. Une chose bien plus urgente nous attend, je crois.

― C’est juste, vous avez raison ! Venez, je l’ai installé dans la grande salle. Je pensais que vous seriez déjà revenu, alors je suis venu directement ici en revenant de la… hum… en revenant de ma promenade, expliqua Mortimer. Pénélope était dans la salle de la Table des Votes. J’ai trouvé bizarre d’ailleurs qu’elle n’assiste pas à la Fête. Ensuite je suis venu vous chercher.

Le hall où ils se trouvaient tous les deux donnait accès à la salle de la Table des Votes où se tenaient les réunions des Maîtres.

Cette fois Mortimer prit soin de ne pas se précipiter à l’intérieur et laissa Farewell passer devant. Il n’avait pas envie de se retrouver à nouveau prisonnier ou pire encore ! Et puis surtout, l’Arbitre devait entrer le premier.

Pénélope Tisserand était toujours là. Sur sa poitrine était brodé l’image d’une pelote de fil d’or. Elle était la Maîtresse des Habits d’Étrangeté et c’est sous sa direction qu’étaient tissés tous les manteaux d’invisibilité, les chapeaux de vérité et bien d’autres vêtements magiques plus extraordinaires les uns que les autres comme les combicaméleons qui permettaient aux sorciers qui avaient des problèmes de métamorphose, de se camoufler tout de même.

Pénélope était aussi la femme la plus élégante qu’on pouvait croiser à Toupourlamagy. Ses robes et tous ses vêtements semblaient n’avoir été dessinés et confectionnés que pour être portés par elle. Son visage ovale était perdu au milieu de son abondante chevelure aux reflets argentés dont les pointes bougeaient alors même qu’il n’y avait pas un souffle de vent dans la pièce.

Elle était penchée sur le panier, lui-même posé sur la Table des Votes. Elle souriait au bébé qui dormait à points fermés. C’était la découverte de Mortimer.

― Bonjour Frédéric, lança Pénélope sans même lever la tête. La Fête est déjà terminée ?

― La Fête continue, répondit Farewell sans saluer la Maîtresse des Habits d’Étrangeté, mais Mortimer m’a convaincu qu’il y avait quelque chose de plus urgent à faire ici.

― Je crois bien qu’il a raison cette fois, dit Pénélope avant de signaler aussitôt à Mortimer qu’elle voulait juste l’embêter un peu.

― C’est moi qui l’ai trouvé, répondit Mortimer, fier comme un Troll un jour de pluie. Au fait… c’est un garçon ou une fille ?

Il n’avait même pas pensé à vérifier.

― C’est un garçon, répondit Pénélope sans même regarder sous la couverture qui recouvrait le bébé. Où l’as-tu trouvé ?

Mortimer prit une grosse inspiration et se décida à avouer la partie la plus incroyable de l’histoire. Il savait que ce qu’il allait dire resterait gravé à jamais dans l’histoire de Toupourlamagy. C’était tellement incroyable qu’il pensait que personne ne le croirait une fois encore.

― Je l’ai trouvé de l’autre côté de la Haie, dit-il.

― Quoi ? s’étrangla presque Farewell. Tu sais que tu n’as rien à faire là-bas. Tu sais que tu ne dois pas y retourner. Surtout toi, le maginettoyeur ! Est-ce que tu oublies Zelda ? Comment ferions nous si toi aussi tu…

Farewell repris son calme quand il réalisa que Mortimer n’avait sûrement pas oublié.

Pénélope avait relevé la tête et ses cheveux avaient cessé de bouger. C’était le signe d’une grande surprise chez elle. Elle se tourna vers Farewell puis vers le bébé qui souriait dans son sommeil. Deux fossettes se creusaient sur ses joues.

― Ne sois pas trop sévère avec lui, Frédéric, dit Pénélope une fois la surprise passée. Il fait de gros progrès ! Qu’est-ce que tu avais apporté la dernière fois ? demanda-t-elle en s’adressant à Mortimer. C’était un gnome farceur, je crois.

― Ça, c’était l’année dernière, répondit Mortimer confus. C’était un tout jeune gnome, presque un bébé lui aussi. Il était orphelin, mais je lui ai trouvé une famille depuis. La dernière fois c’était un termite. Mais ce n’était pas ma faute cette fois là, insista Mortimer.

― Ah oui ! Le termite. Tout le monde se souvient très bien d’elle, dit Farewell. Heureusement qu’il a fini par s’étrangler tout seul sinon il ne resterait plus un seul mur intact au Mystèriôme des Jumeaux. J’ai cru qu’Orville allait devenir fou ! Cette créature diabolique a même réussi à dévorer la moitié de la collection de cannes que m’avait offerte Garamu, le lutin bûcheron.

― Au moins nous n’aurons pas ce problème avec lui, dit Pénélope en désignant le bébé. Enfin, je pense. Cet enfant n’est âgé que de quelques mois à peine, il ne peut pas être l’un des nôtres. Jamais un magipurlien n’a abandonné son enfant.

― En tous cas, ce n’est pas non plus un sorcier, ajouta aussitôt Mortimer avec soulagement. Il n’a pas de Magma.

Ce que Mortimer appelait un Magma, c’était cette étincelle qui ressemblait à une minuscule comète virevoltant autour de la tête des sorciers. C’était leur marque de naissance et la source de tous leurs pouvoirs.

― À moins bien sûr qu’il soit dissimulé !

Et Mortimer bougea un peu le bébé sur le côté pour vérifier. Mais c’était bien inutile et il le savait.

― Arrête donc ! Tu vas le réveiller. Tu sais très bien que les sorciers ne peuvent pas nous cacher leur Magma. Encore moins dormir dessus ! lui fit remarquer Farewell.

― Alors c’est l’enfant d’un Moktou, avança Mortimer. Mais dans ce cas je me demande bien comment il a pu traverser la Haie. Peut-être est-il vraiment tombé du ciel. Après tout j’ai bien vu cette flèche de feu avant d’apercevoir ce bébé.

Pourtant l’enfant était indemne, et il n’avait pas l’air d’avoir subi un atterrissage forcé ! Alors Mortimer, Pénélope et Farewell se regardèrent avec la même interrogation sur leurs visages. Ce fut Pénélope qui parla la première.

― Évidemment ça semble impossible, mais se pourrait-il que cet adorable bébé soit l’un des… l’un des leurs ? finit-elle par dire.

Farewell serra la mâchoire et pendant un instant son visage s’assombrit. Mortimer rougit, mais ce n’était pas de honte.

― J’ai bien observé les alentours après l’avoir trouvé et il n’y avait personne, dit-il. Il faisait trop jour d’ailleurs et puis tout le monde sait qu’aucun enfant ne vient au monde là-bas.

— Et surtout, si cela venait à se produire, ils n’auraient pas abandonné l’enfant. Ils ont bien trop besoin de personnel ! conclut Farewell. Est-ce que tu as trouvé quelque chose d’autre avec l’enfant ?

― Non. Euh… Oui, bredouilla Mortimer. Enfin…

― Oui ou non ? demanda Pénélope.

― Je crois que c’est oui, répondit Mortimer en tendant à Farewell le morceau de papier déchiré qu’il avait réussi à arracher à Pyrus.

― Mais il n’y a rien sur ce papier, s’exclama Farewell. On dirait qu’il a été… dévoré ?

Mortimer se frotta le front. L’autre moment qu’il redoutait un peu était arrivé.

― C’est à cause de Pyrus, expliqua Mortimer. Il a vu le panier avant moi, et… je n’ai pu sauver que le morceau que vous tenez.

― Une chance pour l’enfant que Pyrus ne mange que du papier ! dit Pénélope en frissonnant. Ton étrange compagnon a beau être inoffensif, je me demande comment tu peux t’intéresser à un animal aussi laid ?

― C’est une chance qu’il soit papivore mais c’est aussi embêtant. Ce message nous aurait été sûrement très utile, ajouta Farewell dont la voix trahissait la déception.

― Qu’allez vous faire de lui ? demanda Mortimer avec un peu d’appréhension dans la voix. Je veux dire, qu’allez-vous faire du bébé ?

― Il est un peu tard pour se poser la question, dit Farewell. Mais si, comme tu le penses, c’est un enfant de l’extérieur, alors mieux vaudrait le leur rendre. Il serait en de meilleures mains.

― Ce n’est pas si simple, répondit une voix de ténor.

Tous les trois se tournèrent vers celui qui venait de prononcer ces paroles. C’était un homme mince et assez grand, avec, sur son visage anguleux, un air strict qui creusait encore plus les rides sur son front. Le sommet de son crâne était dégarni mais il portait une barbiche rousse. Sa veste arborait un écusson à l’image d’un livre.

C’était Berthold Lescribe, le Maître des Grimoires et aussi, à l’occasion, le rédacteur des discours de Jasmine. Il avait lu, disait-on, tous les livres qui avaient été écrits dans ce monde et dans les autres. Ce qui était à peine exagéré. Il n’avait lu que les plus intéressants.

Il s’avança jusqu’à la Table et observa le bébé d’un air distant. Pourtant lui aussi venait juste d’être grand-père. Deux semaines plus tôt, sa fille aînée Angeline avait mis au monde une petite fille.

― Avant qu’une décision ne soit prise, je dois consulter les Livres Rares des Lois, rappela Berthold. Ensuite il reviendra bien sûr à Frédéric d’arbitrer.

― Comment ? Il y a donc à Toupourlamagy des livres que tu ne connais pas par cœur ? plaisanta Pénélope.

Mais Berthold resta impassible. Le mot « humour » avait dû être mystérieusement rayé de tous les dictionnaires qu’il avait lus.

― Très bien, trancha Farewell. Nous attendrons que tu rapportes ce que disent les Livres.

― Alors cette question est réglée pour le moment, dit Pénélope au grand soulagement de Mortimer. Mais comme Pyrus a dévoré pratiquement tout le message et ce qui était inscrit dessus, nous dont ne savons pas d’où vient ce bébé et nous ignorons même son nom. Celui qui était sans doute inscrit sur le reste du message.

― Pourquoi ne pas l’appeler Mortimer, suggéra Mortimer plein d’espoir.

― Parce que Toupourlamagy ne peut pas se le permettre, répondit Berthold sans ménagement.

Puis il se tourna vers Pénélope.

― Tu as dit qu’il restait une partie du message. Je veux le voir.

― Le voilà, dit Farewell.

Berthold approcha le papier de ses yeux un peu globuleux. Il le renifla puis en détacha un morceau gros comme un timbre-poste. Il le mit dans sa bouche et mastiqua un instant.

― Je vois, dit-il. C’est un papier éternel bouffant. Les sapins qui ont servit à le fabriquer ont été abattus au printemps par des castors dans le Parc du Mont Tremblant au Canada. La pâte à papier a été préparée par Charles Petitcou dans le moulin d’Arche à Varennes, en France. Au goût, je dirais aussi que Petitcou avait un peu trop bu ce jour là !

― Alors cet enfant serait le fils d’un marchand de papier français alcoolique qui s’appelle Charles Petitcou ? demanda Mortimer stupéfait.

― Je ne sais pas, répondit Berthold, pour l’instant je n’ai goûté que le papier. Mais j’en doute. Ce papier est unique et il n’est plus fabriqué depuis l’année 1793. Selon le calendrier Moktou bien sûr.

― Et pourquoi n’est-il plus fabriqué ? demanda Mortimer en bougeant de façon à se placer entre le Maître des Grimoires et le panier.

Sans blague, il était bien capable de goûter le bébé aussi !

― C’est à cette époque que Charles Petitcou a été confondu avec Le roi Louis XVI et qu’il a été guillotiné à sa place. C’était la Révolution. Quel gâchis ! Pour l’imprimerie bien sûr, soupira Berthold.

Mortimer avala sa salive et se passa la main sur le cou.

― Combien de livres ont-ils été imprimés avec ce papier ? demanda Pénélope.

― C’est assez difficile à dire, admit Berthold. Je dirais entre trente et trente-deux. Mais le message a été écrit avec un stylo très banal si j’en crois la lettre qu’on aperçoit ici, dit-il en pointant la boucle écrite à l’encre violette. Avec un peu de chance, il y a quelque part dans le monde un livre imprimé par Charles Petitcou, avec une page arrachée qui correspond à ce morceau restant. Et même avec un peu plus de chance, la page juste en dessous de celle qui a été arrachée a gardé la marque du texte en creux. En frottant avec un crayon à papier comme le font les enfants quand ils veulent s’envoyer des messages secrets, il devrait être possible de savoir ce qui était écrit sur le message.

― Tout ça est très impressionnant, dit Farewell, mais retrouver un livre imprimé il y a plus de deux cents ans en espérant pouvoir noircir une de ses pages risque de prendre beaucoup de temps.

― Il y a une solution bien plus rapide et plus sure, annonça Berthold à la grande surprise des trois autres. Quand as-tu trouvé l’enfant ? demanda-t-il en se tournant vers Mortimer.

― Il y a moins d’une heure, répondit Mortimer d’un ton soupçonneux. Mais quel rapport avec le message ?

― C’est simple, dit Berthold. Pyrus, si vraiment cet animal existe, n’a pas eu le temps de digérer le papier. Il suffit d’un couteau bien aiguisé. Pyrus ne souffrira pas. On récupère le message, et le tour est joué !

― CA VA PAS NON ! hurla Mortimer.

Voilà que Berthold voulait découper en morceau un animal qui n’était même pas censé exister, juste pour récupérer un morceau de papier. Pénélope et Farewell, eux, pouffèrent de rire même si Pénélope mis une main devant sa bouche presque pour s’excuser de s’être laissée aller à cet éclat.

― Berthold plaisante, dit-elle.

― C’est ça, ajouta Berthold, je plaisante.

Mais il fit non de la tête en direction de Mortimer encore rouge de colère. Un animal qui ne mangeait que du papier de toutes sortes ne pouvait en aucun cas être l’ami de Berthold ! Finalement le mot humour existait bel et bien dans son dictionnaire mais à la page «humour très noir.»

― Laissons donc Sidonie lui trouver un nom, dit Pénélope. Après tout c’est elle qui s’y connaît le plus.

― Tu as raison, dit Farewell.

Puis se tournant vers Mortimer il ajouta ;

― Tu vas venir chez Sidonie avec moi pendant que Pénélope ira prévenir Jasmine et Boniface.

― Moi ? fit Mortimer.

― Bien sûr. Tu as trouvé l’enfant, non ?

― Moi ? fit Mortimer une seconde fois avec des yeux ronds comme des billes.

― Et qui d’autre ? Allez, réveille-toi un peu, dit Farewell. À moins que tu ais ramené autre chose que tu voudrais nous montrer. Je ne sais pas moi, une licorne à deux cornes, une chauve-souris blanche et chevelue, un trèfle à treize feuilles ?

― Non. Bien sûr que non, bredouilla Mortimer. Une licorne à deux cornes ça n’existe pas.

― Puisque mes services ne sont plus nécessaires, je vais m’en aller, dit Berthold. Mais j’étais venu ici pour reprendre un livre que j’avais laissé sur la Table des Votes. Quelqu’un l’a-t-il vu ?

― Est-ce que par hasard c’est ce livre avec des pages dorées, écrit en caractères bizarres ? demanda Mortimer mal à l’aise.

― C’est écrit en vieux breton, pas en caractères bizarres ! dit Berthold. Gudwal Divinon, le druide de Karnak, me l’a légué par testament. C’est le seul et unique livre qui retrace l’histoire de la magie en Bretagne depuis le premier menhir jusqu’à la dernière coupe du monde de fléchettes. J’y tiens comme à mes derniers cheveux. Tu l’as vu ?

Mortimer, qui était maintenant blanc comme un linge propre, se contenta de soulever le panier où dormait toujours le bébé. Dessous se trouvait le livre, grand ouvert. Berthold faillit s’étrangler d’indignation. L’enfant avait mouillé sa couche et tout ce qui se trouvait dessous. C’est à dire le fameux traité de magie bretonne.

― Bien joué. Je suis fier de toi ! chuchota Mortimer à son neveu quand Berthold quitta la pièce.

― Cet enfant ne peut pourtant pas rester sans véritable vêtement, dit Pénélope.

De sous sa robe ample elle détacha un carré d’étoffe bleue qui, en un tour de main, prit aussitôt la forme d’un pull. Puis Pénélope porta la main à sa crinière aux reflets argentés et un de ses cheveux vint s’enrouler de lui-même autour de son index. Elle l’arracha sans effort et le déposa sur le pull. Le cheveu disparu, englouti par le tissu. Chacun des vêtements enchantés tissés à Toupourlamagy portait cette marque.

― Je ne suis pas une fée, mais voilà mon cadeau pour toi, dit-elle en se penchant sur le berceau où elle déposa le petit pull sur l’enfant qui dormait toujours.

Martin Contremage. Chapitre 3

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