C'est si loin Lyon!

Published on by Robert Dorazi

Une courte nouvelle écrite pour le concours Flash transport (gagne un t-shirt :) ) Une histoire avec une pointe de SF, et de "la quatrième dimension."

Je faisais du stop quand un camion s’est arrêté pour moi. À ma grande surprise, une femme tenait le volant.

- Alors, tu montes ? me cria-t-elle comme si j’étais à dix mètres.

Je me rendis compte qu’en effet j’avais reculé de dix mètres sans m’en apercevoir.

- Je vais dans l’autre sens, bredouillais-je en tendant mon bras.

- Ah, ah, ah, fit-elle, moqueuse. T’es un marrant toi. Allez, grimpe.

Comme il commençait à pleuvoir, j’acceptais l’invitation. La cabine embaumait la vanille. La conductrice avait rapidement noué ses cheveux en chignon. Cette coiffure faisait ressortir ses boucles d’oreilles sur son cou. Elle devait avoir la quarantaine.

- Ceinture, me dit-elle.

Je ne portais pas de ceinture. Et si elle croyait un instant que j’avais l’intention de …

- La ceinture de sécurité, jeune homme, précisa-t-elle.

- Ah oui, la ceinture… J’oublie toujours. J’ai perdu trois points sur mon permis à cause de ça. Sinon, ce n’est pas trop dur ? demandais-je.

Elle se tourna vers moi, un petit sourire en coin et les yeux pétillants. Elle n’avait peut-être pas la quarantaine après tout.

- Qu’est-ce qui est trop dur ?

L’odeur de vanille avait fait place à une odeur plus subtile.

- Et bien, conduire, dis-je. Enfin pas conduire, mais conduire un gros… un camion.

Je m’accrochais à la ceinture.

- Moi tu sais, tout ce que je fais c’est tourner le volant au bon moment. Tu vas où ?

Nulle part, la porte est fermée, et je ne peux quand même pas sauter, pensais-je.

- Vers Lyon, mais vous pouvez me laisser n’importe où. J’ai l’impression qu’on ne roule pas bien vite, vous ne trouvez pas ?

- On roule à la bonne vitesse, répondit-elle. Toujours à la bonne vitesse.

Le camion suivait les cahots de la route. La cabine bougeait de haut en bas, et tout ce qui se trouvait dans la cabine bougeait en même temps. Donc elle ne portait rien sous son pull. Il fallait vraiment que j’arrête de la fixer de cette façon.

- Un jour j’ai perdu deux points pour excès de vitesse, dis-je dans l’espoir de détourner l’attention de mon cerveau primaire. Je les ai récupérés. Et puis je les ai reperdus. En plus des deux autres.

Elle me regarda comme si j’étais un dangereux criminel, ou bien comme si elle avait oublié de fermer le gaz avant de partir. Je fis un geste vers le poste de radio encastré dans le tableau de bord.

- Si j’étais toi, j’éviterais, dit-elle calmement.

- Un peu de musique n’a jamais fait de mal à personne. Et on ne perd pas de points si on allume le poste, si ?

- C’est pas tellement pour moi. J’ai rien contre le bruit, mais c’est Dagobert qui va râler. J’ai l’impression qu’il aime pas. Ça doit lui rappeler quelque chose qu’il préfère oublier.

Avant que je demande qui était Dagobert, le double rideau bleu derrière nous se mit à bouger. Puis il se sépara comme les eaux de la mer bleue.

- Oh merde ! Qu’est-ce que…

Une grande gueule venait d’apparaître dans mon dos. Une gueule d’où sortait une langue dont je me demandais comment elle pouvait y tenir.

- C’est lui, c’est Dagobert. Ne crains rien, les chiens ne sont pas rancuniers. Parfois je me dis qu’ils devraient. Mais bien sûr, ce n’est pas moi qui décide.

Je me pressais contre la porte le plus possible. Une fois le moment de panique passé, je me rendis compte que Dagobert en plus d’être plus moche que la moyenne des chiens, était aussi plus transparent.

- C’est bien un chien-fantôme, me confirma Blandine.

On en trouvait parfois sur les grandes routes. Certains étaient plus abîmes que d’autre. En poussant un peu le rideau de côté je vis que Dagobert était presque complet. Il ne lui manquait qu’une patte et un morceau de l’épaule.

Je fis remarquer à ma conductrice que le nom « Bobby » était gravé sur le collier qu’il portait autour de son cou. Elle me répondit que Bobby, désormais, se fichait bien qu’on l’appelle Dagobert. Elle n’avait pas tort. Elle ajouta qu’elle même ne s’appelait pas Blandine, mais que c’était un joli nom.

Pourquoi donc l’avais-je appelée ainsi ? Je ne la connaissais pas.

Je ne pus m’empêcher de noter que ses yeux avaient viré au bleu. Un bleu intense, comme ceux de Marie, ma fiancée que j’allais retrouver pour son anniversaire. Si bien sûr on accélérait un peu !

- Ah ! La prochaine est la sortie pour Lyon, dis-je, tout heureux.

Derrière moi Dagobert, ou Bobby, ou quel que soit son nom, refaisait quelques apparitions au travers du rideau. On s’y habituait finalement très vite. Je me laissais même aller à le caresser. Il se laissa faire sans même m’arracher la main. C’était comme passer la main sur une toile cirée, sauf qu’il y avait des poils.

- Ça fait longtemps que vous faites ce boulot ? Je veux dire parcourir les routes dans ce camion ? C’est votre travail, n’est-ce pas ?

Blandine s’étira lentement. Je n’avais pas encore remarqué qu’elle avait de si jolies jambes. À bien y réfléchir, je n’avais pas remarqué qu’elle portait un short aussi court quand j’étais monté dans la cabine.

Ce sont des jambes de trentenaire !

- On peut dire que c’est mon boulot, c’est sûr, répondit-elle avec un sourire de Joconde. Et j’ai fait ça toute ma vie. Enfin si on peut dire ça comme ça. Mais il faut bien que quelqu’un le fasse. Errer sur les routes, matin, midi et soir. Par tous les temps, de tous temps, sans congés, sans s’arrêter.

- Et bien dites donc! Je ne voudrais pas travailler pour votre patron. Il n’a pas l’air commode.

- C’est pas un homme, précisa-t-elle.

- Parfois les femmes sont encore plus dures, dis-je. Tous les mêmes de toutes façons, ces patrons. Hommes ou femmes, le profit passe d’abord.

- C’est pas une femme non plus.

- Je comprends, dis-je alors que je ne comprenais rien du tout. Tenez, voilà la sortie pour Lyon… Eh! La sortie. C’était la sortie pour Lyon.

Je me retournais vers Blandine, étonné et furieux en même temps. Elle avait défait son chignon, ou bien il était tombé tout seul. Ses cheveux étaient roux, pas bruns, et elle avait encore rajeuni avec sa chevelure en liberté.

- C’est souvent comme ça avec les hommes, dit-elle sans prendre le moins du monde en compte mes protestations. Ils imaginent une femme, plus ou moins jeune, parfois avec des cheveux bruns, souvent avec des cheveux blonds et quelques fois avec des cheveux roux. Ils voient des yeux bruns ou bien des yeux bleus, ça dépend. C’est selon leurs goûts, et selon le pays ou ils vivent. Les canons de la beauté sont vraiment très différents d’un continent à l’autre. Bien sûr beaucoup d’entre eux voient une actrice célèbre. J’aime bien l’idée de ressembler à Cameron Diaz ou à… comment s’appelle-t-elle déjà ? Peu importe. Avec les femmes c’est vraiment différent. Mais il est arrivé qu’une d’entre elles me prenne pour Rudolph Valentino…

Je n’en croyais pas mes oreilles. J’étais tombé sur une folle avec un chien-fantôme qui avait sûrement volé le camion ! J’étais certain que si je fouillais l’arrière du camion je trouverais le cadavre du vrai conducteur, et un couteau ou un pistolet dans la boite à gants. Il fallait que j’avertisse Marie, ou la police. Je sortis mon portable de ma poche. L’écran était en miette, le boîtier semblait être passé dans un mixer. Comment cela avait-il pu se passer?

- Est-ce que je peux vous emprunter votre téléphone ? demandais-je bêtement.

- Je n’ai pas de portable, me répondit-elle.

Franchement, qui pouvait se passer de portable de nos jours, à part peut-être les morts ?

- Et puis c’est dangereux de téléphoner en conduisant. Tu devrais le savoir.

Oui je le savais. J’avais perdu trois points à cause de ce flic qui m’avait pincé. C’était juste un appel de rien du tout pour dire que j’arrivais. Comment est-ce qu’elle était au courant de ça ?

- Bon d’accord, vous avez raison c’est dangereux, dis-je. Je ne le referai plus c’est promis. Maintenant si vous pouviez vous arrêter à la première aire de repos, ça m’arrangerait. Je trouverai bien quelqu’un pour me remettre sur la bonne voie. Il faut vraiment que je sois à Lyon avant la fin de l’après-midi.

Blandine ne répondit pas. Elle jeta un coup d’œil dans le rétroviseur. Je pouvais voir son profile. Les traits de son visage avaient encore changé. Je me demandais encore comment j’avais pu la prendre pour une femme de quarante ans une heure plus tôt alors qu’elle devait avoir mon âge. Tout ça n’avait pas de sens.

C’est aussi à ce moment que je réalisais que nous étions seuls sur cette autoroute. Aucune autre voiture ne nous précédait sur le macadam humide qui s’étirait devant nous. Aucune voiture non plus ne nous suivait. Pourtant quelques secondes à peine auparavant elles étaient là ces voitures !

- Du calme. Ça fait toujours ça au début. Mais c’est comme pour le chien-fantôme. On s’y habitue très vite. Et très vite aussi on est même plus étonné de pas être étonné de caresser quelque chose qui ne devrait pas exister. Franchement, un chien-fantôme…

Je faillis m’évanouir quand je me rendis compte que devant moi, à la place de Blandine, c’était Marie qui me parlait. Je tombais. Une chute qui n’en finissait plus.

- C’est normal, me dit-elle. Tout le monde réagit de la même façon à la fin. Tous ceux que je prends en stop veulent voyager en gardant l’image de celui ou celle qu’ils aimaient le plus. Mais désolé de te dire que ça ne dure jamais très longtemps. Je voudrais bien te faire plaisir et rester avec toi, mais moi je te mets seulement sur le chemin. Parce que changer de couleur de cheveux, de couleur d’yeux, effacer des rides, ou se faire pousser des seins bien fermes, apprendre une nouvelle langue, c’est du boulot. Ça me prend un temps fou. Et t’es pas seul, loin de là. Il faut aussi que je pense à tous les autres.

Je savais bien que je n’aurais pas dû prendre la voiture aujourd’hui, pensais-je avant de ne plus rien penser du tout.

L’accident avait eu lieu sur l’autoroute A6, le 2 Juin. Personne ne savait d’où était sorti ce chien. Le conducteur, dont le permis avait été récemment annulé, était en train de téléphoner. Il avait fait une brusque embardée pour essayer d’éviter l’animal, avant de perdre le contrôle de son véhicule. Il n’avait pas survécu. Le chien non plus.

C'est si loin Lyon!

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